Depuis cinq ans, le 24 décembre au matin, Mathieu Gagnon arpente Place Laurier pour distribuer 100 cadeaux à des gens seuls.

Les envoyés du père Noël

Moi qui déteste magasiner à m’en confesser, rien ni personne ne peut me faire aller dans un centre commercial un 24 décembre.

À part Mathieu Gagnon.

Mathieu m’a envoyé un courriel il y a un mois. «Depuis plusieurs années, les fêtes me rendaient triste. Alors j’ai décidé de changer cela. Depuis cinq ans, le 24 décembre au matin, je suis à Place Laurier pour distribuer 100 cadeaux à des gens seuls. Avec des amis, je parcours le centre d’achats, j’observe les gens et je donne des cadeaux. Je prends aussi le temps de jaser avec eux.»

J’ai craqué, évidemment.

Me voilà donc lundi à 10h au point de rencontre, la halte-bouffe où Mathieu m’attend avec Denis, qui participe à la distribution pour la première fois. Becky nous rejoint pas longtemps après, puis Andréanne, Yves, Lorraine et Luce, qui en est à sa quatrième année. Ils sont sept.

Ils auraient tous autre chose à faire en cette veille de Noël, mais ils sont là, pour faire plaisir à de purs inconnus.

Mathieu a apporté les 100 petits sacs remplis à rebord de douceurs, des bonbons, du chocolat, des boîtes de thé. «Ce sont toutes des choses que j’ai eues en commandites. J’ai travaillé longtemps comme représentant dans l’alimentation, j’ai encore beaucoup de contacts.» 

Et ils ne se font pas prier.

Dix heures et quelques, les cafés sur la table, c’est l’heure du briefing de Mathieu, les consignes sont simples. «Allez-y au feeling. Quand vous voyez quelqu’un qui est tout seul, allez lui parler, donnez-­lui le cadeau.»

Becky pose une question.

– Si la personne demande on est qui, on dit quoi? 

– Que vous travaillez pour le père Noël !

C’est ainsi que chaque membre de cette escouade amicale est parti arpenter le centre commercial avec les mains pleines de cadeau, à la recherche de gens qui ont peut-être le cœur gros en cette veille de Noël.

J’ai suivi Mathieu, de loin, pour ne pas altérer les rencontres, pour garder intacts les échanges. Il a l’œil, Mathieu, ça se voit tout de suite à la façon dont il aborde les gens, avec un mélange d’assurance et de simplicité.

– Regardes-y la face !

Mathieu observe chaque fois par-dessus son épaule les réactions des gens qui ouvrent le sac dès qu’il a le dos tourné. 

Les regards éteints s’allument.

Près d’un magasin de vaisselle, Mathieu a remarqué un homme dans un fauteuil roulant, s’est approché de lui, lui a parlé doucement. Il lui a remis le cadeau en lui souhaitant joyeux Noël.

L’homme pleurait. «Il était touché. Il m’a dit, « je vous aime. Le Bon Dieu vous aime.» 

Mathieu aussi était touché.

C’est pour créer des moments comme ceux-là que Mathieu revient année après année le 24 décembre. Il était tout seul au début, avec une poignée de cadeaux. «Quand je venais magasiner, je trouvais ça triste, je trouvais que l’ambiance était lourde. Je voyais beaucoup de gens seuls.»

Il y a cinq ans, il s’est assis avec une vieille dame, il lui a donné un pot de confiture, des caramels, du thé. 

Elle lui a raconté qu’elle avait perdu un fils.

L’année suivante, Mathieu a remis ça avec 10 cadeaux, puis encore plus l’année d’après. C’est la deuxième année où il a 100 cadeaux. Ses amis, qui le voient aller, ont le goût de lui donner un coup de main. Becky le connaît depuis 16 ans, elle l’a vu changer au fil des années. «Il s’est ouvert aux autres.»

C’est que Mathieu n’a pas toujours été la générosité incarnée. «Avant, j’étais dans la consommation de choses matérielles. J’étais plutôt centré vers moi, égoïste.» Il a travaillé sur lui, compris que tout ne s’achetait pas. «J’ai réduit beaucoup ma consommation de choses. Je prends le temps de m’occuper de mes amis, de ma famille, je leur écris des petits mots. Je donne aux autres.» 

Et ça lui revient.

À 43 ans, il ne retournerait pas en arrière. Ça percole dans son travail, dans son cercle d’amis. Cette année, il a organisé avec d’autres un souper-bénéfice pour qu’une amie, qui a un enfant malade, puisse s’acheter une chambre hyperbare.

Ensemble, ils ont réussi.

Ce que Mathieu fait n’est pas sorcier, au fond. Il a eu une idée et l’a réalisée, sans attendre après personne. Il sait qu’il fait une différence dans la vie des gens qu’il croise, à qui il remet un sac rempli de surprises. Il m’a raconté plein d’histoires, des rencontres éphémères, des sourires volés à la solitude.

C’est ça, le vrai cadeau.