Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Avec des partenaires, Sébastien Verret a mis sur pied le site apprendsmoi.org.
Avec des partenaires, Sébastien Verret a mis sur pied le site apprendsmoi.org.

Enfants désœuvrés, parents dépassés

CHRONIQUE / Sébastien Verret a mis un message le 5 mai dans la section COVID de Facebook, un message tout simple, il cherchait un tuteur pour son gars de 11 ans.

L’école à la maison, ce n’est pas de la tarte.

Sébastien s’est dit qu’un tuteur arriverait mieux à instaurer une routine, à expliquer la matière, à s’assurer qu’elle soit comprise. «Comme parent, c’est parfois difficile d’avoir tous les rôles, de les garder motivés», m’explique-t-il, assis à deux mètres de moi sur sa galerie, sous le soleil.

Son gars aurait aimé retourner à l’école, mais Sébastien a un cancer des ganglions, vaut mieux ne pas prendre de risques.

Sébastien a reçu des offres de tuteurs, il a reçu aussi des messages auxquels il ne s’attendait pas. «J’ai créé un monstre, j’ai reçu une trentaine de messages de parents qui disaient qu’eux aussi, ils ne savent pas quoi faire. Il y avait beaucoup de désespoir, des parents qui étaient inquiets pour leur enfant.»

Au secondaire surtout, l’option de retourner en classe n’existant pas.

Ni au primaire, à Montréal.

Des parents lui disaient qu’ils avaient cherché de l’aide, mais qu’ils n’ont rien trouvé. «Il y avait un père de Sherbrooke qui a un fils Asperger qui s’emmerde, qui perd ses acquis, il ne savait pas vers qui se tourner. Il y avait aussi une mère, son enfant a reçu six blocs de travaux d’un coup, il a paniqué.»

Il y en a plein d’autres comme ça.

Sébastien a lu et relu tous les messages, il s’est dit qu’il devait faire quelque chose. «C’était le jeudi, je débattais avec moi-même… et le vendredi c’était clair, je ne pouvais pas laisser ça aller comme ça. À 16h15 le vendredi, on a acheté un nom de domaine et une ligne de téléphone.»

Le site est www.apprends-moi.org.

Quand il dit «on», Sébastien parle des gens et des partenaires d’affaires qu’il connaît, qu’il a contactés le vendredi, qui ont embarqué dans son projet. Tout le monde s’est relevé les manches et, en une seule journée, l’idée de Sébastien était devenue réalité. Il restait à lui donner forme.

Le but est simple, faire de vraies classes virtuelles de cinq élèves, avec des «rencontres» quotidiennes. «J’ai calqué le modèle de Portage de l’aide par les pairs. Au début de la rencontre, les 15 premières minutes, le moniteur prend des nouvelles de chaque élève pour savoir comment ça se passe. S’il voit qu’il y a un problème, il peut lever un flag.» Des procédures sont même prévues s’il fallait intervenir rapidement, s’il fallait se rendre dans une maison. «Dans le contrat, on explique qu’il y a un service, qu’il y a des mesures pour pouvoir agir, au besoin.»

Le reste de la rencontre sera évidemment consacré à l’apprentissage des matières selon les «blocs de travaux» qui ont besoin de plus d’accompagnement. Ou d’encadrement. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a promis que tous les élèves qui ne sont pas retournés à l’école devaient avoir un titulaire attitré, mais la réalité est à géométrie variable : certains profs sont très actifs alors que d’autres se limitent au minimum, comme l’envoi d’un courriel par semaine pour dire ce qu’il y a à faire.

Et l’enfant doit se débrouiller avec ça.

Le parent aussi.

La plateforme de Sébastien est conçue pour les élèves à partir de la 3e année jusqu’au milieu du secondaire, il a déjà trouvé des moniteurs prêts à prendre une classe, entre autres un prof retraité qui a encore le goût d’enseigner, «mais pas dans une école». Ça en dit long sur les conditions de travail.

Les moniteurs seront évidemment payés, d’où les tarifs qui sont demandés. Pas de subvention, le service doit se financer. Sébastien a aussi acheté une plateforme déjà adaptée à l’enseignement, Didacti, où on trouve déjà des outils pour certaines clientèles comme les autistes, avec des pictogrammes.

Sébastien a aussi eu un sacré coup de main d’un ami de son autre gars, 17 ans, passionné de programmation. Il a tout codé. «Il s’est donné corps et âme là-dedans. On travaillait ensemble chacun devant son écran jusqu’à 2h, 3h du matin.» 

Ils ont tout fait ça en deux semaines.

Et là, tout est prêt. 

Tant qu’à y être, Sébastien a aussi pensé offrir des camps d’été virtuels avec des rencontres de deux heures par jour avec des projets en robotique, en programmation, peut-être des courts métrages. «Par exemples, on peut faire livrer un robot en morceaux chez un jeune et le but du camp est de le monter, étape par étape.»

Un prétexte pour lui changer les idées. Surtout en ces temps de pandémie et de distanciation sociale, qui sape le moral des ados.

«Le but de tout ça, c’est d’aider les jeunes à socialiser, à se réaliser. C’est surtout les ados, ces enfants-là sont oubliés. Dans certains cas, ça va les aider à sortir de leur mutisme, d’avoir un peu plus de joie dans leur vie. C’est une solution pour les aider à trouver une passion, à faire des activités.»

Et dire qu’il voulait juste un tuteur pour son fils…