Raymonde et Marcel ont uni leurs destinées en 1954.

L'éducation en héritage

CHRONIQUE / Jacques est allé chez La Baie s'acheter une chemise blanche, comme son père le faisait pour chaque occasion spéciale.
L'occasion l'était, Jacques enterrait son père.
Marcel Giguère avait 86 ans, je vous ai déjà parlé de lui, il m'avait envoyé par la poste un dossier sur la femme de sa vie, préparé à son insu pendant plusieurs mois. Il y avait mis une magnifique lettre d'amour. «Nos coeurs ne sont plus très jeunes, ma Raymonde, mais ils vibrent d'un grand amour réciproque. Je t'aime aussi passionnément qu'autrefois, ma chouette.»
Dans son portefeuille, il conservait précieusement la photo de leur mariage. 
En 1954.
Raymonde m'a envoyé l'hommage rendu à Marcel le jour de ses funérailles, un document d'une douzaine de pages, comme pour lui rendre la pareille. Il aurait probablement rouspété, Marcel était un homme d'honneur au singulier, pas au pluriel. Amoureux une fois, papa six fois. Six garçons devenus des hommes grâce à lui.
«Vous n'aurez pas d'héritage, mais vous aurez une éducation», leur disait-il. 
Promesse tenue.
D'abord, Marcel leur expliquait comment il voyait l'éducation, en partant de l'étymologie du mot. En gros, éduquer vient d'ex-ducere, dans le sens de «guider hors de» ou, comme l'interprétait Marcel «conduire, guider, faire se développer un être vivant». Il l'a rappelé à ses gars avant de mourir.
Papa jusqu'à la fin.
Denis, son troisième, explique comment il faisait. «Il favorisait la leçon au lieu de la punition. Au lieu de punir ou de frapper un enfant, il lui apprenait à réparer le mur de plâtre défoncé, résultat de sa petite colère infantile, lui donnant ainsi la chance d'apprécier les conséquences d'un geste impulsif et irréfléchi. Une fin de semaine à boucher, polir, tapisser et peindre, c'était plus efficace qu'une bête punition.»
Il s'en souvient encore.
Homme de principes, Marcel vivait selon ce qu'il enseignait. «Les voyages les plus extraordinaires, je les ai faits au pays de l'altruisme et du don de soi. Marcel ne manquait jamais une occasion de donner.»
Le couple à son 50e anniversaire de mariage
Donner l'exemple, avant tout.
Il avait ses maximes, savoureuses, assez pour que ces enfants aient l'idée de faire un lexique pour les non-initiés.
Se partir à la main : s'inventer des problèmes.
Braille, tu pisseras moins : une phrase pleine de compassion pour les pleurs d'enfants sans raison.
Il a attrapé la pigritte jaune : désigne n'importe quelle maladie d'enfant incluant un simple rhume. C'était le diagnostic officiel inscrit sur les billets d'absences scolaires.
Ferme tes yeux et dors : technique éprouvée contre l'insomnie.
Au fil des années, Marcel avait fait en catimini un dossier pour chacun de ses gars, dans lequel il conservait des dessins d'enfant, des photos, des découpures de journaux, des cartes d'anniversaire. «À ses derniers moments, il nous a indiqué de prendre notre dossier», raconte Luc, le petit dernier.
Dans le sien, il a trouvé un message écrit il y a longtemps, il n'avait pas 25 ans. «J'espère qu'un jour j'aurai des fils aussi fiers de moi que je suis fier de toi. Ton fils qui t'aime et qui t'admire.»
Marcel l'a gardé tout ce temps.
Luc, lui, gardera les derniers mots de Marcel. «Le samedi avant son départ, mon père, épris de chagrin et incapable de parler, m'a écrit une toute petite note à la main : "Je vous ai aimés tous avec le plus grand amour possible".»
Et sa Raymonde adorée. Ratoureux, il l'avait courtisée en prétextant avoir besoin d'emprunter sa machine à écrire.
Il l'a remerciée avec une boîte de chocolats.
Elle lui a aussi rendu hommage. «Tu as été un époux presque parfait, un père aimant, un grand-père adorable, un beau-père affectueux. Tu as toujours placé le bonheur et le bien-être de ta famille avant tes désirs. [...] Ensemble, nous avons fait tout ce qui nous était possible selon nos talents. Je t'aime toujours.»
Signé «Raymonde, la chouette».