À 17 ans, Thierry Kayitana, né au Burundi en 1983, avait laissé le basketball pour jouer au hockey au cégep. Avec le temps, le hockeyeur P.K. Subban est devenu son idole.

Lettre à Thierry, neuf ans

CHRONIQUE / C’est une lettre que Thierry Kayitana, 36 ans, a écrite au petit Thierry Kayitana, neuf ans, né au Burundi en 1983, arrivé à Québec à trois ans. Une lettre qu’il aurait aimé recevoir.

«Cher Thierry, 

Nous sommes le 21 décembre 1992, ton père t’amène voir ton premier match de hockey au Colisée de Québec. Les Nordiques affrontent les Pingouins de Pittsburgh. L’amphithéâtre est rempli et l’ambiance est survoltée. En début de troisième période, le pointage indique 7 pour Pittsburgh et 4 pour les Nordiques.»

Mais Thierry a la tête ailleurs, plutôt le regard.

«Tu as neuf ans et tu ne suis pas vraiment la partie. Tu regardes autour de toi avec cette étrange impression de ne pas être à la bonne place au bon moment. Les gens qui croisent ton regard d’un air intrigué t’agacent un peu, mais tu essaies de les éviter. Ton père est un passionné de football, du soccer pour les Nord-Américains. C’est le sport national chez nous comme en Europe. Ce que ton père est venu chercher au Colisée, c’est cette ambiance festive qu’il a connue jadis à Kigali, au Rwanda.» 

Thierry, lui, est fasciné.

«Toi, au contraire, dans ta naïveté, tu es impressionné par la vitesse de Joe Sakic et le maniement de la rondelle de Mario Lemieux. Tu ne comprends pas les règles du jeu et cela ne te dérange pas. Tu as qu’une seule idée en tête, c’est de demander à ton père de t’acheter un bâton et des patins pour essayer ce que tu viens de voir ce soir-là. 

«Ton père ne t’apprendra pas à patiner. Pas par manque de volonté, mais par manque de temps. Vois-tu, ton père travaille le jour et étudie le soir pour qu’un jour il puisse t’offrir un meilleur avenir. C’est ça, être un papa immigrant. Tu te dis que ce n’est pas grave, car c’est ton ami Michel de l’école primaire qui te montrera comment faire à la patinoire communautaire Ferland. C’est là aussi où tu feras partie de la gang, celle des hockeyeurs du quartier. Tu as 10 ans et tu progresses, mais tu n’es toujours pas capable de freiner. Les plus vieux vont se moquer de toi à force de te voir tomber sur la bande. Mais tu te relèveras à chaque fois.»

Ce ne sont pas ces regards-là qui le dérangent le plus, ce sont ceux des autres enfants issus de l’immigration.

«Tu as 14 ans, tu es dans une phase importante de ta vie sociale. C’est le basketball qui mène, rien d’autre n’est plus important, mis à part les filles. Bref, pas question pour toi de jouer au hockey. Qu’est-ce que ta nouvelle gang, à majorité noire, dirait si on te voyait sur une patinoire? Juste l’idée d’y penser te fera peur. Tu ne remettras plus de patins sous tes pieds pendant ton adolescence.»

Thierry est convaincu que pour être un «bon» Noir, il ne doit pas jouer au hockey.

Ça ne se peut pas.

«À 17 ans, tu quitteras ta gang de basketteurs. La passion n’y sera plus, le plaisir d’y jouer non plus. C’est difficile de l’imaginer, encore plus pour tes amis immigrants. Tu ne leur as pas dit la vérité. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que, lors des inscriptions pour les activités parascolaires au cégep, tu as donné ton nom pour être dans l’équipe de hockey. Tu hésiteras longtemps avant de te lancer dans l’inconnu.» 

Thierry fait le saut.

«Tu es à la recherche de cette sensation de nativité que tu avais à neuf ans, lorsque tu essayais quelque chose pour la première fois. Tu n’auras pas beaucoup de succès dans ton retour au hockey, malgré que ta nouvelle gang semble apprécier tes efforts malgré tout. Pour la première fois depuis longtemps, depuis que tu jouais au basketball, ce n’est pas toi le meilleur joueur de l’équipe. C’est bizarre, je sais. Tu es le seul Noir de l’équipe et de la ligue aussi, ça, c’est encore plus bizarre.»

Ce même sentiment, persistant, de ne pas se sentir à sa place. 

«Tu as 25 ans, en ce printemps de mai 2010. Le Canadien est en finale de l’Est contre les Flyers de Philadelphie et le Tricolore a rappelé du club-école un certain P.K Subban. Jusqu’à maintenant, tu n’avais jamais vu un seul hockeyeur noir à la télé, encore moins dans l’uniforme montréalais.» 

L’étincelle.

«Lui, contrairement à toi, aura du succès sur la glace. L’ambiance est au rendez-vous au Centre Bell et également dans la salle communautaire où tu seras, avec toute la communauté rwandaise. Tu comprendras à ce moment précis que l’arrivée de Subban transcendera le sport, les frontières du racisme et les inégalités sociales. Subban deviendra ton idole. Tu te demanderas, maintenant adulte, si, pendant tout ce temps, tu as fait le bon choix.»

Peut-être le cours de l’histoire de Thierry aurait changé si, bien avant, il avait vu le regard des autres changer. Et surtout, son propre regard sur lui.

Enfant, c’est ce regard-là le plus important.