En parlant au nom du président de la Commission d'accès, la ministre Rita de Santis prouve par l'absurde ce qu'elle nie.

Le jupon dépasse

CHRONIQUE / Ainsi, le président de la Commission d'accès à l'information, Jean Chartier, aurait été mal cité par Le Devoir, quand il dit que le politique fait de l'ingérence.
Ce n'est pas lui qui le dit.
Qui dit ça? C'est la ministre Rita de Santis, chargée de voir à la bonne marche de l'accès à l'information. Voyez l'ironie, quand le cabinet a pris connaissance de l'article, ils ont appelé M. Chartier. J'aurais aimé être un petit oiseau pour entendre la conversation, je peux seulement l'imaginer.
- Qu'est-ce que t'es allé raconter là?
- La réalité.
- Tu vas te rétracter.
- Non.
- D'abord, on va dire que tu as été mal cité.
Peu importe ce qui s'est dit, en parlant au nom du président de la Commission d'accès, la ministre prouve par l'absurde ce qu'elle nie.
Dans l'entrevue qu'il a accordée au Devoir en table éditoriale, M. Chartier n'avait pas vraiment l'air du gars qui tourne autour du pot. Son constat était on ne peut plus clair, il n'y a «pas de mur» entre le politique et ceux qui traitent les demandes d'accès. «La grande majorité des demandes, on n'en fera jamais état aux dirigeants. [...] Maintenant, des dossiers plus hot, des dossiers plus politiques, que le responsable de l'accès aille en parler à ses principaux, moi, sérieusement, je n'y vois pas vraiment de problèmes».
Il a même dit à qui les gens en parlaient. À «un directeur de département, un sous-ministre ou le ministre lui-même».
Les ministres ne devraient pas être informés des demandes d'accès.
Cette semaine, le Journal de Québec démontrait pourtant le contraire, en révélant l'envoi d'un courriel par erreur à un journaliste, dans lequel on indique que le cabinet de la ministre Stéphanie Vallée, à la Justice, intervenait dans l'application de la loi sur l'accès à l'information.»
La ministre Vallée a nié.
La ministre Rita de Santis en a remis. Jean Chartier «a été mal cité, a-t-elle plaidé au Journal. Il nous a confirmé que la commission n'a jamais trouvé d'ingérence politique dans un dossier, qu'il n'a pas de preuve d'ingérence.» Si on n'a pas cherché, normal qu'on n'ait pas trouvé.
M. Chartier, visiblement, n'a jamais fait enquête sur la question, puisqu'il trouve normal que le politique ait son mot à dire. 
Il l'a dit, il ne «voit pas vraiment de problème».
Il l'a rappelé dans un communiqué qu'il a envoyé pour clarifier ses propos. «Je ne tenais qu'à rappeler l'esprit de l'article 8 et à corriger certaines croyances ayant cours, à l'effet qu'un mur étanche existe entre le politique et l'administratif. Or, ce n'est pas ce que prévoit actuellement la Loi sur l'accès. L'intervention du plus haut dirigeant [le ministre] dans le cadre d'une demande d'accès à l'information, dans la mesure où elle respecte les paramètres de la loi, est légitime.»
Quelle est la différence entre intervention et ingérence?
Ce n'est pas la première fois que le jupon dépasse, remarquez. En décembre, La Presse rapportait que l'opposition soupçonnait la partisanerie d'influencer le choix de certains commissaires de la CAI.
La CAI avait aussi réagi par communiqué. «La Commission est fière du travail qu'elle accomplit au service de la société québécoise depuis plus de 35 ans, en toute indépendance du pouvoir politique. Elle ne peut donc accepter qu'une allusion contraire puisse semer le moindre doute dans l'esprit des Québécois, et particulièrement ceux qui ont eu, ont ou auront, recours à ses services.»
En toute indépendance du pouvoir politique.
Et voilà que l'«allusion contraire» vient cette fois directement du président de la Commission d'accès, qui confirme que, ultimement, tout ministre peut se mettre le nez dans le processus.
Ce qui est clair en tout cas, c'est que M. Chartier n'a pas été mal cité. Cinq personnes assistaient à l'entrevue, qui a été enregistrée. En voici un autre extrait. «Entre vous et moi et la boîte à bois, on sait bien que le responsable de l'accès, ce n'est pas lui qui prend la décision si on le donne ou si on ne le donne pas [...], alors nous, on dit "cessons", entre guillemets, cette espèce d'hypocrisie.»
Allez, cessons.