Mylène Moisan
Thalie Émond
Thalie Émond

Le «racisme» de Thalie

CHRONIQUE / Plus jeune, Thalie Émond passait des heures devant le miroir à pratiquer son sourire, pas pour qu’il soit plus beau.

Pour qu’on voie moins ses lèvres.

Adoptée à deux ans en Thaïlande par un couple de Baie-Comeau, la petite Thalie – avec ses origines africaines et thaïlandaises – voulait cacher ses «babines de babouins», comme lui rappelaient les élèves de l’école primaire. Même chose pour la «laine d’acier» qu’elle avait sur la tête. À partir de la sixième année, elle s’est «défrisé» les cheveux. «Je prenais un produit qui s’appelle un relaxeur, ça détruit les cheveux, m’a-t-elle expliqué par Skype. Mais avec ça, tu peux les raidir au fer plat. Après, jusqu’au cégep, j’ai porté des perruques.»

Elle voulait être «moins noire».

Et pas juste à cause des commentaires de la cour d’école, parce que partout où on parlait des Noirs, à la télé, dans les livres, dans ce qu’on enseignait à l’école, les Noirs étaient toujours des esclaves, des affamés, des criminels.

Elle ne voulait pas être associée à ça.

«J’avais dit à ma mère : “j’ai hâte de grandir et d’être blanche»…”», parce qu’elle voyait bien déjà que l’avenir était aux cheveux raides, aux lèvres fines et aux yeux clairs. «J’avais même des préjugés sur les personnes qui étaient plus noires que moi, et sur les autochtones aussi, parce que l’image qu’on a, elle est toujours négative.»

Alors, faute de changer le regard des autres sur elle, elle a essayé de changer ce qu’ils voyaient.

Regardez, je ne suis pas si noire que ça.

Pour que l’illusion soit parfaite, elle faisait même des «jokes de Noirs». Et ça marchait. «Plusieurs me disaient: “On ne te voit pas comme une personne noire, t’agis pis tu ressembles à une personne blanche”.»

Quand elle était au cégep, à Baie-Comeau, elle a croisé pour la première fois un Africain, un collègue de travail, qui lui a parlé autrement de l’Afrique. «Il me disait qu’il était allé à l’université là-bas, il me parlait de sa famille. Moi, je pensais que tout le monde mourait de faim là-bas. C’était la première fois que j’avais une image différente, ça m’a donné le goût d’en apprendre plus.» 

Dans la foulée de la mort de George Floyd et de la résurgence du mouvement Black lives matter, Thalie, 19 ans, a écrit une lettre ouverte, qu’elle m’a envoyée. «Connaître l’Afrique dans une société eurocentrique, c’est comme participer à la visite guidée d’une ville qui t’est inconnue avec un guide qui te montre seulement les égouts et les dépotoirs.» Elle s’est aventurée dans d’autres quartiers, ceux où elle a découvert une culture, une histoire, un héritage. 

Elle a compris à quel point elle avait une image tronquée d’elle-même. 

Qu’elle était, malgré elle, raciste. 

«Ces préjugés sont enracinés dans nos médias, notre système d’éducation et, surtout, dans nos conversations en privé à la maison ou entre amis. Tout le monde a des biais inconscients. Sans le réaliser, j’ai intériorisé des propos discriminatoires […] et des préjugés tout au long de ma vie. Alors oui, c’est possible de faire partie d’une minorité visible et d’être raciste, homophobe ou intolérant.»

Quand elle a vu en 2018 Black Panther, un film de superhéros noirs produit par Marvel, Thalie a ressenti un sentiment nouveau. «Je voyais qu’ils étaient comme moi, ils avaient les cheveux comme moi. C’est rare, dans les films, qu’on se sent fiers.» Pour une fois, elle ne se voyait pas à l’écran comme une crève-la-faim.

Elle ne cache plus ses lèvres quand elle sourit.

Après le cégep, Thalie a quitté la Côte-Nord pour la métropole où elle étudie les sciences politiques à l’Université McGill en développement international et linguistique. Elle a continué à s’informer sur ses origines, a découvert qu’elle a des origines Fulani, elle n’avait jamais entendu parler des Fulani.

Elle a fait une vidéo, elle l’a mise sur Facebook et elle fait des «storys» sur Instagram pour montrer aux gens l’autre côté de la médaille, celle qu’on ne montre nulle part, ou pas assez, pas à l’école, trop rarement dans les médias. 

Thalie n’a pas regardé la vidéo où on voit George Floyd mourir sous le genou du policier Derek Chauvin, la scène lui semblait trop familière. «Ça fait longtemps que Black Lives matter dénonce cette violence-là, c’est quelque chose que j’ai vu trop souvent. Mais avant, c’était juste les personnes afro-américaines qui dénonçaient ça. Quand j’ai vu que des amis qui ne sont pas dans le mouvement partageaient ça, ça m’a donné de l’énergie pour continuer à sensibiliser les gens, pour leur faire prendre conscience.» 

Comme chantait Cohen, c’est par une brèche que la lumière entre.

Et voilà qu’elle commence à entrer.