La médiation citoyenne concerne souvent des conflits entre voisins, mais peut aussi aider les membres d'une famille ou des collègues de travail, par exemple, à s'entendre sans passer par les tribunaux.

La justice dont vous êtes le héros

CHRONIQUE / Se mettre dans les souliers de l'autre. Plus facile à dire qu'à faire quand on est convaincu d'avoir raison.
Quand on est certain que le voisin est un con.
Qu'il nous cherche.
Qu'il veut empoisonner notre chat.
Lisa-Marie Roy en a vu des vertes et des pas mûres depuis 15 ans, elle voit à la bonne marche des projets de médiation citoyenne pour L'autre Avenue, un organisme qui fait dans la justice alternative, comme 22 autres au Québec.
Ça, c'est arriver à s'entendre sans passer par les tribunaux.
Plus facile à dire qu'à faire, disais-je. «Les gens qui nous appellent et qui ont un problème à régler pensent qu'on va agir comme arbitre, qu'on est là pour leur donner raison, m'explique Lisa-Marie. Ils arrivent souvent avec un gros dossier, qu'ils ont abondamment documenté. Ils sont prêts.»
Mais, la plupart du temps, ils n'ont pas parlé à l'autre.
L'autre, c'est souvent un voisin, mais ça peut être un père, un collègue de travail, le propriétaire du restaurant à côté, le président du club social. «On voit vraiment de tout. Dès qu'il y a un conflit, on peut accompagner les gens vers une solution. Il y a l'histoire A et l'histoire B, il faut construire l'histoire C ensemble.»
L'histoire C, c'est le compromis.
C'est l'eau dans le vin, qui a déjà parfois un peu tourné au vinaigre.
Les médiateurs sont des bénévoles formés pour emmener les gens à «se mettre dans les souliers de l'autre». Lisa-Marie répète souvent cette expression parce que c'est le coeur de la médiation. «Il faut d'abord qu'il y ait une ouverture à bouger. On est dans une société de droit où chacun veut gagner son point. En médiation, il n'y a personne qui ne gagne ni qui ne perd. Il n'y a pas de juge pour trancher.»
Les bénévoles rencontrent d'abord la personne qui appelle. «On fait quelques rencontres individuelles, autant qu'il faut, pour faire le ménage, pour donner des outils. On veut évaluer les attentes, l'importance qu'ils accordent au maintien du lien, avec un voisin par exemple.»
Quand la première personne est fin prête, on appelle l'autre. «Des fois, l'autre personne tombe des nues, elle n'était même pas vraiment au courant du problème! Ils disent, «dis-lui de venir me parler et on va régler ça».»
Y a rien comme se parler.
Si l'autre personne accepte la médiation, elle rencontre les médiateurs seul à seul, question de se préparer. «On les outille pour la rencontre. On leur demande: qu'est-ce qu'ils prévoient dire? Comment ils pensent réagir si l'autre personne dit ça? On fonctionne avec des scénarios.»
Puis, c'est le face-à-face.
«Les gens n'arrivent pas à la même heure. On prend du temps avec eux pour qu'ils soient prêts.» Des fois, ça se passe très bien. D'autres fois, ça explose. «Il y a toujours deux médiateurs qui sont présents. La rencontre se passe la plupart du temps en lieu neutre, comme dans nos bureaux.»
Et là, les gens se parlent.
Ou s'engueulent.
«Il y a des choses qui se disent. Il y a aussi beaucoup de «ouin, on s'est mal compris... La plupart du temps, ils disent la même chose, ils veulent la même chose, mais ils le disent chacun de leur bord. On emmène les gens à écouter l'autre. À se demander comment faire pour ne pas que ça se reproduise.» 
À faire partie de la solution. 
«Tout ce qui se passe ne doit pas se retrouver devant les tribunaux. Il y a plusieurs problèmes qu'on peut régler par le dialogue. Mais en 2017, il y a un expert pour tout. On leur dit: vous allez trouver la solution, vous allez faire le bout qu'il faut et trouver ce qu'il faut faire. Il faut responsabiliser les gens, leur montrer que c'est encore possible de se parler. Ça se perd...»
Pour certains, c'est au-dessus de leurs forces. «Il y en a qui nous appellent pour nous présenter leur problème. Mais quand on leur dit qu'on n'est pas là pour régler le problème à leur place, que ça doit venir d'eux, qu'ils devront travailler pour trouver une solution, ils ne veulent pas. Ils préfèrent passer par les tribunaux.»
Ils veulent avoir raison. 
Pire encore, la médiation fait parfois fi de la loi. «Dans les cas de copropriétés, de plus en plus nombreux, on est devant des lectures différentes. Il peut y avoir une personne qui s'arrête à la loi, alors que d'autres vont plutôt mettre l'accent sur le vivre ensemble. Nous, on tasse la loi. On demande : "Qu'est-ce que vous feriez, logiquement?"»
Mamma mia, le gros bon sens.
Gros avantage par rapport aux tribunaux, la médiation est totalement gratuite. «On fait le nombre de rencontres qu'il faut, on va à leur rythme.»
Il y a aussi les chicanes de famille, souvent plus émotives. Comme une grand-mère qui voudrait voir son petit-fils, mais qui s'est brouillée avec sa fille. «On ne peut pas rétablir une vie. On n'est pas une thérapie. Mais on peut parfois les emmener à se parler, c'est déjà beaucoup.»
Lisa-Marie le répète, «à se mettre dans les souliers de l'autre».
Et ça marche. 
De la soixantaine de cas traités chaque année, elle n'a pas de statistiques sur le taux de succès. Mais elle voit régulièrement des ententes signées à l'issue du processus, des voisins qui redeviennent amis. «Tout est confidentiel, on ne fait pas de suivi. Il y a une femme qui nous a écrit cet été pour nous dire merci.»
S'il y a une leçon que Lisa-Marie aimerait que vous reteniez, c'est qu'il ne faut jamais tenir pour acquis que l'autre sait ce que l'on pense. «Souvent, les gens sont convaincus que l'autre est au courant du problème, mais ce n'est pas le cas. Les gens se montent des histoires. Pour une personne, ça peut être la fin du monde, alors que l'autre n'a rien vu aller. Ils nous disent : "Elle vous a appelé pour ça?"»
Parce qu'il se stationne en face de chez sa voisine.
Ou que son érable envoie des samares dans la gouttière.
Alors chacun pourra donner son point de vue. «Nous, on n'est pas là pour valider les versions. Ce que les deux nous disent, c'est leur vérité, c'est leur façon de voir les choses. C'est un beau terrain de jeux.»
Même pas besoin d'accepter d'avoir tort. Juste de ne pas avoir totalement raison.