Mylène Moisan
Mario Hamelin est briqueteur-maçon de père en fils. Il a toujours rêvé de faire de la sculpture, il a trouvé le temps quand il a pris sa retraite de la construction.
Mario Hamelin est briqueteur-maçon de père en fils. Il a toujours rêvé de faire de la sculpture, il a trouvé le temps quand il a pris sa retraite de la construction.

Le doux regard des arbres morts

CHRONIQUE / Il y a quelque part au détour du sentier du parc de la Rivière-des-Roches, deux arbres qui sont unis par une branche commune, comme si chacun puisait dans la force de l’autre pour se tenir debout.

Si on lève la tête, on voit qu’ils portent un énorme tronc mort.

J’étais allée marcher avec mon amie Nathalie Bisson, c’est elle qui m’a fait remarquer ce curieux tandem, elle s’y arrête souvent quand elle va courir dans le bois, elle prend le temps d’écouter le ruisseau. 

Il coule toujours, même par grands froids.

Le long du sentier, il y a aussi des visages, comme des masques sculptés à même les arbres morts qui bordent le chemin. Et nous avions rendez-vous, ce jour-là, avec celui qui les fabrique. Mario Hamelin façonne patiemment ces personnages inspirés des mystérieuses statues de l’Île de Pâques.

Mario est briqueteur-maçon de père en fils, il a toujours été fasciné par ces énormes monolithes de pierre volcanique.

Il a toujours rêvé de faire de la sculpture, il a trouvé le temps quand il a pris sa retraite de la construction. «Quand j’ai commencé, je me cachais. Je prenais des arbres qui étaient en retrait du sentier pour ne pas que les gens me voient, j’y allais les matins de la semaine très tôt, jamais la fin de semaine.»

Les premiers personnages sont nés en secret.

Et puis, tranquillement, Mario a pris confiance, il a commencé à prendre des arbres morts qui étaient sur le bord des sentiers, a même osé y aller la fin de semaine. «Il y en a, quand ils m’ont vu, ça faisait cinq ans qu’ils voyaient mes bonshommes et qu’ils se demandaient qui les faisait. Le premier commentaire que j’ai eu, c’est un homme qui s’était arrêté, il m’a dit : “tu humanises la forêt”. Je ne l’ai jamais revu.»

C’est vraiment ce qu’il fait.

Quand il croise un enfant pendant qu’il sculpte un personnage, il le lui donne. «Je lui demande de lui donner un nom, je lui dis qu’il est à lui.»

Et l’enfant repart heureux.

Nous avions rendez-vous à un croisement, juste à côté d’un arbre mort sculpté sur deux côtés. Sur celui qui fait face au soleil, sous la bouche, un triangle. C’est un hommage au beau-frère de Mario, décédé du cancer, il avait une petite barbe. Pas très loin, le visage d’une femme, pour sa belle-sœur. «Je les ai faits en pensant à eux», un peu comme un hommage, une façon de garder leur souvenir vivant.

Il repense à eux chaque fois qu’il les voit.


Les premiers personnages de Mario Hamelin sont nés en secret.

Mario sculpte lentement, une heure à la fois, avec des outils rudimentaires, une hache pour découper le visage, pour définir le nez, quelques ciseaux à bois pour les détails, un vilebrequin pour les yeux, du papier sablé. Il met de grosses billes pour les yeux, chaque visage a un regard différent.

À Noël, il leur met des tuques rouges.

Ce qui est fascinant, c’est que des promeneurs ont aussi mis leur grain de sel, un foulard par ci, un chapeau par là. 

Nathalie leur a donné des noms.

Il trouve ses arbres en marchant, en levant les yeux pour voir leur cime, il observe les détails du bois. Il travaille à son rythme. «Je choisis des places où je suis bien. Quand c’est à côté du ruisseau, j’écoute l’eau couler. Je travaille le bois tranquillement, je fais une étape à la fois, je reviens tant qu’il faut.»

Quand il commence, il ne sait pas à quoi son bonhomme ressemblera.

Il se révèle sous ses doigts.

Ça fait déjà sept années que Mario peuple la forêt de ses énigmatiques personnages, il en a fait une vingtaine dans le parc de la Montagne-des-Roches, une cinquantaine dans le parc de la Rivière-des-Roches, dans le nord de Charlesbourg. Quand il a terminé sa sculpture, il la numérote.

Il signe MH.

Certains l’appellent le pic-bois.

Il a appris que des profs de l’école des Sentiers, tout près, organisent dans la forêt des chasses au trésor, il sait que des touristes de partout dans le monde se prennent en photo avec ses bonshommes, qui voyagent à leur façon. Il fait même des modèles réduits à partir de grosses branches, il les vend à des gens qu’ils croisent. Il en a fait deux pour une de ses petites-filles, elle vient d’avoir deux ans. 

«Elle joue toujours avec, elle les fait manger.»

Quand il a commencé, caché dans le sous-bois, jamais Mario n’aurait pu s’imaginer que ses personnages allaient prendre — et donner — vie de cette façon. Il ne se «considère pas comme un sculpteur» — il l’est — il est seulement content de voir que ce qu’il fait par plaisir fait plaisir aussi.

Et tout ça, c’est parti d’un premier coup de hache dans du bois mort.

D’un vieux rêve réalisé.

Mario Hamelin sculpte lentement, une heure à la fois, avec des outils rudimentaires.