Madame B. était une superwoman avant la lettre dans les années 50. Aujourd'hui âgée de 89 ans, elle ne parle plus. Mais elle voit et vit.

La mort lente de madame B.

CHRONIQUE / Quand on voit madame B. aujourd'hui, on ne se doute de rien, surtout pas qu'elle était, dans les années 50, une superwoman avant la lettre.
Non, on ne se doute pas de ça quand on voit madame B.
Dans sa chambre de CHSLD.
Madame B. a 89 ans, elle ne parle plus. Mais elle voit. Et elle vit.
Ça, on l'oublie.
Une de ses filles a écrit une lettre, pour lui donner la parole qu'elle n'a plus. «Vos ratios professionnels/patients ne sont pas humains. On me lave uniquement à la débarbouillette, je ne reçois plus de bain depuis plus d'un an. Ils n'ont pas le temps, car j'éclabousse un peu pour signifier que j'existe encore et que je possède quelques capacités d'affirmation. Mais cela dérange.»
Cela prend du temps, surtout.
«On me couche vers 17h30 et le lever du jour suivant se fait vers 10h30. Calculez bien, je passe de 16 à 17 heures dans mon lit. Rappelez-vous, je ne suis plus en mesure de me plaindre, ni de demander. Essayez une seule nuit de rester au lit durant tout ce temps et imaginez que c'est ainsi tous les jours.»
Madame B. était une couche-tard.
Elle ne peut plus rouspéter, elle ne peut plus poser de questions. «Au début de ma maladie, je questionnais mes proches, mais j'étais déjà impuissante pour mener à terme mes perceptions, mes questionnements. J'étais sans mot.» 
Qui ne dit mot consent.
«Hier, une préposée a décidé de m'enlever une garde-robe sous prétexte que j'ai peu de vêtements et qu'une autre en a besoin. Pour ce faire, elle a éparpillé, çà et là, mes effets personnels, le contenu de deux garde-robes après toute une vie bien aisée. Ces effets devenus disponibles pour les mains aventurières de mes pairs, aussi malades que moi, mais plus flexibles physiquement. 
Est-ce que cette personne, sûrement bien intentionnée, sait que je suis toujours vivante et que je vois tout, même si je ne peux plus m'exprimer?» 
J'ai parlé à la fille de madame B., elle rend régulièrement visite à sa mère, à différents moments de la journée «comme un cheveu sur la soupe». Elle observe. Elle voit les préposés courir comme des dératés, au pas cadencé. Trois minutes pour ci, deux minutes pour ça.
Suivant!
«Pour les levers et les couchers, comme il faut deux personnes, ils combinent ça avec les repas. Ils la font souper et ils la couchent, ils la lèvent et ils la font manger...»
C'est beau, l'efficacité.
Elle soupçonne des plaies de lit. «La prochaine fois, je veux demander à assister aux soins physiques. Je veux voir de mes yeux comment ça se passe.»
La fille de madame B. a déjà été préposée, elle sait ce que c'est de prendre soin des gens comme sa mère, il faut avoir le coeur solide et il doit être à la bonne place. Elle sait qu'il faut du temps. 
C'est comme le bain, madame B. trop de temps, elle n'aime pas être brusquée. «Elle n'a jamais de bain, c'est épouvantable. J'aimerais ça qu'elle en ait au moins un par mois, mais j'ai lâché prise là-dessus. On n'a pas le choix de lâcher prise sur plein de choses. On ne peut pas être un bulldozer...»
On accepte, petit à petit, l'inacceptable.
«Ma mère était une femme d'affaires, elle avait son commerce à 25 ans, elle a élevé six enfants à travers ça. C'est elle qui portait les culottes chez nous... C'était une femme d'action, elle est allée à l'université. Et là, elle est devenue transparente.»
Ses autres enfants sont à l'extérieur, ils viennent lui rendre visite aussi souvent qu'ils peuvent, ils payent une dame de compagnie 10 heures par semaine. «Quand on est là, on arrive à la faire rire, à rallumer la lumière. Elle a encore des sentis.»
Quand ils s'en vont, la lumière s'éteint. 
«Ça fait 10 ans que ma mère est en résidence. Elle a été dans deux résidences privées, ça fait quatre ans qu'elle est au public. C'est similaire partout, les gens font ce qu'ils peuvent, toujours à la course. Mais je vois les soins qui se détériorent, je vois une dégradation. Plus ça va, plus on tasse ma mère.»
Comme si elle n'existait déjà plus.