Pierre Simard et Errol Boissonneault, qui sont amis depuis 60 ans, ont fait du ski pour la première fois ensemble l’an dernier.

L'amitié avant Facebook

CHRONIQUE / En cette époque où nous comptons les amis comme les clics et les «likes», Pierre Simard et Errol Boissonneault détonnent.

Ils ont fêté, en août, 60 ans d’amitié.

Ils étaient des ti-culs quand ils se sont connus à Port-Alfred, qui fait aujourd’hui partie de la ville de Saguenay. Ils avaient cinq ans, l’école allait commencer, ils étaient voisins. «On habitait à 500 pieds, chacun d’un bord d’un coin de rue, me raconte Pierre. On était toujours ensemble. Nos pères travaillaient à l’usine.»

La Consol.

Ils ont fait leur primaire ensemble, leur secondaire aussi, à faire les 400 coups avec Maurice, Roger et Marco. «On était un cercle d’amis. On en a fait des bêtises... comme défaire le système d’horlogerie de l’école pour dérégler les cloches! On faisait ça en catimini et on se protégeait.»

Le directeur de l’école a fini par les démasquer. «Au lieu de nous punir, il nous a donné des responsabilités. Il nous a mis en charge de la sécurité de l’école, il nous a donné des brassards. On devait lui faire rapport sur ce qui se passait. Ça nous a responsabilisés et il a vu qu’on n’était pas méchants.»

Ils n’ont plus fait de coups pendables.

Ils passaient leurs soirées dans le garage du père d’Errol. «On appelait ça “le local”, on avait fini l’intérieur avec du carton qu’il avait rapporté de l’usine. On s’était fait un bar, des casiers pour mettre notre boisson, un jeu de dards. On emmenait nos blondes, on allait des fois faire des tours à la discothèque pas loin.»

À la fin du secondaire, Pierre a pris le chemin de Québec.

Les deux se sont mariés à 22 ans, ont eu une première fille l’année suivante. Chacun a eu deux filles.

À travers la famille, le boulot, le tourbillon fou de la vie et les kilomètres, leur amitié a tenu le coup. «Nous ne nous sommes jamais perdus de vue. La distance n’a jamais posé problème. Même quand j’habitais à Haute-Rive [sur la Côte-Nord] et que lui restait toujours à Port-Alfred, Errol partait des fois après son quart de travail de nuit, à 7h45, et il venait dîner chez nous...»

Ils s’appellent quand ça va bien.

Ils s’appellent quand ça va mal.

«On a tout traversé ensemble, les beaux moments comme la naissance de nos enfants et les moments difficiles, comme la mort de la femme d’Errol, Marianne, qui était aussi une grande amie. Il m’a permis de l’accompagner pendant ces moments, jusqu’à la toute fin. Ça m’a aidé quand j’ai perdu ma fille...»

Nadia est décédée en 2014 d’un cancer des vaisseaux sanguins, elle avait 38 ans. «Elle est partie, je lui ai fermé les yeux... et j’ai appelé mon chum. Il est monté tout de suite, il est resté tant que j’ai eu besoin de lui.»

Chaque mois d’août depuis 10 ans, Pierre organise chez lui à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier «la fête de l’abondance», avec son classique bouilli aux légumes. «On a fêté les 60 ans de notre amitié cette année. Avec tout ce qui se passe aujourd’hui, une amitié comme celle-là, c’est rare et précieux.»

Errol, «c’est plus qu’un frère». 

Sur le terrain de Pierre pousse un prolifique pommetier. «Marianne avait plein de pommetiers. Quand elle est décédée, j’en ai planté un chez moi. Il s’appelle Marianne. J’aime le voir fleurir chaque année.»

La semaine dernière, Pierre est monté voir Errol au Saguenay pour «une fondue à la viande de bois», la chasse a été bonne.

Comme le veut la tradition, ils vont se revoir le 31 décembre pour défoncer l’année ensemble, avec trois couples d’amis. Les deux vieux chums, leurs amoureuses, leurs filles et leurs petits enfants, autour de la traditionnelle côte de bœuf au barbecue. 

Au rythme de la musique de Carole, la deuxième épouse d’Errol.

J’ai demandé à Pierre le secret de cette longue amitié. «C’est viscéral. On a un peu le même tempérament, on est réfléchis, on voit le verre à moitié plein et la lumière au bout du tunnel! C’est une amitié qui est basée sur l’honnêteté. On se dit tout, il n’y a pas de secret. Il est mon plus grand confident. Il a toujours été là pour moi, j’ai toujours été là pour lui. Un ami, c’est quelqu’un qui nous pousse à faire ce dont il nous sait capable.»

Comme «continuer à vivre» dans une mauvaise passe.

Quand ils se retrouvent, ils échangent une bonne poignée de main, se donnent une tape virile sur l’épaule. Pas d’accolade. «On reprend exactement où on a laissé la fois d’avant. On reste en contact avec Internet, on se texte des fois, mais quand je veux jaser, je traverse le Parc. Il n’y a rien comme se voir en vrai.»

En vrai.