L’histoire de Pauline, c’est l’histoire de trop de filles, de trop de femmes qui sont prises dans l’engrenage de la violence, qui finissent par ne plus se sentir capables d’en sortir.

«Je ne suis plus à toi. Je ne suis plus toi.»

CHRONIQUE / C’est elle qui l’a eu, le gars que toutes les filles voulaient, il a même laissé sa blonde pour elle, c’est pour dire.

Il lui disait qu’elle avait de belles fesses et elle aimait ça.

Pauline* avait 13 ans.

Elle est tombée en amour, éperdument, elle ne se doutait pas alors à quel point ça lui ferait mal. À quel point il lui ferait mal. Elle m’a envoyé par courriel son histoire, couchée sur papier, ça fait 100 pages. Cent pages dans lesquelles elle raconte comment elle s’est laissée prendre au piège.

Et comment elle s’en est extirpée.

Le titre en dit long, «Parce que les chiens n’ont pas toujours quatre pattes». Le sien en avait deux, longues, et les yeux bleus. Elle lui parle au «tu», lui raconte leur histoire comme elle l’a vécue. 

Comment elle a commencé, d’abord. «Je me sens tellement belle à ton bras. Tu me mets tellement en valeur, il me semble. Toi aussi, tu aimes être avec moi, je suis ta vie, tu me dis. Je suis ta lumière, ta raison de vivre. Tu me griffonnes les plus belles lettres d’amour qui puissent être écrites sur cette Terre.»

C’est un gros contrat, être la raison de vivre de quelqu’un.

Presque un pacte. 

Les deux font l’amour pour la première fois. «Je t’appartiens complètement. Je vis si intensément sous tes lèvres et sous tes mains. Tes caresses me remplissent, me définissent. [...] J’existe, je me sens vivante et aimée comme jamais. Lorsque tes mains ne me couvrent plus, je commence à me sentir perdue.»

Lui aussi devient sa raison de vivre. 


Quand j’y repense, la femme que je suis devenue a envie de prendre la petite que j’étais dans ses bras, de la bercer et lui dire que ça va passer. Tu pleures maintenant, mais ça passera, puisque rien ne dure...
Pauline

Pauline va à l’école, elle est très bonne d’ailleurs, elle s’entraîne à la boxe et après, elle va voir son chum qui joue à la Nintendo avec ses chums.  

Il gagne toujours.

Elle le trouve tellement beau, tellement fort, tellement tout qu’elle commence à trouver qu’elle fait bien pâle figure à côté de lui.

À 15 ans, il lui met une bague au doigt, affreuse. Un faux diamant. «Je suis trop jeune pour être ta promise, pour être à toi comme tu aimes t’en vanter. Comme pour tout, je me sens en contradiction, je me combats moi-même, d’un côté je voudrais me fondre en toi et à t’appartenir complètement. Mais d’un autre côté, il y a un petit quelque chose en dedans, qui me dit de me sauver, de prendre mes jambes à mon cou.»

Toujours écouter ce petit quelque chose en dedans.

Le gars referme son étau tranquillement, il lui dit que ses amis sont «caves» et elle finit par le croire.

Puis, une première crise de jalousie, un samedi soir après un party de sous-sol. Le gars accuse Pauline d’avoir laissé Antho* lui regarder les fesses de trop près, d’avoir eu du fun avec lui.

L’histoire aurait dû finir là. 

Pauline le sait tellement qu’elle le laisse peu après. Ce «petit quelque chose» lui parle encore. «Je réalise que tu prends trop de place dans ma vie, trop de temps, tu me demandes trop, tu prends trop de tout, je me sens vidée de ton désir de moi. C’est toi qui décides toujours quand on va se voir. La plupart du temps, tu veux toujours être avec moi, savoir ce que je fais, connaître toutes mes fréquentations. C’était bien joli au début, je trouvais que tu tenais beaucoup à moi et je me sentais beaucoup aimée.»

Mais l’histoire ne finit pas là.

Le gars se fait une nouvelle blonde. «Tu fais tout pour me rendre jalouse, en me disant comme je suis ignoble avec toi. Tu en rajoutes une couche en disant que ta nouvelle flamme est parfaite, qu’elle répare les pots que j’ai cassés quelques mois plus tôt. Mais POURQUOI je prends le temps de t’écouter? Si tu es si bien avec elle, POURQUOI prends-tu le temps de m’appeler pour me dire tout ça?? Tu me fais sentir tellement seule, j’entre dans une forme de jalousie extrême qui me pousse à tout mettre en œuvre, mais alors tout, pour te récupérer.»   

Ça marche.

Malheureusement.

C’est la classique lune de miel. Ils font tout ensemble, font leurs devoirs après l’école ensemble, vont voir des shows punks ensemble. «Le soir, on fait la fête, c’est la belle vie, tout reprend sa place comme avant notre rupture.»

Ils se font teindre les cheveux avec «des couleurs qui fittent».

Le gars s’est mis à consommer, à piquer des colères pour un oui ou pour un non, pour une question. «Je me souviens très bien de ce petit tremblement intérieur qui s’est mis à m’habiter et qui ne m’a plus jamais quitté. Je ne savais jamais sur quel pied danser. [...] Cette imprévisibilité, elle aura su me faire perdre toute ma confiance en moi, ma confiance en la vie et ma confiance en ma propre valeur.» 

Pauline est prise au piège.

Le gars se met à s’automutiler. «Tu me montres des coupures que tu t’infliges sur les bras, me disant que les soirs où tu n’as pas le droit de sortir et que tu es privé de moi, tu te sens tellement mal que tu te coupes, ça te fait du bien. Je me sens tellement bouleversée quand tu me montres tes bras, je m’inquiète pour toi, je sens que je dois être là pour toi, pour te réconforter.»

On est juste rendus à la page 30.

Arrive le bal des finissants, les compliments qu’il passe sur sa robe, la sainte colère qu’il pique à l’après-bal. 

Les premiers coups. Le gars la pousse en bas du lit. «Tu te surprends toi-même de m’avoir bousculée si bien que plusieurs mois passent dans le calme par la suite. C’est donc un accident de parcours, je peux toujours te faire confiance. Tu m’aimes. C’est une erreur. Tout le monde fait des erreurs...» 

Pas comme celle-là.

Pauline s’isole, elle fait tapisserie au cégep, s’éloigne de ses amis. Elle fait même des efforts pour ne pas trop réussir, pour ne pas saper le moral du gars.

Pour ses 18 ans, Pauline fait ce vœu. «En soufflant mes bougies d’anniversaire, l’idée me vient de souhaiter vraiment fort que tu t’en prennes à moi. Je désire ardemment que tu me roues de coups devant quelqu’un, n’importe qui, simplement pour qu’on me sorte de tes griffes puisque je ne sais plus comment m’en déprendre. Je me sens tellement seule, tellement sans valeur…»

La spirale s’accélère, les crises, les menaces, le chantage, les insultes. «Chienne, salope, pute, est-ce vraiment de moi dont tu parles?» 

Pauline a honte, tellement honte. Elle n’en parle à personne, même pas à ses parents, surtout pas aux amis qu’elle ne voit plus. Il ne lui reste que lui. «Tu pars de la maison en me criant que tu vas te tuer si je te suis. Je suis folle hystérique. Je te suis en pieds de bas dehors dans la neige, sans manteau… Je réussis à te rattraper en m’accrochant à toi et en te suppliant de revenir à la maison.»

Puis, vient cette chicane où, pour la première fois, Pauline résiste. Elle le gifle. «Tu me prends par le collet, me jettes sur ton lit, me prends à la gorge et m’étrangles de toutes tes forces, en me secouant très fort. Ensuite, tu me jettes par terre, m’ordonnes de me relever et de venir me battre, j’essaie de me protéger et de me défendre, mais ton premier coup de poing me fait tomber sur le coin de ta commode tellement fort…»

Ça finit qu’elle s’excuse de l’avoir giflé.

«Il n’y aura plus jamais de promesse de bonheur de ta part, plus jamais tu ne t’engageras à ne plus me frapper, me secouer et me menacer de mort… Tu deviens d’une froideur et d’une indifférence sans pareil à mon égard. Et je vais rester encore, câlisse. C’est vrai que je suis une conne finie… Après tout, je mérite ce qui m’arrive.»

Elle ne fait plus l’amour depuis longtemps, elle se laisse violer.

Elle vomit après.

Pauline doit peut-être la vie à ce professeur de psychologie qui a demandé à ses élèves de lui raconter quelque chose dans leur vie qui n’allait pas bien. Pauline n’allait pas tout raconter, elle s’est contentée de parler de sa difficulté à dire non. Sa copie est revenue avec deux mots écrits en rouge: dépendance affective.

«Ces deux mots me font mal. BOUM. Je m’écroule, moi, dépendante… Je lis tout ce qui se peut sur le sujet… Et j’ouvre les yeux tellement grands que plus jamais ils ne vont se refermer. À partir de là, Pauline comprend qu’elle va «devoir apprendre à se sevrer» de l’autre.

Comme une junkie.

Elle y arrive six ans presque jour pour jour après leur première rencontre, la scène se déroule dans l’auto de Pauline. Le gars l’engueule. Encore. «Je m’accote sur le bord du chemin. Je vais te frapper crisse de con, je vais te prendre à la gorge et te serrer tellement fort que ta tête va exploser. [...] Je ne veux pas te ressembler, tu me dégoûtes tellement. Je plante mes yeux dans les tiens et je te crie de sortir, SORRRRRRRRS, SORRRRS, SORRRRRRS, SORRRRRRS. Je hurle…»

Cette fois, elle tient bon. «J’ai eu le courage… mes épaules tremblent, des larmes de soulagement roulent sur mes joues. Je me sens assez forte pour ne pas t’appeler comme toutes les autres fois où je me suis excusée et où je t’ai supplié de me reprendre.» Elle pleure comme une Madeleine pendant deux jours.

À 19 ans, elle recommence à respirer. Elle renoue avec ses amis, avec sa vie. «L’histoire est terminée, elle n’entache plus le reste, je ne suis plus à toi, je ne suis plus toi. Toi et moi n’existons plus... Je peux maintenant regarder vers l’avant, les jours ne sont plus noirs ni gris. Ils sont beaux et lumineux. Je n’ai plus peur.»

Cette maudite peur.

Pauline a aujourd’hui 30 ans, elle a un travail qu’elle aime, une famille. «Quand j’y repense, la femme que je suis devenue a envie de prendre la petite que j’étais dans ses bras, de la bercer et lui dire que ça va passer. Tu pleures maintenant, mais ça passera, puisque rien ne dure...»

Elle a, pour exorciser cet amour pourri, brûlé toutes les photos de son ex.

L’histoire de Pauline, c’est l’histoire de trop de filles, de trop de femmes qui sont prises dans l’engrenage de la violence, qui finissent par ne plus se sentir capables d’en sortir.

Comme la grenouille qui s’habitue à l’eau qui réchauffe.

Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Je suis allée rencontrer Pauline chez elle, son petit dernier s’est réveillé pendant notre entrevue. Je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi elle a enduré ça si longtemps. Pourquoi elle l’a «repris» après l’avoir laissé. «Ça a été la pire décision de ma vie... Pourquoi je suis retournée? Je ne comprends pas. Je ne comprends toujours pas...»

Tout ça est derrière elle, maintenant.

Elle m’a parlé de cet homme qui est dans sa vie depuis 10 ans, un amour qui devait finir avec l’été, qu’ils ont entretenu à distance pendant quelques années. «Quand on est repartis chacun de notre côté, il m’a embrassée et m’a dit : ''je te souhaite tout le bonheur du monde''. Et c’est là que j’ai compris que c’était possible, un amour où on laissait l’autre vivre.» 

* Les prénoms ont été modifiés.