Sophie Bernier, la nièce du fondateur du Domaine Forget, Françoys Bernier, dénonce les agressions sexuelles qu’elle a subies de la part son oncle.

La fin d'un long silence

CHRONIQUE / Aux yeux de tous, Françoys Bernier était un musicien d’exception. Nommé Chevalier de l’ordre national du Québec en 1993 pour sa contribution à la culture, il a dirigé l’Orchestre symphonique de Québec pendant deux ans et, surtout, fondé le Domaine Forget dans Charlevoix en 1977.

Il était adulé.

Cofondateur de l’école de musique de l’Université d’Ottawa, où il a enseigné pendant plusieurs années, il passait les étés aux Éboulements. Il louait une grande maison de pierres où chaque soir était une occasion de faire la fête. Les invités de marque et le gratin s’y retrouvaient pour boire du champagne et manger du caviar.

La famille s’y retrouvait aussi, frères et sœurs, cousins et cousines. Sa nièce Sophie y habitait pendant les vacances. «J’avais une fascination suprême pour mon oncle [le frère de sa mère], il était dans les hautes sphères de la culture. C’était un homme extrêmement brillant, cultivé.»

Il y a un mais.

Un soir, raconte-t-elle, la porte de sa chambre s’est ouverte. «J’avais 14 ans la première fois. Il est venu se glisser dans mes couvertures. Il s’est collé, il me donnait des bisous dans le cou, des caresses. Moi, je faisais semblant de dormir. Il devait bien voir que je ne dormais pas, j’étais toute raide...»

Est-il venu souvent? «Il venait presque tous les soirs».

Cet été-là et les deux qui ont suivi. «On passait nos étés au Domaine, il y avait plusieurs chambres, la mienne n’était pas très loin de la sienne. Quand j’allais me coucher, il attendait un peu et il venait me rejoindre. Il se collait sur moi, il me flattait, il me caressait les fesses. Il essayait de lever ma jaquette, je la retenais comme je pouvais. Il essayait de mettre sa main dessous.»

Sophie ne disait rien, ni à lui ni à personne. 

«J’étais devenue plus impatiente, plus irritable, ma mère m’a demandé s’il se passait quelque chose. Je suis restée vague, je lui ai juste dit que Françoys était très insistant et que je n’aimais pas ça. Elle l’a mis en garde, elle connaissait son frère...»

La mère de Sophie, Suzanne, se souvient très bien de l’avoir averti. «Ça s’est passé sur le bord de la plage à Saint-Joseph-de-la-Rive. Je lui ai dit : “Tiens-toi loin de ma fille”. Il ne savait pas trop quoi répondre, il a répondu : “Non, non...”»

Elle pensait que son frère avait compris le message. «Si j’avais su ce qu’il lui faisait, c’est sûr que je l’aurais dénoncé. Mais je ne pouvais pas imaginer ça...»

Sophie a tout raconté à sa mère il y a deux ans et demi, plus de 20 ans après la mort de Françoys. «La première question que je lui ai posée c’est : “Pourquoi? Pourquoi tu ne m’as rien dit? ” Elle m’a répondu : “Je n’étais pas capable, je ne voulais pas te faire de mal, je ne voulais pas te faire de peine. C’est ton frère...”»

Suzanne aussi a fait une confidence à sa fille. Elle lui a raconté que Françoys s’était essayé sur elle, sa propre sœur. «Il a essayé de me prendre les seins. Les seins, c’étaient ses joujoux. Je le remettais à sa place, mais il recommençait. Il a fait ça quelques fois, étalées sur trois ou quatre ans, environ en même temps que les événements avec ma fille.»

Sa fille n’était pas là. «Quand ça arrivait, Sophie était chez ses amies.» Sophie décrit son oncle comme «un homme à femmes. Tout le monde savait ça. Quand il arrivait dans une pièce, les filles disaient : “Attention, Françoys arrive!” Pogner des fesses, faire des commentaires, c’était tout le temps. Et en même temps, il dégageait un tel charisme, un tel magnétisme. Les gens étaient attirés par lui.»

Sophie aussi. «J’étais tellement mêlée. Je ne savais pas quel sentiment éprouver. Il n’y a jamais eu de violence, c’était toujours dans la douceur, dans la manipulation. J’avais 14 ans, j’étais encore une enfant! Je n’avais pas connu mon père. C’est lui qui, en quelque sorte, avait pris le rôle de figure paternelle.»

Françoys Bernier

Il lui a dit, un jour : “T’es la fille que j’aurais aimé avoir.” «Ça m’a mise tout à l’envers. C’était quoi ça? Je ne savais plus du tout quoi penser. Est-ce qu’il me voyait comme sa fille? Comme son amoureuse?»

Il lui achetait des livres, lui a fait découvrir Brel.

Il la faisait sentir unique, spéciale. «Quand j’étais seule avec lui, il m’accordait toute son attention, alors qu’en public, il faisait comme si je n’existais pas, il m’ignorait. Je ne comprenais pas pourquoi il agissait comme ça. Et le soir, il venait me trouver... J’avais peur d’aller me coucher.»

Dénoncer, à l’époque, n’était même pas une option. «Écoute, c’était Françoys Bernier, le grand Françoys Bernier. Il était en train de construire le Domaine Forget, c’était son moment de gloire, tout le monde était subjugué par lui. Il était un Dieu. Et c’était un milieu extrêmement fermé.»

Presque hermétique.

Entre les étés, Françoys maintenait la relation avec sa nièce, ils se parlaient au téléphone. «Quand j’avais des chums, il me disait que c’était correct, il continuait à m’acheter des livres. Il me donnait des cigarettes, de l’argent, j’étais comme sa poupée. Il me disait “Tu es mon secret”...»

Plus maintenant.

Elle n’avait comme confident que son journal intime. Elle a tout conservé ce qu’elle y a confié. Septembre 1981 : «Françoys vient juste de venir dans ma chambre et m’a demandé de lui écrire une lettre et moi de lui répondre que j’écrivais mon journal. Il m’a demandé si un jour je lui écrirais une lettre. Pourquoi? Parce qu’il m’aime, qu’il dit! Pauvre con! JAMAIS DANS CENT ANS JE NE LUI ÉCRIRAI UNE LETTRE! [...] JE NE ME DÉSÂMERAI PAS POUR QUELQU’UN QUI POURRAIT ÊTRE MON PÈRE ET QUI OSE SE SERVIR DE MOI COMME UNE PUTAIN SUR LAQUELLE DÉVERSER SES DÉSIRS DE JEUNESSE REFOULÉS! C’EST DÉGOÛTANT, ÇA M’HORRIPILE! ET EN PLUS, IL ME FAIT PEUR!»

En plus de la peur, la colère. «JE VOUDRAIS HURLER, TUER, CRIER, PLEURER ET JE SUIS LÀ, LES POINGS FERMÉS, À ÉCRIRE MON JOURNAL SUR DU VULGAIRE PAPIER.»

Et plus loin : «JAMAIS TU N’AURAS MON CONSENTEMENT POUR TOUT CE QUI TOUCHE MON PRIVÉ, QUE TU ESSAIES DE VIOLER D’AILLEURS! [...] COMMENT PUIS-JE CONSIDÉRER UN HOMME QUI N’A QU’UN BUT PRÉCIS, CELUI DE COUCHER AVEC MOI?»

Extrait du journal de Sophie. Septembre 1981.

Sophie est sortie brisée de cette période de sa vie, elle a fait une dépression, suivi plusieurs thérapies. «Si Françoys avait eu à répondre de ses gestes, il aurait été en prison. Il m’a fait énormément mal. Il m’a pris une partie de mon enfance. Quand j’entends son nom, encore maintenant, je suis toute mêlée.»

Elle a 51 ans. 

Après toutes ces années, elle a décidé de briser le silence. «J’ai trouvé la force dans le mouvement #moiaussi. Je ne le fais pas par vengeance, je le fais pour la justice. Je le fais pour me libérer de l’emprise qu’il avait encore sur moi, même après presque 40 ans. Aujourd’hui, je suis capable de dire que je suis plus forte que lui...»


« Quand j’étais seule avec lui, il m’accordait toute son attention, alors qu’en public, il faisait comme si je n’existais pas, il m’ignorait. Je ne comprenais pas pourquoi il agissait comme ça. Et le soir, il venait me trouver... J’avais peur d’aller me coucher »
Sophie Bernier

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«ONCLE MAIN»

Sophie n’est pas la seule à garder le souvenir de gestes déplacés de Françoys. Une autre de ses cousines raconte avoir dû le repousser à deux occasions. «Ça s’est passé dans la maison de pierre, près de la porte, il s’est avancé vers moi... tout ça est dans les gestes, c’est un grand bonhomme. J’ai senti que ce n’était pas normal.»

Elle l’a repoussé.

Une femme qui veut préserver son identité raconte que sa mère a assisté à une des nombreuses fêtes à la maison de pierres. «C’était un gros party, le champagne coulait à flots. Elle était enceinte de ma plus jeune sœur. Elle est montée se coucher dans une des chambres à l’étage. Il m’a raconté que Françoys est monté, il s’est essayé. Elle a dit non et il est reparti.»

Une des amies de Sophie, Stéphanie, était au courant des travers de Françoys. «Je me souviens d’un après-midi, Sophie m’a appelée, elle pleurait, son oncle avait été plus loin que d’habitude. Je suis allée la rejoindre sur le chemin, je l’ai emmenée à la maison et je l’ai consolée.»

Elle se méfiait de Françoys. «Toutes les filles savaient qu’il fallait faire attention.»

Même chose pour Valérie Leblond, une autre grande amie de Sophie, qui passait ses étés à quelques mètres de la maison de pierres. «On l’appelait ‘‘Oncle main’’, au-delà de son éducation parfaite, du champagne et du caviar... On avait une amie, la conjointe de son père nous disait : ‘‘N’allez pas seule dans la maison de pierres.’’»

Sophie n’avait pas cette option, elle se sentait prise au piège, sous le joug de l’Oncle main. Son amie Stéphanie ne pouvait que constater les dégâts. «Il a brisé Sophie. Elle était comme dans une roue de hamster, incapable de s’en sortir. Elle était son trésor et sa poupée de chiffon.»

Une autre femme qui a connu Françoys a raconté, sous le couvert de l’anonymat, que le musicien avait fait le même manège avec elle il y a très longtemps, dans les années 50, alors qu’elle gardait ses enfants. «C’était à Montréal, je devais avoir quoi... 13, 14 ou 15 ans. Il était monté en haut, était venu me rejoindre dans le lit...»

Comme avec Sophie un quart de siècle plus tard.

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SILENCE AU DOMAINE

Ginette Gauthier, qui a pris la direction du Domaine Forget en 1993 après le décès de Françoys Bernier, a choisi le silence.

C’est la présidente du conseil d’administration, Louise Saint-Pierre, qui a retourné l’appel fait à Mme Gauthier. «On est bouleversées par ces allégations, on n’a absolument rien à dire là-dessus. On préfère ne pas ajouter de commentaires.»

Ginette Gauthier a été embauchée au Domaine Forget par Françoys Bernier alors qu’elle avait 17 ans, elle a gravi les échelons un à un jusqu’à prendre les commandes de l’académie internationale de musique et de danse. Toutes les personnes contactées l’ont identifiée comme une personne qui aurait pu apporter un éclairage important.

Elle a préféré s’en abstenir.

Même mutisme à l’Université d’Ottawa où les demandes d’entrer en contact avec des gens qui auraient connu M. Bernier ont été déclinées. Mylène Moisan

FRANÇOYS BERNIER, 1927-1993

› Chevalier de l’Ordre national du Québec en 1993

› Récipiendaire en 1985 du Prix de l’Institut canadien de Québec

› Fondateur du Domaine Forget en 1977

› Chef principal de l’Orchestre symphonique de Québec de 1966 à 1968

› Salle Françoys-Bernier au Domaine Forget

› Bourse Françoys Bernier à l’école de musique de l’Université d’Ottawa