Charlie* avait l’embarras du choix pour sa nouvelle garderie, elle a retenu quatre enfants qui lui semblaient bien aller ensemble, et avec ses deux enfants aussi. Puis, elle a reçu une plainte qui a tout changé.

Garderie: comme une épée de Damoclès

CHRONIQUE / Charlie* rêvait depuis longtemps de sa petite garderie, elle avait le goût de s’occuper des tout-petits, de faire du yoga, des causeries, de la cuisine végé.

Comme elle fait avec ses deux mousses.

Été 2018, elle et son chum se sont acheté une maison, elle s’est dit que c’était le moment parfait pour réaliser son projet, elle voulait offrir des places subventionnées, avec toute la paperasse que ça implique. «C’était important pour moi, je voulais que mon service de garde soit reconnu, je voulais être accréditée.»

Elle a fait approuver son programme éducatif, basé sur l’autonomie, le respect, la pédagogie bienveillante.

Quand elle a eu le feu vert, elle a annoncé ses quatre places. «J’ai reçu énormément de demandes, ça n’arrêtait pas! Les parents ont de la misère à trouver des places, je pense que c’est pire qu’avant! Surtout quand c’est un peu alternatif, le monde se pitche!»

Elle a été bombardée de messages.

Elle a pris le temps d’échanger avec les parents qui étaient intéressés, a fait visiter sa nouvelle maison avant d’ouvrir son service, a expliqué ce qu’elle avait en tête. «Pour mon projet, la notion d’autonomie était très importante et puis il fallait qu’il y ait un match avec les parents, je suis une fille de feeling.»

Elle avait l’embarras du choix, elle a retenu quatre enfants qui lui semblaient bien aller ensemble, et avec ses deux enfants aussi. Elle a pris un enfant qui avait des besoins particuliers, un autre qui avait une intolérance au lactose. «J’ai passé une super belle année! On passait beaucoup de temps dehors, on allait dans la cour et dans le parc, on faisait du yoga, des chansons et aussi la causerie du matin. Ça se passait vraiment bien.»

À la fin du printemps, elle a reçu un courriel.

Une plainte.

Le courriel venait de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, une mère qui avait visité sa maison 10 mois plus tôt l’accusait d’avoir fait preuve de discrimination en ne choisissant pas sa fille. «Je me suis souvenue d’elle, la petite était tombée en arrivant chez moi, elle s’était cogné la tête.»

Tellement que, lorsque la fillette a descendu avec peine l’escalier menant au sous-sol, Charlie a craint une commotion.

«Je cherchais des enfants autonomes, ça m’a inquiétée qu’elle trébuche, puisque je devais être en mesure d’assurer la sécurité des enfants. […] À la fin de la visite, j’ai dit à la mère que je la contacterais pour lui donner des nouvelles, mais ma décision était prise. Je lui ai dit de s’assurer que sa fille ne soit pas blessée à la tête, elle m’a dit qu’elle avait un léger retard de développement moteur.»

Charlie n’y a pas trop porté attention.

Elle a fait le choix des enfants, a annoncé à la dame que sa fille n’était pas du lot. «Je lui ai écrit le soir même et je lui ai souhaité bonne chance pour trouver un autre endroit.» La mère était déçue comme l’aurait été n’importe quelle mère engagée dans cette course pour dénicher une place en garderie.

Puis, plus rien.

Jusqu’au fameux courriel en juin.

Sous le choc, Charlie a appelé à la Commission des droits de la personne. «Je voulais savoir quoi faire, on ne m’a pas vraiment expliqué. Il a fallu que j’appelle une de mes amies pour comprendre comment ça marche. […] Je trouve que le processus manque d’impartialité, j’ai l’impression que je suis déjà coupable. J’ai demandé à aller en médiation, mais la commission n’a pas accepté.»

Elle s’est tournée vers son bureau coordonnateur. «J’ai appelé mon bureau coordonnateur pour avoir du soutien, j’ai appelé l’ADIM [Association des intervenants en milieu familial], la FIPEQ [Fédération des intervenants en petite enfance du Québec], on m’a dit qu’on n’avait jamais vu ça, mais que je n’avais pas de protection contre ça.»

C’est pour ça qu’elle m’a raconté son histoire. «Je suis zéro soutenue. Je veux que les personnes sachent que ça peut te tomber dessus. Quand j’ai créé mon service de garde, jamais je ne me suis douté qu’une affaire comme ça pouvait arriver, j’aurais peut-être procédé autrement.»

Échaudée, Charlie a fermé son service de garde, elle a recommencé à travailler comme enseignante.

Les deux parents de la fillette lui réclament plus de 20 000 $.

Depuis qu’elle a appris que la médiation était refusée, elle attend la suite des choses sans savoir ce qui adviendra, si elle devra se présenter devant le tribunal. «Je ne souhaite ça à personne, c’est épouvantable. Nos économies, on les a prises pour acheter la maison. On va le prendre où, l’argent? Est-ce qu’il va falloir perdre notre maison parce que je n’ai pas choisi un enfant?»

*Prénom fictif