Mylène Moisan
Originaire du Mexique, Victor Fabre a suivi un long processus pour tenter de faire reconnaître ses compétences en médecine au Québec.
Originaire du Mexique, Victor Fabre a suivi un long processus pour tenter de faire reconnaître ses compétences en médecine au Québec.

Le docteur qui soude

CHRONIQUE / J’ai parlé à Victor Manuel Fabre pendant sa pause, il travaille à Repentigny comme soudeur par haute fréquence. Avant, pendant 25 ans, il a été médecin. 

Au Mexique. 

Il y a six ans environ, il a commencé à faire des démarches de là-bas pour venir exercer sa profession au Canada, au Québec plus précisément, mais il fallait d’abord passer par un processus de sélection nationale avant de pouvoir essayer d’obtenir le droit de pratiquer dans la province.

Pas simple.

Il a rempli tous les formulaires et produit tous les documents que le Conseil médical du Canada lui demandait, certains devaient être traduits par des traducteurs certifiés, il a tout fait comme il était exigé. «Après cette première étape, on m’a dit : “tes documents sont bons”, je pouvais continuer.»

Le 12 mars 2015, il reçoit un courriel du Réseau Santé Québec (RSQ). «Il nous fait plaisir de vous informer que l’évaluation préliminaire de votre dossier par notre médecin-conseil s’est avérée positive et que votre candidature en médecine de famille pourrait possiblement correspondre aux exigences du Collège des médecins du Québec.» 

Confiant, il est déménagé au Québec avec sa femme et ses deux enfants pour poursuivre les démarches ici. Il a passé une autre étape pour la reconnaissance de ses études postdoctorales. «Il y a eu une rencontre de spécialistes, on [le RSQ] m’a dit : “OK, tu peux avancer”.»

Il a commencé à se chercher un boulot, il a fait le tour du Québec «sauf la Côte-Nord» pour offrir ses services comme médecin de famille. «J’ai été embauché en Outaouais, le CISSS [Centre intégré de santé et de services sociaux] a envoyé les documents au ministère de la Santé.»

Ça augurait bien.

Avec cette promesse d’embauche, il a contacté le Collège des médecins pour avoir son permis restrictif — renouvelable à chaque année —, qui lui permettrait de pratiquer trois ans en région avant de pouvoir faire les démarches pour un permis régulier. «Je reçois une lettre du Collège, on a besoin de ça, de ça, de ça. J’ai tout fourni. J’ai réussi tous les examens aussi, le français, la déontologie du Québec, l’examen d’aptitudes du Conseil médical du Canada.»

Il a reçu une lettre. «On m’a dit que mon dossier était complet.»

On est en 2018.

Puis il reçoit une autre demande du Collège, on lui demande cette fois une attestation d’éthique professionnelle qui doit être délivrée par l’équivalent du Collège des médecins au Mexique. «Le Collège n’est pas obligatoire au Mexique, les attestations sont faites par les employeurs. Ils m’ont dit : “il faut que ce soit ça, sinon, ça ne marche pas”. Je me suis rendu au Mexique, j’ai rencontré le président du Collège et il m’a donné une attestation. Ça a fonctionné.»

En plus d’avoir son propre cabinet de médecin depuis un quart de siècle, Victor Fabre était directeur du programme de santé de l’Université de Guadalajara. Il a participé à des missions de Médecins sans frontières, a développé une expertise en sexualité responsable chez les jeunes.

Il a une double nationalité, française et mexicaine.

Mais au Collège des médecins, on n’est pas encore certains s’il a ce qu’il faut pour pratiquer au Québec. «Je me disais tout est OK, mais je suis tombé sur un mur… Ils m’ont dit que je n’avais pas de spécialité en médecine de famille et que selon leur règlement, c’est comme si je n’étais pas formé.»

Ils ont sorti ça de leur chapeau. 

Et le verdict du Collège est tombé, Victor Fabre s’est vu refuser son permis restrictif, il n’a donc pas pu être embauché au CISSS de l’Outaouais. Et au lieu de soigner des gens, l’homme de 55 ans travaille comme soudeur. «Ce que je veux, c’est donner quelque chose au réseau de santé, donner aux gens un peu de ce que je sais.»

Il a contesté la décision auprès du Collège des médecins, elle a été maintenue. «Mon appel a été balayé.»

Il n’a plus d’autres options.

Il songe à aller offrir ses services dans une autre province.

Mais il aimerait rester au Québec avec sa famille. «Ma fille est en secondaire 2, elle étudie dans un programme international et mon fils a sauté sa sixième année, il vient d’être accepté dans un programme contingenté. Je suis pris entre l’arbre et l’écorce, j’aimerais pouvoir continuer à exercer ma profession.»

Et ce n’est pas comme si on avait trop de médecins omnipraticiens au Québec, la liste d’attente centralisée du gouvernement, le GAMF, contenait au 31 décembre les noms de 597 484 Québécois en attente, avec un délai de 367 jours pour les cas prioritaires et de 477 pour les autres.

Clairement, on a besoin de renfort.