Il y a environ deux ans, Mariève Saint-Jean a acheté avec son grand garçon Jérémy une immense maison à Limoilou qu’elle a baptisé le Manoir Rustique. Elle l’a rénovée de fond en comble avec son fils pour faire plus de chambres et un logement indépendant au sous-sol.

Le vrai sens de la fête

CHRONIQUE / On venait de s’asseoir à la table, Mariève Saint-Jean et moi, elle s’est rappelée à voix haute : «C’est la fête à Myriam bientôt. Je fête toutes les fêtes.»

Mariève aime les fêtes, «c’est très important pour moi».

Elle organise une vraie fête avec un gâteau qu’elle cuisine elle-même, elle prend le temps de souligner cette journée pour tous ceux qui habitent sous son toit, qu’elle appelle les passagers. Les gens qui restent avec elle s’y posent un temps, ils viennent parce qu’ils ont besoin de reprendre pied.

Ou relever la tête. 

Myriam est la deuxième passagère, elle est là depuis un an.

Il y a environ deux ans, Mariève a acheté avec son grand garçon Jérémy une immense maison à Limoilou, elle aurait pu trouver plus petit, mais elle ne voulait pas.

«Je voulais aider des gens.»

Elle l’avait déjà fait pendant une dizaine d’années, elle avait une autre grande maison, rue Marguerite-Bourgeois, deux étages pour les touristes, un pour les jeunes en difficultés. «Ils venaient chez nous reprendre leur souffle. J’ai adoré faire ça, ils venaient chez moi par le bouche-à-oreille.»

Elle a laissé l’auberge pour faire un autre métier, un des moins traditionnels qui soient. «Après le bed and breakfast, je suis partie faire du towing. J’étais la seule fille au Québec à faire ça, j’avais mon camion, j’avais mis des cils sur mes phares… Si tu savais la reconnaissance sociale que j’ai eue à faire ça, à quel point je me suis sentie appréciée! J’ai adoré ça.»

Son corps moins. 

N’eût été des hernies qui ont bousillé son dos, elle y serait encore. «J’ai fait ça pendant six ans, ça a été un énorme deuil.»

D’où l’idée de cette maison, baptisée le Manoir rustique, qu’elle a rénovée de fond en comble avec son fils pour faire plus de chambres et un logement indépendant au sous-sol. Et une grande aire commune qui sert de salon et de salle à manger, où les passagers se retrouvent. «Il y a tellement de rires ici, à se faire des abdos! Et quand quelqu’un est malade, on fait de la soupe Lipton, et quand quelqu’un est triste, on le prend.»

Mariève aime prendre soin. 

«Ce ne sont pas des chambreurs, ce ne sont pas des colocs. Ça devient des amis. Le but, c’est de partager, c’est de montrer que c’est possible de vivre en commune en 2019. On est souvent ensemble, mais on a chacun nos affaires, il y a un bel équilibre. C’est beau ce qu’on vit.»

L’été, ils passent les soirées autour du feu. Et de la piscine. Plus il y a de vie, plus Mariève est heureuse. «J’aime ça quand il y a plein de monde!»

Pour que ça fonctionne bien, elle choisit des gens qui sont sur la même longueur d’onde qu’elle, elle commence par un questionnaire où ils doivent dire entre autres ce qu’ils mettent dans leur panier d’épicerie, le dernier film qu’ils ont vu, quelle est leur relation avec leurs parents.

Après, elle leur envoie la liste des règlements. «Ils sont obligés de laisser leur porte de chambre ouverte, il y en a qui ne veulent pas ça…»

Ça clique. 

Ou pas.

D’ailleurs, Mariève héberge aussi un lutin, peut-être un rescapé de Saint-Élie-de-Caxton, il s’est réfugié dans la cabane en tôle blanche sur le devant du terrain, «la cabane de Bell où il y a tout le filage de Limoilou». Elle a décoré l’anonyme remise en charmante maisonnette, avec une porte en bois, deux lanternes, et une petite affiche «ici habite un lutin».

Les enfants du quartier le cherchent. «L’autre jour, il y avait deux enfants qui se promenaient avec leur mère, ils se chicanaient. Il y en a un qui disait : “Je l’ai vu, je te jure, je l’ai vu! ” et l’autre disait : “Ça ne se peut pas, il sort juste la nuit!”»

Il y en a un autre depuis un bout, à preuve, une deuxième paire de petites bottes de caoutchouc sur le pas de la porte.

La magie opère jusque sur les techniciens de Bell. «Quand les gars de Bell viennent travailler, ils prennent des photos et ils replacent les bottes. Je trouve ça beau de les voir faire…»

Mariève a fait de cette grande maison celle dans laquelle elle aurait aimé grandir. Quand nous avons commencé à jaser, elle m’a demandé :

— Je commence par quoi?

— Par ce que tu veux, tu peux même commencer par ton enfance si ça a un lien.

— Ça en a un. Je suis née sur une ferme à Le Gardeur. Ma mère, elle s’est suicidée quand j’avais deux ans, mon père ne s’en est jamais remis. Il s’est suicidé quand j’avais 16 ans, avec la photo de ma mère dans sa poche. 

Dans l’escalier montant au premier étage, elle me montre une photo, un couple qui danse, amoureux. «J’étais dans le ventre de ma mère.»

Il y a 48 ans.

Elle a été une enfant de la DPJ, est passée d’une famille d’accueil à l’autre. «Mes besoins primaires d’affection et d’amour, je n’ai pas eu ça. Ce que je crée avec cette maison, c’est ce que je n’ai pas eu. Mon besoin d’aider les autres, il vient de mon besoin d’aider la petite Mariève…»

Et de fêter ses fêtes.