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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Alain Naud a été un des premiers médecins au pays à parler publiquement de son implication dans l’aide médicale à mourir.
Alain Naud a été un des premiers médecins au pays à parler publiquement de son implication dans l’aide médicale à mourir.

Mourir dans la dignité, avec moins d’humanité

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CHRONIQUE / Un geste qui paraissait si simple à Alain Naud quand il se rendait au chevet d’un malade pour parler avec lui de sa mort prochaine: s’asseoir sur le lit à ses côtés, lui prendre la main, lui sourire.

«La COVID est venue fucker une portion de l’humanité qu’on mettait dans ces soins-là», laisse-t-il tomber, au bout du fil.

Ces soins-là, c’est l’aide médicale à mourir (AMM) que le médecin de famille prodigue depuis que le Québec a adopté, en décembre 2015, la loi permettant aux malades de demander qu’on mette un terme à leurs souffrances. Entre le 1er avril 2019 et le 31 mars 2020, 1776 malades l’ont reçu.

Alain Naud a été un des premiers médecins au pays à parler publiquement de son implication dans l’aide médicale à mourir, il est devenu un spécialiste de la question, entre autres comme témoin expert au procès Gladu-Truchon sur l’accessibilité de l’AMM. Il a, surtout, accompagné plus d’une centaine de personnes vers la mort.

Mars 2020, tout a changé. « Ça a été particulièrement difficile l’an passé. Au début, personne ne pouvait être présent et puis, c’est passé à une personne, à deux… Il n’y avait plus ces moments merveilleux de gens qui organisent leur départ », qui s’éteignent entourés de tous les gens qu’ils aiment.

« Quand on donnait le soin, on était toujours proche du malade, on s’assoyait sur son lit, on lui prenait la main, on serrait les proches dans nos bras. Là, on a la visière, le masque, on est gantés, blousés, on doit se tenir le plus loin possible. C’est un frein important pour tout le monde. »

Il comprend qu’il faut des mesures, il constate l’effet qu’elles ont. « Quand les gens demandent l’aide médicale à mourir, tu ne peux pas retarder ça. »

Il me raconte l’histoire de ce « jeune patient, père de trois enfants, mourant. Il avait droit à seulement deux personnes, il a dit “ ce n’est pas vrai que je vais tirer au sort ”. On est allé faire ça chez lui, on avait plus de liberté à domicile. Quand il est parti, il y avait 15 personnes dans la chambre, je ne vois pas comment ça aurait pu se passer autrement. »

Une autre fois, une femme, trois enfants aussi. « On a réussi à avoir un accommodement pour que tous ses enfants y soient. »

C’était après l’automne. Avant, les demandes d’exemptions étaient plus souvent refusées. « Maintenant, on arrive avec la Direction de la santé publique de Québec à assouplir certaines règles, il y a encore l’équipement de protection, mais on réussit à avoir quatre, cinq personnes. »

On est encore bien loin des cérémonies que les gens s’organisaient. « C’est sûr que ça a coupé l’élan des fins de vie à l’image de la personne. »

Comme cet homme, il y a quelques années, qui avait joué du piano toute sa vie, qui a souhaité mourir au son de cet instrument. « Il y a un pianiste qui vient une fois par semaine à l’hôpital, on s’était arrangé pour que ça coïncide, pour qu’il puisse être dans la chambre pour accompagner le monsieur, m’avait raconté M. Naud. Il avait fait son programme, son choix de pièces pour avant, pendant, après. »

Il est mort dans les bras de son épouse en fredonnant L’hymne à l’amour.

Avec la pandémie, ce genre de demandes est à peu près impossible à satisfaire. « La grande différence, c’est dans l’humanité qu’on essaye de mettre. C’est difficile pour les gens eux-mêmes, on ne meurt qu’une fois… c’est plus aussi difficile pour la famille, pour faire le deuil, et même pour les équipes, avec toutes les règles et l’équipement, en plus de voir le désespoir lié aux restrictions. »

Le médecin a accompagné une douzaine de personnes depuis l’an passé, c’est lui qui devait leur rappeler qu’ils n’avaient droit qu’à une ou deux personnes. « En général, les gens étaient au courant. C’était régulier qu’ils manifestent une expression de peine, mais tout le monde était résigné. »

Envers et contre tout, « on a réussi, dans la mesure du possible, à vivre des moments d’humanité. C’est ce que les malades ont exprimé et les proches aussi. Cette gratitude-là, elle a continué. On consacrait le même temps et la même attention. Quand un malade fait la demande, le monde entier est dans cette demande. C’est la chose qui est la plus importante pour lui. »

En mars, il a réussi un véritable tour de force. « Pour une résidente dans un CHSLD, je me suis arrangé avec la direction et on a pu avoir 12 personnes. Les gens sont arrivés avec des ballons, un nombre précis qui avait une symbolique, il y avait de la musique. Les gens étaient gantés et blousés, mais il y avait des contacts. »

Presque comme avant.

« À un moment donné, la femme m’a pris à part et elle m’a dit : “ j’aurais une demande spéciale à vous faire. J’ai vu des photos de vous… est-ce que vous pourriez enlever votre masque pour que je voie si vous êtes aussi beau en personne “? »

Il l’a retiré quelques instants. « Elle m’a souri et m’a dit : “ vous êtes aussi beau que sur les photos! ” »

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Les malades dans le flou

«Le Québec est passé de l’endroit le plus avant-gardiste et le plus ouvert, à l’endroit le plus injustement restrictif.»

Alain Naud ne mâche pas ses mots, il somme le gouvernement du Québec de revoir rapidement sa loi adoptée en décembre 2015, aujourd’hui désuète, encore plus depuis la modification de la loi fédérale en mars qui enlève entre autres le critère de «mort prévisible» de l’évaluation des demandes.

«On est avec deux lois incompatibles et, dans cette situation-là, il faut prendre ce qui est le plus restrictif.» Résultat, les médecins ont peur d’en enfreindre une ou l’autre. La confusion est telle que le Collège des médecins vient de publier un avis comme quoi il ne mènerait pas d’enquête ni n’imposerait de sanctions à des médecins à qui on pourrait reprocher d’avoir choisi la mauvaise loi, à condition de l’avoir suivie, bien sûr.

Un des principaux problèmes porte sur les critères d’admissibilité. «Au Canada, une personne qui a une maladie, une affection, un handicap peut demander l’aide médicale à mourir, mais au Québec, c’est “maladie” seulement. C’est totalement ridicule. Ça, ça veut dire que Jean Truchon [à qui la Cour supérieure a permis de recevoir l’AMM même si sa mort n’était pas raisonnablement prévisible] serait refusé en vertu de la loi québécoise, mais accepté avec la loi fédérale.»

M. Naud s’inquiète aussi de la grande disparité des taux de refus entre les régions du Québec, qui va de 0 % en Abitibi-Témiscamingue à 57 % à Laval, en passant par 31 % dans la capitale, un taux 4 % sous la moyenne québécoise, mais trois fois plus élevé par rapport à l’autre coté du fleuve. 

«Il n’y a aucun examen des demandes signées qui ne sont pas administrées. On dit au malade “vous ne vous qualifiez pas, ça finit là.” On a vu des demandes jetées, on a vu des pressions qui ont été faites pour que les gens ne fassent pas la demande. On ne peut pas refuser à une personne de faire la demande, c’est un acte criminel.»

Et si le médecin a un problème de conscience avec l’AMM, il a l’obligation de transférer la demande à un autre médecin. Trop de médecins ne le font toujours pas. «Ce sont des mercenaires religieux, ils agissent impunément pour nuire, ils font tout ce qu’ils peuvent pour refuser les demandes.»

Il donne l’exemple d’un médecin qui est pasteur d’une église, qui fait avorter systématiquement toutes les demandes.

Ces opposants à l’AMM étaient de ceux qui sont montés aux barricades et qui «prophétisaient» des dérapages lors de l’adoption de la loi. «Les dérapages, ils sont là, pas dans ceux qui reçoivent l’aide médicale à mourir. Toutes les semaines, je reçois des messages dont la demande a été injustement refusée…» /Mylène Moisan