Après s'être reconnu dans l'histoire de Thomas, le joueur du Canadien Alexei Emelin a su inspirer le jeune, qui a osé vivre son rêve de se joindre à une équipe de hockey pee-wee.

Les buts qui comptent

CHRONIQUE / Thomas*, 11 ans, dessine des 74 partout: sur les galets qu'il trouve, dans ses livres d'école. Parfois, il dessine aussi à côté un bâton de hockey.
Et un coeur.
Il y a un an, j'écrivais l'histoire que m'avait racontée sa mère, celle d'un p'tit gars dysphasique, TDAH en prime, qui avait bien du mal à comprendre le monde et à se faire des amis. «Les enfants comme Thomas sont des handicapés invisibles; ils ont l'air normaux, mais ils ont des particularités qui font qu'ils sont exclus du groupe, qu'ils se retrouvent en marge. Ce n'est pas terrible pour l'estime de soi.»
Il était exclu partout.
Par le genre de hasards qui arrivent parfois dans la vie, un joueur du Canadien avait lu son histoire, il avait reconnu la sienne, celle d'un Russe débarqué au Québec, qui en avait arraché pour comprendre les codes, la langue; pour ne pas se sentir exclu. Alexei Emelin avait écrit une lettre à Thomas.
«Quand je suis arrivé de Russie, je ne parlais pas français et très peu d'anglais. Je comprends donc comment il peut, parfois, être difficile de se faire des amis quand on est un peu différent des autres. [...] Je pense, Thomas, qu'il faut donner du temps aux autres pour qu'ils apprennent à nous connaître pour voir que, finalement, nous ne sommes pas si différents d'eux. J'aime jouer, j'aime rire, j'aime le hockey et j'aime ma famille. Pas vraiment très différent de mes coéquipiers, n'est-ce pas?»
Thomas aime aussi le hockey, il est un fan fini du Canadien.
Alexei porte le numéro 74. 
Thomas avait un rêve de p'tit gars, il voulait jouer au hockey. Gardien. Sauf qu'il n'avait jamais osé. Jusqu'à ce jour de février où Alexei l'a invité à un match au Centre Bell, qu'il est allé faire un tour dans le vestiaire. 
Thomas a osé demander à sa mère: «Tu peux m'inscrire au hockey?»
Elle a dit oui, évidemment. «On écoutait les matchs à la radio, au 93, on n'avait pas le câble... Mais on s'est abonnés au câble pour avoir RDS et TVA Sports, pour que Thomas puisse voir les joueurs jouer. Thomas n'a pas raté un seul match depuis un an. En semaine, il a le droit de voir juste la première période, et on organise les devoirs en conséquence...»
Même la mère de Thomas a retrouvé le plaisir qu'elle avait, petite, quand elle regardait le hockey collée contre son père. «Il manque juste le Coke et le bol de pinottes...»
Le rêve de Thomas n'est plus une inaccessible étoile. Cet été, il a fait un camp d'entraînement d'une semaine et, depuis un peu plus de deux mois, il joue dans une équipe pee-wee. 
Gardien.
Il n'avait jamais vraiment joué pour vrai, à part du hockey-bottines; les premiers matchs n'ont pas été faciles. «Je suis allée voir le coach, je lui ai raconté un peu l'histoire de Thomas. C'est un père de deux enfants, un homme au grand coeur, il a dit: "On va tous se mettre ensemble pour le faire progresser. Vous allez voir, aux Fêtes, ça ira mieux..."»
L'équipe ne l'a pas laissé tomber.
Thomas a pratiqué ses techniques avec une amie de la famille, qui avait été sélectionnée pour garder les buts de l'équipe canadienne aux Jeux olympiques. Alexei l'a invité à un autre match il y a deux semaines. «C'était des retrouvailles. Alexei est sorti du vestiaire, il est venu voir Thomas. Ils se sont fait un poing à poing.»
Thomas est revenu gonflé à bloc.
Les Fêtes approchent, il se fait passer de moins en moins de rondelles entre les jambes. Les amères défaites sont devenues des victoires morales.
La veille de ma rencontre avec la mère de Thomas, son gars avait goalé son premier match de tournoi. «Il a vraiment fait des progrès. Au début, il arrêtait en moyenne 66 % des tirs et là, ça tourne autour de 75 %. Il a même fait un match à 82 %. Et quand il laisse passer un tir, les autres joueurs de son équipe vont le voir, ils lui tapent sur l'épaule.»
L'air de dire «lâche pas, mon gars».
C'est «son» équipe, comme celle dont Alexei parlait dans sa lettre, «qu'on garde précieusement dans l'armoire des assiettes». 
Pour la première fois de sa vie, Thomas a une gang, presque une famille. «Il a un gros sentiment d'appartenance avec le hockey, il n'avait jamais eu ça avant. C'est fou tout ce qu'il va chercher là, surtout de l'estime de soi.» Juste ça, pour la mère de Thomas, ça vaut la Coupe Stanley.
Plus encore.
Thomas a encore des croûtes à manger, mais il a compris au moins une chose. Dans la vie comme au hockey, les seuls buts qui comptent, ce sont ceux qu'on atteint.
* Le prénom a été modifié.