Jamais Denis ne pose de questions, à savoir si ceux à qui il paye des denrées sont vraiment dans le besoin.

Le père Noël incognito à l'épicerie

CHRONIQUE / La semaine dernière, Denis est allé à l'épicerie, il a pris un panier, a commencé à arpenter les allées jusqu'à ce qu'il trouve ce qu'il cherchait.
Quelqu'un qui prend des produits, les regarde, les remet sur la tablette.
Quand il a trouvé cette personne-là, il l'a suivie discrètement le long des allées. «Ça peut me prendre une heure, parfois un peu plus pour trouver quelqu'un. Je regarde les gens, des gens habillés propres, mais habillés vieux. Des gens qui ont un bout de papier, qui comptent sur leurs doigts...»
Ça peut être un homme seul, une mère monoparentale, un vieux couple.
Il les observe. «Je vois la madame, elle prend une bûche, la dévore des yeux, elle aurait tellement le goût de la mettre dans son panier... Elle se tourne vers son conjoint, ils discutent, ils se disent que pour ces 10 $ là, ils vont pouvoir s'acheter plus de bouffe. Et elle remet la bûche à sa place...»
Denis passe derrière, il met la bûche dans son panier.
Il les suit au comptoir des viandes, devant les fromages. Et hop, un steak! Et hop, des poitrines de poulet!
Par ici, le cheddar mi-fort!
À la caisse, Denis arrive avec son panier rempli de victuailles. Il doit faire vite. «Il faut que ça aille vite avec la caissière, il faut que je puisse payer tout ça et avoir le temps de les rattraper! Je sors avec les sacs et je leur donne, je leur explique qu'il y a dans les sacs les choses qu'ils ont mises de côté...»
Il se souvient d'un vieux couple, il y a quatre ans. «Leur épicerie était dans un traîneau, il n'y avait pas assez de place pour tous les sacs. J'ai proposé d'aller leur porter chez eux avec mon camion. La dame était un peu réticente, mais elle m'a dit que j'avais l'air gentil. Je les ai aidés à monter l'épicerie au deuxième étage, dans un appartement à loyer modique. La dame m'a offert du café, des biscuits. J'ai passé une heure et demie avec eux, on a jasé de la vie en général. Ils ne l'avaient pas eu facile...»
Denis fait ça depuis 35 ans, deux fois par année, avant Noël. Ça lui coûte entre 150 $ et 200 $ chaque fois.
Il a pris l'idée de son père qui, avant Noël, achetait une dinde ou un jambon de plus à l'épicerie. «Il repérait quelqu'un qui avait l'air d'en avoir besoin et, à la porte, il donnait ça à la personne.»
Même s'il avait sept bouches à nourrir.
Denis n'a jamais oublié la valeur de l'argent. «J'apprends beaucoup de ces personnes-là. Quand je vais au bar et que je paye une tournée, je me dis qu'avec cet argent-là, avec ces 50 $ là, il en a qui se ferait une méchante belle épicerie!»
Il réalise la chance qu'il a.
Deux fois, Denis a tout simplement payé la facture à la caisse. «J'étais derrière la personne, j'ai lancé: "Félicitations! Vous êtes la 600e personne à passer à cette caisse aujourd'hui, vous gagnez votre épicerie!" en faisant des signes à la caissière... Quand la personne est partie, j'ai mis la facture sur ma carte!»
Jamais il ne pose de questions, à savoir si ceux à qui il paye de l'épicerie sont vraiment dans le besoin. Il a sa grille d'analyse, les vêtements, la manière dont la personne regarde les produits qu'elle repose sur les tablettes. Une liste gribouillée sur un petit papier. «Je peux carrément me tromper, je me fie à mes impressions.»
Il commence à avoir l'oeil, après 35 ans.
Il fait la même chose parfois au dépanneur, quand il va chercher un litre de lait. «Quand je vois un enfant qui veut quelque chose, que je vois que la mère aimerait bien lui acheter, mais qu'elle ne peut pas, je l'achète et je lui remets à elle en sortant, pour qu'elle le donne à son enfant. Je ne veux pas qu'ils acceptent de cadeaux d'un étranger...»
Denis n'a pas voulu se faire prendre en photo, ni que je donne son nom de famille. C'est une de ses vieilles amies qui m'a parlé de lui, elle venait d'apprendre pour les épiceries. «Je la connais depuis des années, je ne lui en avais jamais parlé. On s'est vus la semaine passée, je venais de faire ça dans la journée, je lui ai dit...»
Elle a trouvé l'histoire belle.
«Elle m'a demandé si je voulais en parler, j'ai dit non, je ne veux pas me faire de publicité avec ça. Puis, elle m'a dit que ça pourrait peut-être donner l'idée à d'autres...»
Il a dit OK.