Spontanément, comme une déferlante, des citoyens de Québec ont fait une vigile devant la mosquée, ont allumé des chandelles, déposé des fleurs dans la neige, écrit des messages.

Je reviens et ma ville a changé

CHRONIQUE / 31 janvier, Quepos, sur la côte pacifique du Costa Rica, le caissier du dépanneur remarque à mon accent que je ne suis pas de la place.
«Vous venez d'où?
- Du Canada.
- Vous parlez français?
- Oui. Je viens du Québec.
- De Montréal?
- De Québec. C'est la capitale de la province.»
Le caissier s'arrête.
«C'est la ville où un homme a tué des musulmans dimanche?»
Le caissier avait regardé les nouvelles à la télé, il n'avait pas vu de Québec le Château Frontenac ni Bonhomme Carnaval. Il avait vu l'horreur à la Grande Mosquée de Québec, la mort de six personnes.
Je venais de cette ville-là.
Habituellement, dans la conversation typique d'un voyage dans le sud, la prochaine question aurait dû tourner autour de l'hiver. Le gars m'aurait demandé s'il faisait froid chez nous, je lui aurais dit qu'il fait - 25.
Je dis toujours qu'il fait - 25, juste pour voir leur réaction.
Cette fois, on a parlé de l'incompréhension, de la peur de l'autre. Du choc quand il arrive un drame si grand dans une petite ville tranquille.
J'étais sous le choc, à distance. Le dimanche soir, je venais de décapsuler ma première Imperial quand la nouvelle est tombée, drue, entre deux statuts Facebook : tuerie à Sainte-Foy. Dans une mosquée.
Une tuerie aux allures d'attentat terroriste.
J'ai suivi de loin ce qui s'est dit, ce qui s'est écrit. On a parlé des radios, on a fait toutes sortes d'analyses, on a essayé de remonter le fil des événements, de comprendre, si la chose est possible, ce qui s'est passé dans la tête d'Alexandre Bissonnette.
On a, surtout, crevé l'abcès.
On a soulevé le tapis sous lequel on balayait le racisme. Quand je prends un taxi, que le chauffeur est d'une minorité visible, j'ai pris l'habitude de lui demander, poliment, s'il a été victime ou témoin d'actes de racisme. Les réponses se ressemblent. Des actes, très rarement.
Des regards, souvent, qui fuient, qui fixent.
Des insultes.
Le rappeur Webster a fait ce même constat à Radio X, le 24 janvier, il parlait de la pertinence du premier Festival contre le racisme, qui commence demain. «Oui, il y a du racisme. [...] Pour moi, c'est important de parler de cette dynamique-là. Le jour où un immigrant arrive avec un doctorat, qu'il ne soit pas obligé de conduire un taxi, ben tu vois, on va avoir avancé.»
On n'en est pas là, mais on a avancé.
Il y a eu un rapprochement, une ouverture, de part et d'autre. Les membres de la communauté musulmane ont ouvert leurs portes, leurs concitoyens leur ont tendu la main. Les gens que j'entendais autour de moi parler des «Mohamed» parlent aujourd'hui des musulmans.
Ils ont moins peur.
Ils ont réalisé que ces six personnes qui sont mortes sous le feu nourri d'un fusil étaient «comme nous autres», Azzeddine était boucher, Abdelkrim était programmeur au gouvernement, Ibrahima était informaticien, Aboubaker était pharmacien, Khaled était prof à l'Université.
Le 29 janvier, ils étaient venus prier à la mosquée.
Il aura fallu des morts pour que s'échafaude un pont entre les gens, comme il faut des morts pour corriger une route dangereuse. L'humain a la fâcheuse manie d'attendre qu'il soit trop tard. Spontanément, comme une déferlante, des citoyens de Québec ont fait une vigile devant la mosquée, ont allumé des chandelles, déposé des fleurs dans la neige, écrit des messages.
Des mots qui reviennent, paix, amour, solidarité.
Ces citoyens sont venus dire que le racisme n'a pas sa place à Québec, qu'ils ne cautionnaient pas ce geste, qu'ils n'avaient rien à voir avec cette folie meurtrière. 
Qu'il ne faut pas faire d'amalgame ni généraliser.
À travers la terreur qu'Alexandre Bissonnette a semée, un peu d'espoir a germé.