L’auteur indépendant cubain Leonardo Padura, rencontré à La Havane

«Je ne comprends pas Cuba»

CHRONIQUE / Leonardo Padura a été, en 1995, le premier Cubain à obtenir le statut officiel d’auteur indépendant.

Et pourtant, sa carte porte le numéro 2.

Un des plus célèbres romanciers de l’île — traduit en 28 langues — a expliqué pourquoi au cours d’une rencontre de deux heures avec une quinzaine de lecteurs, début avril, dans une maison de La Havane. «Ils ont gardé le numéro 1 au cas où Fidel voudrait l’avoir.»

Le Lider Maximo devait être premier en tout.

Padura a publié depuis le début de sa carrière une vingtaine d’ouvrages, dont une dizaine de romans policiers mettant en scène son personnage principal, Mario Conde, un enquêteur têtu, cynique et alcoolique, qui ne manque pas une occasion de dire ce qu’il pense de Cuba. Padura ne s’en cache pas, «je dis ce que je pense à travers lui».

Ses livres sont pratiquement introuvables à Cuba, j’ai cherché son dernier pendant quatre jours à La Havane, en vain.

J’avais apporté avec moi La transparence du temps, dans lequel Conde tente d’élucider la disparition d’une mystérieuse statue de la vierge noire, amenant le lecteur dans les paradoxes de la société cubaine et dans son économie sous-terraine, à travers une histoire de lucratif commerce d’œuvres d’art.

Le portrait qu’il fait de son pays, et de La Havane, est fascinant.

J’ai réussi à le joindre chez lui grâce au bon vieux bottin téléphonique, la seule possibilité d’une rencontre était cette conférence intime qu’il donnait à des touristes venus des quatre coins du monde.

«Je ne comprends pas Cuba.»

D’entrée de jeu, Padura a fait ce constat. «J’ai 63 ans, j’ai grandi à Cuba, je vis à Cuba, j’écris sur Cuba et je ne comprends pas Cuba. C’est un pays très complexe.»

Voilà qui devrait servir d’avertissement à tous ceux qui tentent de comprendre ce pays, moi la première. Durant mes 10 séjours sur l’île en 17 ans, j’ai trouvé autant de réponses différentes aux questions que je pose, mais une constante tout de même : le désir d’une plus grande liberté.

D’aucuns diront d’une liberté tout court.

J’ai pu jaser un peu avec lui avant qu’il ne se joigne au groupe, le temps d’un expresso et d’une cigarette. À l’instar de Mario Conde, Padura est très critique. «Le pays ne va pas bien, c’est pire que jamais. Rien ne se passe, rien. La croissance est d’à peine 1,6 % par année, alors qu’elle devrait être à 6 % ou 7 %. Et soutenue.»

— Et les jeunes?

— Ils veulent s’en aller.

— Avez-vous espoir?

— …

Padura a posé sa tasse et écrasé son mégot dans le cendrier en grenouille, il est allé s’asseoir à la table avec les autres.

Je me suis assise en retrait, à côté d’une petite table, pour écouter l’homme. Il a pris la parole en anglais, avec comme seule interférence le bruit des ventilateurs. «Au 19e siècle, nous étions le territoire le plus riche de l’Espagne. […] Le commerce de la canne à sucre était très florissant, il a contribué à la création de villes prospères.»

La Havane, Cienfuegos, Matanzas et les autres.

Et puis, il y a eu les États-Unis. «Ils ont voulu faire de Cuba une partie des États-Unis. À travers la relation commerciale, le lien de la musique s’est développé, dès le début du 19e.» Vint le jazz. À la fin des années 1940, «il y a eu Dizzie Gillespie, Charlie Parker, ils ont développé le «latin jazz» avec des musiciens cubains.».

Les liens de la musique perdurent. 

Ceux du baseball aussi. Implanté aux États-Unis autour de 1845, le sport essaime en premier à Cuba dès 1864, où il a aujourd’hui le statut de sport national. Le terrain d’entente est devenu une pomme de discorde, les ligues américaines étant devenues un canal de défection depuis la Révolution de 1959.

Trump vient tout juste de mettre un terme à une entente bilatérale qu’avait signée Obama il y a trois ans.

Padura voit dans le baseball une métaphore de la société cubaine. «Vous avez besoin d’être à l’intérieur de ce sport pour en saisir la complexité. Il est différent des autres sports comme le hockey, le basket et le football, qui représentent un combat entre deux armées qui s’affrontent. Au baseball, c’est l’équipe qui est à la défensive qui a la balle, c’est une tout autre philosophie.»

Le sport fait partie de l’ADN du pays. «Je suis totalement cubain, de langue, de culture et de baseball.»

Mais, depuis 1959, la Révolution menée par Fidel Castro a faussé les accords, dévié la balle courbe. «Cuba est devenu un pays très compliqué, au sens politique. […] Il s’est passé beaucoup de choses depuis 60 ans qui ont changé le pays pour le mieux et pour le pire. Il y a des choses à faire que le gouvernement ne fait pas, il y a eu des erreurs historiques qui ont été commises.»

Le mieux, selon Padura, est le système d’éducation, dont il en est lui-même un pur produit. Il avait trois ans quand le gouvernement de Batista a été renversé. «Notre plus grande richesse à Cuba, c’est notre esprit, c’est notre savoir. Ma génération a été la première à être éduquée, celle de mon père ne l’était pas.»

Le pire, c’est le reste.

Surtout l’économie qui bat de l’aile, qui s’enlise toujours plus. Les jours meilleurs qu’on promet aux Cubains depuis si longtemps ne viennent pas. «Le principal problème du pays est économique. L’avenir de Cuba dépend des décisions qui devraient être prises pour freiner l’appauvrissement des Cubains.»

Surtout les Noirs, qui sont en train de devenir une sous-classe. «C’est un phénomène nouveau dans la société.»

Mais ils ne sont pas les seuls à écoper de l’économie famélique du pays, minée notamment par l’embargo américain. L’assouplissement par Raul Castro en 2011 des règles de propriétés et de commerce n’a pas (encore) eu l’effet escompté, même si certains Cubains s’en tirent mieux.

Padura sonne l’alarme. «Maintenant que le régime permet la possibilité d’avoir des niveaux de vie différents, les pauvres deviennent plus pauvres. C’est terrible.»

Le pire des deux mondes.

L’auteur a connu un certain âge d’or du régime, quand l’Union soviétique soutenait Cuba, son économie surtout. Mais en 1990, avec la Perestroïka, le gouvernement cubain s’est retrouvé le bec à l’eau, dans ce qui a été appelé la «période spéciale». Le pays n’avait plus rien, même pas du papier.

L’expression revient, ce n’est pas un hasard.

«Pour régler les problèmes sociaux de Cuba, il faut d’abord régler les problèmes économiques. Dans les hôtels, les gens gagnent trois, quatre, cinq fois plus que ce que paye l’État. Les jeunes ne croient à rien, ils veulent seulement toujours plus d’argent. Nous devons changer les structures, nous sommes à un moment critique.»

Padura est de ceux qui pourraient déménager ailleurs, l’Espagne lui ayant accordé sa citoyenneté après lui avoir remis le plus prestigieux prix de littérature hispanophone, le Princesse des Asturies. Mais il préfère demeurer chez lui, dans le tranquille quartier de Mantilla, où il a ses habitudes d’écriture. 

«Mes amis sont ici, ma vie est ici.»

Padura est conscient de la chance qu’il a de pouvoir vivre de sa plume tout en demeurant à Cuba, où il a un bon niveau de vie. Avec l’assouplissement des règles encadrant les déplacements des Cubains, il peut aller et venir entre chez lui et le reste du monde. Il passe environ sept mois par année à Cuba.

Il revient à sa maison du nord de La Havane où il habite depuis toujours avec son épouse, son alter ego, qui a son mot à dire sur les histoires qu’il écrit, sur les scénarios qu’il imagine. «Je ne peux pas dire si c’est moi qui travaille pour elle ou le contraire!» Il a signé en 2016 pour Netflix l’adaptation de ses premiers romans, Quatre saisons à La Havane.

Les Cubains n’y ont pas accès, évidemment.

Pas officiellement du moins. Des Cubains m’ont parlé du «paquete», un système de distribution de contenu culturel piraté, partagé de main à main, une fois par semaine entre ceux qui y sont «abonnés». 

L’attrait de ce nouveau contenu inquiète l’homme de lettres. «La nouvelle génération lit moins que la précédente, ça a des conséquences. Nous avions le temps d’étudier, de lire. Il y a aujourd’hui une banalisation des contenus culturels.»

À la fin de la rencontre, un homme a posé à Padura la même question que moi deux heures plus tôt.

— Est-ce qu’il y a de l’espoir?

Padura a pris une pause. 

Il a répondu.

— Les jeunes voient le monde différemment, ils voient de la lumière, même à Cuba. Avoir accès à Internet est compliqué et cher, mais c’est plus disponible. C’est peut-être là le début d’un changement, nous savons qu’ils seront différents de nous. Mais comment?

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D’ART ET DE LITTÉRATURE

Tatiana et quatre amies ont fondé il y a quelques années une imprimerie artisanale où sont fabriqués des livres, de véritables œuvres d’art.

Tatiana, la propriétaire de la maison où j’habitais à La Havane, est de ceux qui tirent leur épingle du jeu, avec ses nouvelles règles.

«C’est plus facile qu’avant.»

Elle et quatre amies ont fondé il y a quelques années une imprimerie artisanale où sont fabriqués des livres, de véritables œuvres d’art. Elles ont repris une fabrique désaffectée qui avait été fondée à Holguin en 1990, lorsque la chute de l’Union soviétique a assommé l’économie cubaine. «Nous n’avions plus rien, vraiment plus rien, il fallait tout produire. Cette fabrique-là faisait du papier.»

Passionnées de littérature, les quatre femmes ont redonné vie aux machines en conservant l’esprit du lieu. Elles ont mis sur pied une coopérative et dépoussiéré, entre autres, la Chandler and co. 1899. Cette presse imprime chaque page selon le procédé traditionnel de la fin du 19e siècle.

Le papier du livre sur le Che est fait de tabac.

Entre la réception des textes et des illustrations et le produit final, il faut trois mois de travail. «On fait absolument tout, même le papier. Lorsqu’il y a un collage dans une page, c’est fait à la main. Même chose pour la reliure.»

Tatiana m’a montré une quinzaine d’œuvres qu’elles ont produites, le résultat est stupéfiant. Tirés à un maximum de 100 exemplaires, les livres mettent en lumière à la fois un artiste et un auteur, le plus souvent un poète. Chacun des ouvrages vient avec un certificat d’authentification numéroté.

Le papier du livre sur le Che est fait de tabac. «On fait aussi du papier à partir de la canne à sucre, de l’oignon, des feuilles de maïs.»

Même du persil.

«C’est un projet complètement fou, admet Tatiana. C’est un projet de cœur.» Mais la majorité des Cubains n’ont pas les moyens d’acheter ces livres. À notre échelle, le prix qui oscille entre 25 CUC et 40 CUC — entre 40 $ et 60 $ — est loin d’être exorbitant pour un produit de si grande qualité. 

Pour un Cubain qui travaille pour l’État, c’est plus d’un mois de salaire. 

«Nous vendons nos livres à des touristes pendant les foires du livre, aussi à des collectionneurs à l’étranger. On ne fait pas ça pour l’argent, mais pour faire rayonner notre culture.»

Ça marche, j’en ai ramené un dans mes valises.  

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.