La vie (est belle) à froid

CHRONIQUE / Camille vient d'avoir 19 ans, elle se souvient très bien de sa fête, n'en a pas manqué une seconde, un moment.
Elle était à jeun.
Elle ne peut pas en dire autant pour ses 16 ans. Elle devait avoir fumé ses 24 joints quotidiens, avait généreusement bu de l'alcool, «consommé beaucoup de chimique». Elle a fêté en cachette de ses parents, en dehors de la ville, a fini la soirée à moitié consciente dans la salle de bain d'un hôtel.
C'était sa façon de fêter, mais c'était aussi la seule façon qu'elle connaissait pour être bien. C'était sa soupape.
Camille a grandi à Sept-Îles dans une famille normale avec des parents normaux, un frère et une soeur plus vieux qu'elle. Elle était bonne au hockey, au karaté et à l'école, avait plein d'amis. Un soir, elle avait huit ans, une de ses amies dormait chez elle. Elle a piqué cinq bières dans le frigo.
«J'en ai bu quatre, mon amie juste une. J'ai accroché tout de suite.»
Elle y a pris goût. Chaque fois qu'elle pouvait, elle s'en dévissait une. «Je n'étais pas dépendante, mais j'aimais ça. Je buvais en cachette, mes parents ne le savaient pas. Je mettais les bières disparues sur le dos de mon frère...» Elle s'est fait de nouveaux amis, avec qui elle allait boire et fumer des cigarettes dans le skate park. «Chez nous, j'étais la petite fille parfaite.»
L'été de ses 12 ans, elle a fumé ses premiers joints. «Le buzz a embarqué, j'ai adoré la sensation. Je me foutais de tout. Je n'avais plus d'obligations, plus de priorités, je ne me sentais même plus obligée de rentrer à la maison. Je n'avais plus de pression.»
Elle se sentait sous pression, à 12 ans. «J'avais une grosse pression de mes parents pour les notes, il fallait que j'excelle dans tout. Je sentais qu'ils me comparaient toujours à mon frère et à ma soeur. Je me suis inscrite à plus de sports pour qu'ils soient fiers de moi, j'avais des pratiques le soir, les fins de semaine.»
Pour souffler, elle fumait du pot.
À 15 ans, elle a «sniffé de la cocaïne pour la première fois. J'étais habituée de fumer, je cherchais d'autres sensations. J'ai accroché tout de suite sur la cocaïne, j'avais l'impression d'être supérieure à tout le monde...»
Après, dans le désordre, elle est tombée dans le chimique, la métamphétamine, tout ce qui lui tombait sous la main. Et ses parents? «Ils se doutaient que j'avais un problème, mais pas jusque-là. Ils pensaient que je fumais du pot, un peu.»
Elle s'est confiée à une enseignante en qui elle avait plus confiance que les autres, l'enseignante a fait un signalement à la DPJ. «Il a fallu que je rencontre une intervenante. J'ai tout nié, le dossier a été fermé.»
Après ça, Camille ne se cachait plus.
«J'arrivais droguée à l'école. J'étais toujours enfermée dans ma chambre. J'arrivais à la maison, je mangeais, je repartais.» Et elle ne mangeait pas beaucoup, «le chimique, ça coupe la faim. Je pouvais passer deux, trois jours sans manger.» Elle jouait encore au hockey. «J'apportais de la drogue ou je me saoulais avant.»
Elle réussissait à passer ses cours.
Elle a fait un autre dérapage, un vrai, en auto. «C'était la Saint-Jean, à la pointe de Moisie. C'était le matin, moi et une amie on était dans une auto pour fumer. Deux gars sont rentrés, ils sont partis à toute vitesse, ils voulaient aller au dépanneur...»
Ils se sont retrouvés dans le décor, après avoir fait un tonneau.
Camille a abouti à l'hôpital, elle avait le dos serti d'éclats de vitre, elle avait été éjectée par le pare-brise arrière. «Tout ce à quoi je pensais, c'est qu'il fallait que je fume. Je ne passais jamais plus qu'une heure, une heure et demie sans fumer.» Elle s'est sauvée de l'hôpital, est allée chez une amie.
- L'accident, ça ne t'a pas sonné une cloche?
- Non, tout ce que je voulais, c'était sortir et consommer.
Au lieu de mettre la pédale douce, elle a consommé plus encore. «J'ai fumé du crack pour la première fois. Je me souviens, j'étais sur le divan, écrasée, je flottais en m'enfonçant. J'ai réussi à me lever, je marchais comme sur des nuages...»
Elle ne jouait plus au hockey, n'allait à peu près plus à l'école. «Là, mes parents capotaient, ils réalisaient que le problème était plus grave qu'ils pensaient.»
Ils l'ont mise devant un choix: la désintox ou le centre jeunesse.
Elle a choisi la désintox, elle s'est choisie, en fait. Elle est allée dans un centre pour les jeunes, le Grand Chemin, en est sortie pour un congé, a fait une solide rechute, a failli faire une surdose, est retournée au centre, en est ressortie, a essayé un autre centre, Portage, elle a failli tout lâcher.
Elle a failli faire une fugue, a changé d'idée à la dernière minute. «Je me suis dit : "si je fais ça, je vais gâcher ma vie"...»
Elle avait 17 ans. «Pendant une sortie, j'ai fumé du pot et j'ai mal buzzé. Là, je me suis dit : "ce n'est pas ça que je veux pour ma vie". Je me suis dit : "je m'en sors". C'était super clair dans ma tête.»
Elle s'en est sortie.
Camille vient tout juste d'avoir 19 ans, elle n'a pas consommé de drogue depuis un an et demi, pas une goutte d'alcool ni une cigarette depuis 10 mois. Elle a quitté la Côte-Nord pour s'installer en Beauce, a coupé tout contact avec son ancienne gang. «Je finis mon secondaire. Après, je vais aller au cégep en sciences humaines et à l'université pour être travailleuse sociale.»
Elle a recommencé à faire du sport, du basket et du volley, elle fait du jogging et de la musculation. Elle «jouerait au hockey s'il y avait une ligue de filles». Elle a appris à assumer ses actes, à mettre des mots sur ses émotions.
«J'ai retrouvé la Camille du début.»
Bravo.