Toute sa vie, Anita Turbide a eu la bougeotte. D'abord infirmière et arracheuse de dents, elle est devenue représentante pour une compagnie de cosmétiques après la mort de son mari. Elle a même tenté sa chance aux élections municipales.

La femme qui bouge

CHRONIQUE / Il est 23h, par un soir de pleine lune, Anita Turbide marche seule vers une maison où on l'attend.
Elle va mettre un enfant au monde.
La scène se passe aux Îles-de-la-Madeleine au début des années 50. «Il n'y avait pas d'électricité. Quand je suis arrivée, le mari était là, il était nerveux, il m'a dit: "fie-toi pas sur moi!" Je suis montée à l'étage, j'étais toute seule. J'ai accouché la femme, éclairée par la lampe à l'huile et par le clair de lune...»
C'était un garçon. «Je l'ai revu des années plus tard, à la Caisse populaire de Maria [en Gaspésie], il m'a reconnue et il m'a dit: "c'est toi qui m'as mis au monde!" Je lui ai raconté comment ça c'était passé.»
Anita demandait 12 $ par accouchement. «Et j'y retournais tous les jours après l'accouchement, pendant une semaine, pour faire la toilette au bébé et pour m'assurer que la mère était correcte.»
Infirmière à la Pointe-Basse, sur l'île du Havre-aux-Maisons, Anita a assisté à une cinquantaine d'accouchements en trois ans, n'a «perdu aucun bébé. [...] Quand c'était le quinzième ou le seizième, je ne servais pas à grand-chose...» Elle avait sa voiture, habitait seule dans une maison qu'elle louait. «Ça ne se faisait pas à l'époque, c'était presque scandaleux».
Elle avait la jeune vingtaine.
Elle arrachait aussi des dents, «50 cennes chaque», après avoir «suivi un cours de deux semaines à Lévis. J'ai appris à geler, à disloquer la dent, à l'arracher. C'était mieux que celui qui faisait ça avant moi, avec des pinces toutes rouillées...»
À froid.
Elle a fait ça trois ans, s'est installée à Québec en 1956, a été transférée «dans Bellechasse, à l'Unité sanitaire de Saint-Gervais». Sa vie de jeune fille, et sa carrière d'infirmière, achevaient. «Je me suis mariée en 1958. Dans ce temps-là, quand tu te mariais, tu perdais ta job... c'était ça!»
Elle a suivi son mari à Maria en Gaspésie, puis à Montréal au début des années 60 où ça sentait bon la Révolution tranquille. Ils sont retournés en Gaspésie de 1966 à 1969 avant de revenir à Québec, pour de bon, en 1969.
Elle a élevé leurs trois filles.
Mais toujours, elle avait la bougeotte. «Je ne suis pas une femme de maison. Je n'ai jamais été une femme de maison.»
Quand son mari est décédé il y a 40 ans, ça a fait 40 ans la veille de notre rencontre, elle a recommencé à travailler, comme représentante sur la route pour une compagnie de cosmétiques haut de gamme. «Je faisais tout l'est du Québec, j'adorais ça! On avait de très beaux produits, comme La Prairie de Suisse.»
Et des parfums, «des bons».
Elle a souvent voyagé «dans le sud», a passé presque tous ses étés aux Îles dans une maison proche de celle qu'elle louait jadis, quand elle était infirmière et arracheuse de dents. 
Elle n'y est pas allée depuis quatre ans.
Et, depuis deux ans, elle a déménagé dans une résidence, «une belle», après un bête accident, elle s'est cassé un bras. Elle a perdu son permis de conduire à 84 ans, elle en a 86. Un coup dur. «J'ai passé 62 ans avec une voiture, c'est pas facile. Surtout quand t'étais autonome, plus qu'autonome.»
Aujourd'hui, elle marche lentement. Quand elle descend à la salle à manger, elle préfère la pente douce d'une rampe d'accès aux escaliers.
De ses 10 frères et soeurs, il ne lui reste qu'une soeur, 91 ans, ancienne infirmière aussi. «Elle a eu quatre garçons, elle a travaillé à Schefferville pour la IronOre. On va à des soirées et elle va danser! Mais Anita ne danse pas. Il y a deux messieurs qui sont venus m'inviter, j'ai refusé...»
Anita ne fait pas tapisserie.
Le téléphone a sonné deux fois pendant l'heure et demie que j'ai passée avec elle, autour de la table de la cuisine. «Mon logement est si petit qu'il faut que je sorte quand je veux changer d'idée!» Pas si petit que ça, et tellement charmant, avec un vieux meuble en bois et des photos un peu partout. 
Ses trois filles, ses petits-enfants.
Elle m'a montré un album, le jour de son mariage. «Il n'y a pas une de mes filles qui a été capable de rentrer dans ma robe...»
Au mur, deux photos d'elle, il faut bien regarder pour les voir. Une quand elle était infirmière, l'autre avec des grosses lunettes qui reviennent à la mode. La photo a été prise par nul autre qu'Eugen Kedl, un des photographes les plus renommés de Québec. «C'était pour ma campagne...»
Anita s'est présentée aux élections municipales de 1980 «dans le district numéro 3, à Sillery. Je n'avais pas vraiment de chance, j'étais une femme, mais j'ai mené ma campagne. Et j'ai perdu par seulement 12 voix.» 
Les lunettes sont des Christian Dior, «achetées à Paris».
On est redescendues ensemble au rez-de-chaussée, l'heure du dîner approchait, elle a salué d'autres locataires qui profitaient du voyage pour prendre le courrier dans leur case postale. Ragoût de boulettes au menu, Anita n'aime pas beaucoup le ragoût. Elle préfère la brochette promise pour le souper.
Anita bouge moins, elle ne sait pas encore si elle ira aux Îles cet été, une de ses filles a loué la maison où elle avait l'habitude d'aller.
Anita s'est posée.
Elle a vécu sa vie à 100 milles à l'heure, elle en a profité en masse. «Le bonheur, vous savez, ce n'est pas compliqué. Il faut juste se le créer.»