Pour marcher, Judith a une canne dans chaque main, une canne blanche (comme celle-ci) et une canne de support.

«Je suis la douzième»

CHRONIQUE / Judith Létourneau étudie à l'Université Laval, elle est à peu près à mi-chemin de son bac, un bac multidisciplinaire en gérontologie, en orientation et en travail social.
Avec ça, elle «veut aider les autres».
Remarquez, ce n'était pas son premier choix, elle aurait préféré étudier en cinéma ou en journalisme. «Au début du cégep, j'avais de bons résidus de vision, mais la première année, j'en ai perdu beaucoup.»
Elle a opté pour une technique en travail social.
Aujourd'hui, à 36 ans, elle ne distingue que «le jour, la nuit et les lumières». J'étais assise en face d'elle, à la table de la cuisine, elle ne me voyait pas du tout. 
Curieux sentiment que de se sentir invisible.
Avec ses yeux qui ne voient à peu près plus, elle arrive à se servir d'un ordinateur, à convertir en braille, avec une imprimante qui embosse, les textes les plus importants. Elle a quelqu'un qui prend des notes pour elle quand elle est en classe et elle peut, avec un logiciel, les convertir en son.
Judith est née avec une maladie rare, avec un nom à coucher dehors, le syndrome de Laurence-Moon-Bardet-Biedl. En gros, c'est une maladie dégénérative qui s'attaque aux yeux et au corps. «Ça peut être stable un bout et, à un moment donné, ça peut dégénérer.» Pour marcher, elle a une canne dans chaque main, une canne blanche et une canne de support.
Il n'existe à ce jour aucun traitement.
Tout ce que Judith sait, c'est qu'elle verra de moins en moins et que son corps sera de plus en plus hypothéqué. Elle limite déjà ses sorties parce qu'elle a peur de tomber. Elle est tombée cet automne en revenant de ses cours, dans l'escalier menant à son petit logement, un demi-sous-sol.
Judith doit déménager.
Elle a fait une demande pour avoir un logement adapté. «J'ai eu une réponse au début octobre. On me disait que c'était OK pour le logement, mais c'était conditionnel à ce que j'aie un déambulateur. J'ai dit : "Parfait, j'ai aussi besoin d'un déambulateur." J'ai appelé mon intervenant au CLSC pour avoir un déambulateur.»
Vous savez ce que l'intervenant a répondu?
«Pour avoir un déambulateur, il faut un logement adapté.» 
Judith a envoyé une lettre au directeur du CIUSSS pour lui expliquer l'absurdité de la situation. «Il y a un monsieur qui a été mis dans le dossier, un coordonnateur, ils ont fait une grosse réunion pour trouver une solution, ils ont nommé un intervenant pivot pour s'occuper de ça.»
Il a fallu une «grosse réunion» pour lever la condition.
Décembre, Judith a reçu une lettre l'avisant qu'elle était admissible à un logement sans avoir de déambulateur, que «les deux démarches allaient se faire en parallèle». Elle a appris qu'elle était 12e sur la liste d'attente pour un logement.
Elle n'est pas à la veille de faire ses boîtes.
«J'ai appelé, ils m'ont dit que 12e sur la liste, ça voulait dire au moins un an et demi d'attente. Et si j'essaye avec l'OMHQ [Office municipal d'habitation de Québec], c'est environ cinq ans!»
Elle se demande si elle pourra finir son bac. «J'ai déjà commencé à limiter mes déplacements, je suis des cours à distance lorsque c'est disponible, je m'arrange avec les profs quand c'est possible pour travailler de chez moi. Là, ça va encore, mais deux ans comme ça, à ne pas pouvoir sortir de chez moi, ça va être très dur pour le moral. Et combien de chutes je vais faire avant?»
Ce n'est pas la première fois qu'elle doit se battre pour étudier, elle a commencé dans «l'ancien système» quand les bénéficiaires de l'aide sociale ne pouvaient pas suivre plus de deux cours. «Je m'étais inscrite à trois cours pour une session, la secrétaire m'a dit d'en enlever un, sinon j'allais être coupée.»
Elle et d'autres étudiants avec des contraintes sévères à l'emploi ont fait parvenir leur dossier au ministre de l'époque, c'était il y a une dizaine d'années. «Ils ont révisé la loi.» Le programme Réussir a été créé, il permet aux gens comme Judith de ne pas être pénalisés pour aller à l'école.
Mais cette fois, Judith ne sait plus vers qui se tourner.
La liste, c'est la liste. 
La pénurie de logements adaptés ne date pas d'hier et rien n'indique qu'elle soit sur le point de se résorber. Judith a appelé son intervenant, rien à faire, à part attendre, à part croiser les doigts pour que son corps tienne le coup. Que son moral tienne le coup, toute seule dans son demi-sous-sol.
J'aurais pu raconter l'histoire du onzième nom sur la liste d'attente ou du treizième, ça aurait ressemblé à l'histoire de Judith. 
Des gens, réduits à un numéro, qui doivent mettre leur vie sur pause.
Qui se sentent invisibles.