Dans son ultime message, Jacques Potvin rappelle les origines des soins aux aînés, la vocation de ces établissements jadis tenus par les congrégations religieuses. «Se peut-il que le gouvernement ait oublié l'empathie de ces soignants d'alors?»

Le confort à tout prix

CHRONIQUE / Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, l'a dit et répété, le rôle de l'État dans un CHSLD est de fournir un couvert et des soins. Soit. Mais pour prodiguer ces soins, il faut des préposés, qui n'ont jamais été aussi débordés. En fin de compte, ce sont les résidents qui en font les frais. AU DIABLE L'EMPATHIE /2e de 3
Jacques Potvin a passé 50 ans à soigner les personnes âgées, c'est lui qui a fondé, en 1982, la Société québécoise de gériatrie.
Fraîchement retraité, à 89 ans, il fait un bilan.
Le psychogériatre a couché le fruit de ses réflexions sur papier, le texte tient sur six pages. «L'amélioration de la thérapie [...] exige l'implication de tous les intervenants, tant médicaux qu'administratifs, dans le but de procurer le confort en manifestant de l'empathie et en s'assurant de la pertinence de tous les gestes.»
Retenez ces deux mots, empathie et pertinence.
Dans sa pratique, Jacques Potvin a souvent observé des gestes posés qui n'étaient pas nécessaires. Ou de «l'embûche de la prévention futile».
Il a aussi aussi remarqué un déficit d'empathie. En entrevue, il suggère un changement sémantique. «Il faut arrêter de dire qu'on place quelqu'un en CHSLD, on devrait plutôt dire qu'on le transfère vers un endroit qui est approprié à sa condition. Le CHSLD doit être un endroit où on vise le bien-être des gens.»
Pour y arriver, les façons de faire doivent changer.
Il faut d'abord, écrit-il, des gestionnaires à l'écoute. «Les intervenants doivent pouvoir compter sur la compréhension et la participation appropriée du ministre, de l'administrateur et du gestionnaire.» Ils doivent s'assurer «de la compétence et du nombre approprié des nombreux intervenants.»
Surtout sur la ligne de front.
«La préposée, par ses soins quotidiens de l'alimentation, de l'hygiène et de l'accompagnement devient le soignant le plus important auprès de la très grande majorité des personnes admises en CHSLD. [...] Elle doit pouvoir acquérir un minimum de connaissances cliniques de la maladie et de son évolution, car, comme le dit le dicton, "plus on sait mieux on fait."»
La solution passe donc par les préposés. «Elle joue un rôle indispensable dans la quête des besoins primaires de tout être humain qui sont entre autres respirer, boire, manger, éliminer, bouger, dormir et communiquer.» Communiquer. «De plus, cette proximité avec son "patient" lui permet d'évaluer les effets de la thérapie, ce dont les autres soignants peuvent profiter.»
Il faut les écouter. «L'importance de leur travail devrait être plus reconnue et soulignée, de même que l'"écoeurement" occasionnel mieux compris.»
On en est loin.
L'actuelle pénurie alimente le risque d'écoeurement, le taux d'absence et de non-remplacement venant augmenter davantage la charge de travail des préposés. La pénurie est telle que des soins ne peuvent être prodigués, même ceux qui sont identifiés obligatoires, comme les bains.
Une note interne sur la procédure en cas d'absence d'un préposé témoigne de la réalité vécue sur le terrain. «Le bain complet du PAB [préposé aux bénéficiaires] manquant sera donné par le PAB 12h-20h ou de soir. Si impossible, le bain manquant doit être noté à l'agenda et l'ASI [assistante en soins infirmiers] doit être avisée qu'un bain complet n'a pu être délégué. Étant donné le risque de négligence institutionnelle, un suivi rigoureux doit être appliqué.»
Risque de négligence institutionnelle.
Les gestionnaires peinent déjà à remplacer tous les absents. En entrevue,  il y a deux semaines, le coordonnateur aux ressources humaines du CIUSSS, Christian de Beaumont, se disait conscient du problème. «La pénurie a dépassé la capacité des agences, [...] on est à découvert souvent, et de beaucoup, surtout les fins de semaine. C'est certain que ça met une pression accrue dans les unités, que les employés doivent travailler plus vite.»
Et parer au plus urgent.
En fin de compte, le contexte actuel vide le travail de préposé de son sens. Ceux qui choisissent cette profession le font souvent parce qu'ils aiment aider les autres, faire du bien. 
Et le faire bien. 
Dans son ultime message, Jacques Potvin rappelle les origines des soins aux aînés, la vocation de ces établissements jadis tenus par les congrégations religieuses. «Se peut-il que le gouvernement ait oublié l'empathie de ces soignants d'alors?»