Avec deux autres femmes, Hélène Dorval (à gauche) et Yvonne Laroche-Hamel (à droite), Mignonne Thibault-Gagné confectionne ses petits habits pour les garçons et ses robes de princesse pour les filles, pour les bébés morts-nés.

Juste pour dire merci

CHRONIQUE / Elle a un nom prédestiné. Mignonne fabrique avec ses doigts de fée de magnifiques et ravissants petits habits de bébé qui ne seront portés qu'une fois.
Par des enfants mort-nés.
Je vous ai parlé d'elle il y a un peu plus d'un an, elle manquait de tissus, surtout des dentelles, des étoffes soyeuses. Du tissu, elle en a eu tout plein; elle a fait le tri, patiemment, n'a gardé que le plus beau.
Elle a donné ce qui pouvait servir à d'autres.
Avec deux autres femmes, Yvonne et Hélène, elle a continué à confectionner ses petits habits pour les garçons, ses robes de princesse pour les filles et ses nids d'ange, pour les bébés qui naissent - et meurent - avant terme.
L'idée lui est venue il y a une quinzaine d'années, on habillait les enfants mort-nés dans du papier essuie-tout qu'on enrubannait avec du vulgaire masking tape. L'équivalent français, ruban de masquage, est un peu plus poétique.
Mais ça ne change rien à la réalité.
Juste à Québec, «il y a une centaine d'enfants qui décèdent à terme». Sans compter ceux des autres hôpitaux qu'elle approvisionne, Lévis, Trois-Rivières, Drummondville, Thetford Mines, Victoriaville et, depuis cette année, Shawinigan et Montmagny. Elle n'a jamais calculé combien elle en a donné.
C'est elle qui a conçu le patron, il n'a pas changé depuis. Ce qui change, chaque fois, c'est la finition. «Ce qui compte, c'est d'avoir l'esprit à créer, m'avait-elle expliqué il y a un an et demi. [...] La finition, c'est très important pour moi. Il y a une dame qui m'a dit : "Tu fais tout ça pour mettre dans la terre?"»
Elle lui avait répondu : «Ce n'est rien, pense au bébé, c'est bien pire. Les parents, eux, ils n'ont pas fait tout ça pour mettre dans la terre...»
J'avais raconté l'histoire parce que je la trouvais belle malgré tout, malgré la mort qui pendait au bout du fil de Mignonne. Et c'est comme ça, parfois : j'écris une histoire, d'autres la lisent, ils sont touchés. 
Ils changent la vie de Mignonne et, par ricochet, la vie de plein de gens.
Il y a eu cet entrepreneur, pas trop loin de l'endroit où elle habite. «Il nous prête le sous-sol d'un édifice pour travailler et pour entreposer. On est bien installées, on y va habituellement de 13h à 16h, on n'est pas dérangées, il n'y a pas de porte qui sonne, pas de téléphone.» 
Elle a remarqué, sous un escalier, une vieille machine à coudre qui accumulait la poussière. «C'est une machine industrielle vieille d'environ 15 ans. La housse était couleur terre... quand on l'a lavée, elle est devenue bleue!» L'entrepreneur l'avait achetée pour sa femme, elle ne s'en servait pas. 
Il la leur a donnée. 
Mignonne a reçu des tissus des quatre coins du Québec, et du fil. «Une dame m'a fait avoir du fil par des Chinois à Montréal. J'ai eu 50 bobines de 5000 verges! J'ai eu un trailer de linge de Trois-Rivières, j'ai reçu des tissus de l'Ontario, j'en ai eu beaucoup de Laval. Laval, c'est le meilleur coin!»
Une compagnie de vêtements, FIG, l'approvisionne régulièrement. «Tout ce qu'ils m'envoient fait mon affaire. Ce sont des tissus souples et extensibles. C'est extraordinaire, la beauté qu'il y a là.»
Perlimpinpin, qui habille les enfants, envoie également du tissu pour ceux qu'habille Mignonne.
Pour les chapeaux qu'elle fait, aussi, pour chacun des nouveau-nés qui naissent bien vivants. «J'ai commencé à faire des chapeaux en 2001 quand mon mari a été hospitalisé. On les distribue dans tous les hôpitaux, sauf à Québec où ils ont une entente avec Souris Mini. On en fait environ 7000 par année!» 
En plus des couvertures qu'elle fait pour les bébés qui arrivent en état de manque, d'une mère droguée.
Qui commencent leur vie par une cure de désintox.
Elle a reçu des messages qui l'ont touchée, de parents qui ont perdu un enfant, et qui l'ont mis en terre dans ses habits. Comme ceux du petit Malo. «Ça fait du bien de recevoir un message, les gens ont l'air d'apprécier.» Une fille est venue la voir, elle voulait un habit pour un garçon. 
«Elle pleurait tous les jours...»
À travers le fil et les étoffes, les lettres et les dentelles, Mignonne a reçu quelque chose qu'elle n'attendait pas.
Une médaille.
Une femme a lu le texte que j'ai écrit, a proposé Mignonne pour recevoir la médaille du souverain pour les bénévoles, une récompense pour les gens qui consacrent leur vie à aider les autres. 
Mignonne a fait ça toute sa vie.
Mignonne a reçu sa médaille le 14 décembre, avec Yvonne et Hélène, au parlement canadien, du lieutenant-gouverneur du Québec Michel Doyon, au nom du gouverneur général du Canada, David Johnston. Le lieutenant-gouverneur a remis 14 médailles ce jour-là, avec un petit mot pour chacun, celui-là pour Mignonne : «Par ce geste généreux et humain, elle montre que chaque enfant est précieux et, à sa façon, appuie les parents dans cette épreuve difficile.»
Vous vous sentiez comment? «Émue.»
Elle n'en dira pas plus.
Elle ajoutera seulement qu'elle veut dire merci à tous ceux qui lui permettent de continuer.
Voilà qui est fait.
Elle continuera tant qu'elle pourra et, après, elle ne sait pas. «On n'a pas vraiment de relève, peut-être parce que ça parle de mortalité. Personne ne veut reprendre ça, je pense qu'ils trouvent ça morbide. Je ne vois pas pour le moment comment ça pourrait continuer après, il n'y a personne...»
Souhaitons qu'on ne retourne pas aux essuie-tout.