Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Avec la pandémie, Sophie Perron a réussi à faire de l’enseignement à distance avec ses élèves, à continuer à leur montrer les rudiments de la vie en société sans être avec eux, juste à travers un écran.
Avec la pandémie, Sophie Perron a réussi à faire de l’enseignement à distance avec ses élèves, à continuer à leur montrer les rudiments de la vie en société sans être avec eux, juste à travers un écran.

La patience de madame Sophie

CHRONIQUE / Sophie Perron, avant la pandémie, enseignait aux adultes à l’école Louis-Jolliet, pas n’importe quels adultes, une douzaine d’adultes qui ont une déficience intellectuelle et un fauteuil roulant.

On est loin du programme du ministère.

C’était sa deuxième année avec le même groupe à peu de choses près, elle avait d’ailleurs appris la veille de la rentrée l’an dernier qu’elle enseignerait à cette classe-là. «Je me suis dit qu’est-ce que je vais faire? On n’est pas formés pour ça… C’est comme ça, on apprend sur le tas, j’ai appris sur le tas.»

Elle est prof depuis 20 ans, a commencé à enseigner à des jeunes du primaire à Vancouver et à Montréal, elle a bifurqué vers l’enseignement aux adultes quand elle a déménagé en Beauce. Puis à Québec, sa région natale, elle a atterri au Centre de formation Louis-Jolliet où on fait beaucoup de formation aux adultes.

Elle a travaillé avec les aînés.

Et la voici, il y a deux ans, debout devant cette classe du programme «je prends ma place» qui ne ressemble à aucune autre, 12 adultes avec de lourds handicaps, accompagnés de leur intervenant. «Ça faisait toute une classe…» 

Et puis, bang, la pandémie.

C’est là que tout le monde a découvert l’univers des logiciels de réunion vidéo, où Zoom est passé d’une obscure plateforme de téléconférence à avoir sa propre expression, «est-ce qu’on se fait un zoom?» Ça va de la réunion de bureau au 5 à 7 virtuel chacun dans son coin, même au «surprise party».

Déjà que je n’étais pas très Skype avant.

Sophie, elle, se demandait bien comment elle allait pouvoir faire de l’enseignement à distance avec sa bande de joyeux drilles, continuer à leur montrer les rudiments de la vie en société sans être avec eux, juste à travers un écran. 

Elle l’a fait.

Il fallait d’abord qu’elle arrive à ce que tout le monde arrive à se connecter sur Teams, la plateforme qu’elle a choisie, ce qui n’était pas gagné d’avance. Patiemment, elle a accompagné chaque parent pour qu’il arrive à se connecter à sa classe virtuelle, ça lui a pris plus d’une heure dans certains cas.

Elle n’a pas lâché.

Et puis, un jour, ses élèves étaient là, devant elle. Pas tous, pardon, seulement cinq sur douze ont pu continuer d’aller à l’école, les autres habitent dans des «ressources» publiques, des résidences de type familial où personne n’a pu les aider. «Ça fait partie de mes recommandations, que tout le monde puisse se brancher.»

C’est dit.

Je suis allée chez elle lundi passé pour assister à cette classe spéciale qui est encore plus spéciale. Le rendez-vous avec les élèves est à 13h15, elle prévoit 15 minutes juste pour que tout le monde soit connecté. C’est ce que ça a pris, pile-poil, le temps que Samuel nous rejoigne in extremis.

Le chat de Sophie, pendant ce temps-là, a fait une apparition à l’écran.

Il fait toujours ça.

Avec la pandémie, Sophie Perron a réussi à faire de l’enseignement à distance avec ses élèves, à continuer à leur montrer les rudiments de la vie en société sans être avec eux, juste à travers un écran.

Le cours commence par une «causerie», c’est Maude ce jour-là qui pigeait les noms un après l’autre. «C’est sa responsabilité ce mois-ci». Sophie prend des nouvelles de son monde, comme une amie. Sa classe, c’est un peu ça, c’est une amie qui leur enseigne plein de choses sans qu’ils s’en rendent compte.

Elle les écoute patiemment, ses oreilles ont l’habitude de leurs intonations. Maude tire son nom en premier, elle raconte qu’elle a «lavé des autos» et qu’elle a «beaucoup parlé avec son amoureux», Samuel est allé voir le médecin et il a dû porter un masque, Kelly est allée à la fête de sa nièce samedi, et «tout le monde était de bonne humeur». 

-Maude, tire un autre nom ?

-Carolane.

Sophie doit tendre encore plus l’oreille, elles communiquent en classe à l’aide d’un ordinateur, ça ne marche pas à distance. Carolane est en train de bricoler une boîte à jouets pour Roméo le chat, elle lui parle des chandelles qu’elle a faites avec sa mère. «Est-ce que ta mère peut mettre une photo de tes chandelles sur la page Facebook de la classe ?», demande Sophie.

Carolane est fière. 

Il reste un nom dans le chapeau, Olivia. Aidée par sa mère, elle raconte qu’elle «a fêté matante Claudette en Gaspésie», virtuellement, et qu’elle a «mangé une poutine». Elle ferme les yeux et crie sa joie. Son bonheur est contagieux, ça passe au travers de l’écran, ça y est j’ai le goût d’une poutine.

Sophie pose des questions en leur suggérant parfois les réponses, elle connaît bien ses élèves et ça paraît. «Le but est de les sortir un peu de leur quotidien, ils ne font pas grand-chose depuis trois mois». Quand elle leur parle, elle prend le temps qu’il faut, l’essentiel n’est pas dans les mots qui sont dits. 

Ça peut aussi bien être dans la boîte à jouets de Roméo le chat.