Après avoir passé 36 ans comme photographe au Journal de Montréal, Yvan Tremblay sort chaque jour avec son appareil-photo pour immortaliser la beauté. «C'est ça ma vie, maintenant.»

Là où entre la lumière

CHRONIQUE / Yvan Tremblay file à toute allure vers l'hôpital de Joliette, sa mère se meurt. Le téléphone sonne.
«Je voulais te dire que je t'aime.»
Sa mère a poussé un grand soupir après. «J'ai entendu son dernier souffle. C'est la dernière chose qu'elle a dit vivante.»
C'est la première fois qu'elle le disait à Yvan.
Il aurait aimé l'entendre bien avant, au moins quand il a ramassé son courage, à 50 ans, pour lui dire que l'homme qui avait remplacé son père l'avait agressé sexuellement. «Je lui ai raconté ce qui s'était passé, qu'il m'avait agressé plusieurs fois entre l'âge de 10 et 13 ans. Quand je lui ai dit que je voulais le poursuivre, la première chose qu'elle m'a dit c'est «qu'est-ce qui va m'arriver?»
Elle a fait comme si elle n'avait rien entendu. «Elle a parlé de banalités, elle m'a parlé des sandwichs qu'elle devait préparer pour le Cercle des fermières.»
Yvan Tremblay a travaillé pendant 36 ans comme photographe pour le Journal de Montréal, il a couvert le procès de Guy Cloutier en 2004. «C'est là que tout a remonté. Ma mère vieillissait, elle prenait soin de lui et lui, il chialait. Je me disais qu'il ne méritait pas ça, qu'il devait faire face à ce qu'il avait fait.»
Yvan a couché sa plainte sur papier, décidé à réclamer justice.
Mais il était seul. «Ma mère ne voulait pas que ça se ramasse devant les tribunaux. Un jour où je l'ai appelée, elle m'a dit «il veut te parler» et elle lui a passé le téléphone. Il m'a dit «si je t'ai blessé, je m'excuse.» »
Sa mère a repris le combiné. «C'est-tu correct?»
Non. Tout comme ce que cet homme lui a fait subir. Ça s'est passé du temps où il était à l'orphelinat. «Ma mère ne faisait pas assez d'argent pour s'occuper de moi et de mon frère, elle a dû nous placer. Le vendredi, il m'emmenait chez lui, c'est là que ça se passait. La première fois, c'était dans le bain, j'avais autour de 10 ans... Il me disait, si tu le dis, tu ne sortiras pas de l'orphelinat.»
Il ressentait toujours cet insoutenable sentiment de culpabilité. «Les agressions ont commencé avant leur mariage. J'avais l'impression de tromper ma mère. Ce sentiment de trahison est resté longtemps.»
Il est sorti de l'orphelinat à 13 ans. «Il y a eu une dernière agression après ça. Je lui ai dit c'est fini, mon contrat est rempli. Cette fois-là, j'ai failli être violent envers lui, il y avait une colère qui m'habitait...»
Il a tenu ça mort, jusqu'à 50 ans.
Yvan n'a jamais pu obtenir justice, il a dû se rafistoler tout seul, à coup de thérapies et de vodka. «Je l'ai soigné, le bobo. Je suis de retour à l'abstinence depuis huit ans, ça m'a permis de voir dans quelle prison ma mère s'était enfermée. [...] Si j'avais quelque chose à dire aux gens qui veulent cacher la vérité, vous allez vous enfermer dans une prison. [...] La vérité, c'est un remède dans tout, même quand ça fait mal.»
Autant Yvan a eu mal, autant il se sent bien aujourd'hui. Il n'est jamais retourné au Journal après le lockout, s'est posé à Neuville, sur le bord du majestueux Saint-Laurent. Il médite chaque matin en face de l'horizon. «C'est incroyable de ne plus avoir rien à cacher, il y a une légèreté qui s'installe.»
Yvan ne s'ennuie pas du temps où il se faufilait chez les motards, où il courait les accidents. Mais il sort encore tous les jours avec son appareil-photo.
Pour saisir la lumière.