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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le privé offre ce que le public ne peut pas offrir; un salaire bien plus alléchant, le choix de son horaire. J’ai pris au hasard une annonce de l’Agence M.D. Santé, avec qui le réseau public fait affaire. On y donne les raisons pour aller y travailler, «du travail 12 mois par année, une rémunération généreuse, horaires de travail flexibles, fonds de pension, conciliation travail-études ou travail-famille…».
Le privé offre ce que le public ne peut pas offrir; un salaire bien plus alléchant, le choix de son horaire. J’ai pris au hasard une annonce de l’Agence M.D. Santé, avec qui le réseau public fait affaire. On y donne les raisons pour aller y travailler, «du travail 12 mois par année, une rémunération généreuse, horaires de travail flexibles, fonds de pension, conciliation travail-études ou travail-famille…».

Les dessous de la pénurie en santé

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CHRONIQUE / Supposons que vous cherchez un emploi et que vous avez le choix, pour effectuer exactement le même boulot, entre gagner 22 $ ou 35 $ l’heure, entre pouvoir décider de votre horaire ou être obligé de faire du temps supplémentaire.

Hmmm, pensez-y.

C’est le choix qu’ont présentement les préposées aux bénéficiaires, qui sont très convoitées par les agences privées de services médicaux pour arriver à fournir à la demande. Et pas seulement les préposées, les infirmières et les infirmières auxiliaires sont aussi très prisées par les temps qui courent.

Et de plus en plus.

La pénurie de personnel dans le réseau public était déjà criante avant la pandémie, la ministre Marguerite Blais avait d’ailleurs indiqué en avril 2019 en commission parlementaire qu’il y aurait plus de 60 000 postes à combler au cours des cinq prochaines années, dont 33 000 préposées, 24 000 infirmières, en plus de 4000 auxiliaires de service, les ASSS, pour les soins à domicile.

Ce chiffre ne tient évidemment plus, il devra forcément être revu à la hausse avec la pandémie qui a fait exploser la pénurie. Déjà au printemps de l’an dernier, alors que nous assistions à une véritable hécatombe dans les CHSLD, le gouvernement calculait qu’il y manquait plus de 10 000 «paires de bras».

Les médecins ont entre autres été appelés en renforts, le gouvernement a lancé un appel à l’aide avec «jecontribue.com», l’armée est venue à la rescousse. Le gouvernement a accouché en catastrophe d’une formation accélérée pour ajouter 10 000 préposées, il en reste moins de 7000 un an plus tard.

La pénurie est toujours aussi criante.

Elle s’observe partout, aussi pour les soins à domicile. Le gouvernement vient de promettre 750 millions pour les cinq prochaines années, encore faudra-t-il trouver les précieuses «paires de bras» pour arriver à donner les services aux gens qui veulent rester à la maison le plus longtemps possible.

Je vous parlais de Pierre* en décembre, il reçoit de l’aide à domicile depuis un bon bout pour l’aider à prendre soin de sa femme atteinte d’alzheimer et il s’inquiétait que les auxiliaires en services en santé et sociaux (ASSS) butinent d’une maison à l’autre. Le ministre de la Santé Christian Dubé venait d’interdire la mobilité entre les CHSLD.

Il m’a réécrit récemment pour me dire qu’il voit de plus en plus d’auxiliaires venant d’agences privées, avec des compétences pour le moins inégales. C’est un euphémisme, il se demande comment certaines d’entre elles ont pu être embauchées tellement elles semblent dépourvues.

Et depuis le début de la pandémie, même quand le virus galopait à Montréal, même quand il était interdit de se déplacer entre régions, des employés d’agences privées allaient et venaient de la métropole. Le taux de roulement est si élevé depuis des mois qu’il a perdu le compte du nombre de visages différents qu’il a vus.

Il est aux premières loges de la pénurie, impuissant.

Il suffit d’aller faire une petite recherche sur Google pour constater à quel point les préposées, les infirmières et les auxiliaires sont en demande. Des dizaines et des dizaines de postes sont affichées dans toutes les régions et on imagine bien que l’été qui vient ne présage rien de mieux.

On constate aussi autre chose : le privé offre ce que le public ne peut pas offrir; un salaire bien plus alléchant, le choix de son horaire.

J’ai pris au hasard une annonce de l’Agence M.D. Santé, avec qui le réseau public fait affaire. On y donne les raisons pour aller y travailler, «du travail 12 mois par année, une rémunération généreuse, horaires de travail flexibles, aucun contrat d’exclusivité demandé, fonds de pension, conciliation travail-études ou travail-famille…»

Le salaire? 35 $ de l’heure.

Au public? Entre 22 $ et 25 $.

Le gouvernement vient tout juste d’annoncer qu’il augmenterait ça à 26 $, ça reste encore 9 $ de moins que ce qu’offre le privé.

En farfouillant dans les offres d’emploi, j’ai vu que le privé offrait même des postes précis, dans une région donnée. Par exemple, dans Chaudière-Appalaches, M.D. Santé offre de travailler à Lévis et n’importe où en fait, parce qu’il y a de la demande aux quatre coins du Québec.

Dans une autre annonce de M.D. Santé, on recrute des infirmières auxiliaires pour «plusieurs à combler dans la ville de Québec».

Salaire : entre 44 $ et 45 $ de l’heure.

Et alors que les agences ont l’argument alléchant de choisir soi-même son horaire, les affichages des Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et les Centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) précisent parfois dans leur offre d’emploi des périodes où la personne doit être absolument disponible. C’est le cas du CIUSSS de la Capitale-Nationale qui cherche 10 auxiliaires de services qui devront «OBLIGATOIREMENT être disponibles les 18-21-22-23-25-28 juin et le 2 juillet 2021», avec un «véhicule requis».

De l’autre côté du fleuve, au CISSS de Chaudière-Appalaches, on cherche actuellement à pourvoir 48 postes permanents en «personnel paratechnique», entre autres des préposés aux bénéficiaires, des préposés à la stérilisation et des auxiliaires.

Salaire : entre 20,55 $ à 22,35 $ de l’heure.

Le plus ironique dans l’histoire, c’est que les agences privées arrivent à donner ces meilleures conditions de travail à leurs employés avec l’argent public, alors que le public offre un salaire plafonné et doit imposer à ses employés entre autres du temps supplémentaire obligatoire.

On ne règle pas le problème, on l’aggrave.

Selon des chiffres fournis par le ministère de la Santé, les agences privées ont fourni en 2019-2020 dans la région de la capitale 3,12 % des préposées aux bénéficiaires, 1,28 % des infirmières auxiliaires et 0,96 % des infirmières.

+

Le recours au privé augmente de 30 % à Québec

Le recours aux agences privées augmente un peu partout, c’est le cas à Québec où on a enregistré un bon de presque 30 % en 2019-2020.

Et c’était avant la pandémie.

Dans son rapport annuel 2019-2020, le CIUSSS de la Capitale-Nationale reconnaît que le recours à la main-d’œuvre indépendante est plus élevé que prévu, avec un taux de 2,29 %. «Ce type de recours a augmenté de 28,7 % […] Au cours des dernières années, les agences de placement ont eu certaines difficultés à fournir le nombre de ressources demandées afin de répondre aux besoins. Toutefois, depuis septembre 2019, la direction a accès à de nouvelles agences de placement qui réussissent à combler davantage les besoins en personnel. Cela explique la hausse observée cette année.»

Le CIUSSS se réjouit que les agences arrivent à embaucher du personnel, tout en reconnaissant qu’ils ont de la misère à le faire. «Le manque de main-d’œuvre, principalement dans les titres d’emploi de préposé aux bénéficiaires, d’auxiliaire de santé et de services sociaux et d’infirmière, est le premier facteur expliquant la non-atteinte de l’engagement. Ce problème est lié en partie à la difficulté de recruter du personnel qualifié et en quantité suffisante dans le faible bassin de main-d’œuvre disponible dans la région de la Capitale-Nationale.»

On note que «des efforts de recrutement local et international ont été consentis par les équipes de recrutement cette année aussi».

Selon des chiffres fournis par le ministère de la Santé, les agences privées ont fourni en 2019-2020 dans la région de la capitale 3,12 % des préposées aux bénéficiaires, 1,28 % des infirmières auxiliaires et 0,96 % des infirmières. C’est une augmentation énorme par rapport à l’année précédente alors que le taux de recours était de 1,23 % pour les préposés, 0,37 % pour les auxiliaires et 0,56 % pour les infirmières.

Toujours selon les chiffres du ministère, la facture pour 2019-2020 pour le personnel venant des agences privées a été de 3,1 millions pour les préposées, 2,4 millions pour les infirmières et 1 million pour les auxiliaires.

Et je me répète, c’était avant la pandémie. Mylène Moisan

+

Voici quelques exemples de taux de recours à la main-d’œuvre indépendante en 2019-2020 dans le réseau de la santé et des services sociaux.

Préposées aux bénéficiaires

  • 1% Outaouais
  • 1% Chaudière-Appalaches
  • 3,12% Capitale-Nationale
  • 12,9% Îles-de-la-Madeleine
  • 14% Abitibi-Témiscamingue
  • 16,6% Côte-Nord
  • 27,2% Montérégie-Ouest
  • 4,2% Établissements privés conventionnés

Infirmières

  • 1,11% Estrie
  • 1,7% Gaspésie
  • 2,29% Bas-Saint-Laurent
  • 2,6% Ouest de l’île de Montréal
  • 2,8% Outaouais
  • 4,6% Montérégie-Ouest
  • 4,7 Centre-Sud de l’île de Montréal
  • 4,7% Est de l’île de Montréal
  • 7,6% Îles-de-la-Madeleine
  • 11% Abitibi-Témiscamingue
  • 12% Côte-Nord
  • 9,6% Établissements privés conventionnés

Infirmières auxiliaires

  • 0,43% Mauricie-Centre-du-Québec
  • 1,23% Outaouais
  • 1,28% Capitale-Nationale
  • 2,5% Îles-de-la-Madeleine
  • 4,3% Centre-ouest de l’île de Montréal
  • 8,5% Côte-Nord
  • 14% Abitibi-Témiscamingue
  • 2,9% Établissements privés conventionnés

Auxiliaires en services en santé et sociaux (ASSS)

  • 42% Est de l’île de Montréal
  • 44% Centre-ouest de l’île de Montréal
  • 46% Nord de l’île de Montréal
  • 51% Ouest de l’île de Montréal

* Source : ministère de la Santé et des Services sociaux