Paul (prénom fictif) a toujours été un employé modèle. Du jour au lendemain, il est devenu un incompétent, un empêcheur de tourner en rond.

Les bourreaux du bureau

Chaque matin, quand Paul (prénom fictif) se rendait au travail, il avait juste le goût de rebrousser chemin. Il savait ce qui l'attendait.
Du harcèlement.
Deux de ses patrons étaient sur son dos depuis qu'il avait atterri dans ce département chargé de mener des enquêtes dans la fonction publique fédérale. Paul a toujours travaillé dans la fonction publique.
Il a toujours été un employé modèle.
Du jour au lendemain, il est devenu un incompétent, un empêcheur de tourner en rond. Une cible. Paul était ce qu'on appelle un gestionnaire intermédiaire, pas syndiqué, avec 80 employés sous sa responsabilité. Ses nouveaux patrons ne l'aimaient pas. Paul osait, parfois, mettre le doigt sur ce qui n'allait pas.
Et sous son doigt, il y avait entre autres ces deux patrons, un homme et une femme, dont la mauvaise réputation n'était plus à faire.
Dans les réunions, Paul donnait son opinion, parfois en porte-à-faux. «Une fois, ils nous ont informés d'une décision et nous ont dit de dire aux employés que c'est nous qui l'avions prise. Je n'étais pas d'accord avec ça.» On ne lui demandait pas seulement de défendre cette décision, on lui demandait de mentir.
Il y a là un pas qu'il ne voulait pas franchir.
On l'a traité de poule mouillée. «Mes supérieurs avaient conclu que je n'étais pas courageux, car je ne défendais pas les idées des patrons que je trouvais inadéquates. On m'a inscrit à une formation sur le courage! Ça n'a pas fonctionné, je suis resté toujours aussi pleutre face aux idées indéfendables.»
Le harcèlement a continué.
Il n'était pas le seul au bureau à subir les foudres des patrons. «Ils engueulaient une adjointe administrative, ils lui criaient des noms. Ce n'est pas une façon de traiter les gens.» La fille a porté plainte. «Quand ils sont venus pour enquêter, ils ont demandé aux collègues s'ils avaient été témoins de ça.»
Ils n'ont trouvé aucun témoin. «Tout le monde avait entendu, mais personne n'avait vu. Ça ne comptait pas.»
Quand la pression devenait trop forte, quand il en avait assez de se sentir comme une carpette, il craquait. Il a manqué plus de 200 jours de travail en cinq ans. La dernière fois, le médecin a suggéré qu'il n'y retourne plus. «Je dois recommander le retrait de cet environnement toxique comme je le ferais pour tout autre patient vivant des menaces semblables avec des signes fonctionnels.»
Environnement toxique.
Paul n'est pas tout seul, le harcèlement est une des causes importantes d'absences au travail. 
Avec ses 20 années d'expérience et sa maîtrise de l'École nationale d'administration publique, il a essayé d'être transféré dans un autre département. «Je leur disais, ''je suis prêt à aller n'importe où dans le monde sauf ici!'' Mais il y avait toujours un problème quand j'appliquais pour un autre poste...»
On le tenait en souricière. «Ils voulaient que je m'en aille, c'était clair. Ils voulaient que je perde ma job.» On lui a suggéré, pas très subtilement, de jeter l'éponge. «J'ai été obligé de partir.»
Et là, dans une scène un peu surréelle, il s'est retrouvé seul devant deux représentants du Conseil du trésor fédéral, à négocier le prix de son silence. «J'étais devant deux hommes. Ils m'ont donné un montant, j'en ai donné un autre. À deux ou trois reprises, ils ont appelé quelqu'un pour avoir le feu vert.»
Ils appelaient le banquier.
C'était en 2015. Paul a reçu un bon montant qu'il ne peut pas dévoiler. Il a aussi dû s'engager à n'entreprendre aucune démarche, contre personne. «Le plaignant exonère et décharge à tout jamais Sa Majesté la reine du chef du Canada, le ministère [...], les ministres de la Couronne et leurs agents, les fonctionnaires et employés actuels ou passés.»
Le tout «sans admission de responsabilité».
Les deux patrons peuvent donc continuer à harceler en toute impunité. «Il y en a même une qui a même eu une promotion! Le message que l'on envoie, c'est qu'elle est compétente, qu'elle doit être respectée. Ça veut dire ''fermez votre gueule''. Ça devient encore plus dur de dénoncer dans ce contexte-là...»
Même si on a de belles politiques de lutte contre le harcèlement au travail.
Elles sont si belles sur papier.
«Dans les faits, tu comprends que ce ne sont pas ces règles-là qui sont suivies. Ce sont des règles implicites, non dites. Pour ne pas avoir de problèmes, il faut fermer les yeux. C'est l'attitude qu'il faut avoir. On n'est pas dans la solidarité de gestion, mais dans la complicité de gestion. Ce n'était pas dans mes valeurs.» Il en paye encore le prix. «J'ai des séquelles de tout ça.»
Comme pour celles de l'adjointe administrative, les plaintes de harcèlement qu'il a déposées n'ont pas été retenues. «Elles sont traitées par un enquêteur à l'interne. Je suis arrivé avec un dossier de 40 pages, l'enquêteur m'a dit, "fais-moi un résumé, je n'ai pas le temps de lire ça. Ne t'attends pas à grand-chose"...»