Hier, notre chroniqueuse quittait les côtes de l’Île-du-Prince-Édouard pour les Îles-de-la-Madeleine où elle y passera l’été.

En direct des îles: t'es une fille à qui?

CHRONIQUE / C’était l’été 2003, je dégustais un bon déjeuner en contemplant l’île d’Entrée et j’ai dit à mon amie Anne-Marie ceci : «Un jour, je reviendrai ici.» Six mois plus tard, je rencontrais celui qui allait devenir l’homme de ma vie. Un Madelinot.

Depuis 15 ans, donc, je reviens chaque année aux Îles-de-la-Madeleine, quelques fois en hiver, le plus souvent l’été. J’y retrouve chaque fois ses paysages dont je ne me lasse pas, son air gorgé de sel, ses accents.

Ses gens.

Chacune des îles de l’archipel a son «parler» et ses «palabres», un hybride entre l’histoire et la rumeur, qu’on se plaît à raconter. Les Madelinots, assurément, ont ce don de conteurs, avec leurs mots qui chantent, avec leurs mots qu’on devine, qu’on ne comprend parfois tout simplement pas.

C’est normal.

Si l’hiver, on vous suggère de porter un bon «gilet», on parle d’un manteau d’hiver. Si votre cou est à découvert, on dira que vous êtes «décalfeutré». Lorsque vous vous faites surprendre par l’orage, vous arrivez à la maison «emborvé», surtout si vous êtes resté une «traille» sous la pluie. 

Si vous ne connaissez pas le terme exact pour désigner un objet, «machine» vous tirera d’affaire.

Depuis 15 ans, donc, je reviens aux Îles-de-la-Madeleine et cette année, j’y passerai l’été. Avec vous. C’est de cet archipel que je vous raconterai des histoires, des gens qui font ce que les Îles sont, des lieux en marge des dépliants touristiques, des récits d’une autre façon de vivre.

Je vous emmène dans mes bagages.

Après 15 ans, je n’en ai pas encore fait le tour, je prétends encore moins être «devenue» Madelinienne. Je resterai toujours une «fille de l’extérieur», on ne devient pas insulaire par alliance, c’est quelque part dans l’ADN. À la blague, ma belle-mère veille à ce que je décroche au moins une certification.

J’ai réussi une épreuve, cuisiner des croxignoles, un genre de beigne tressé traditionnellement cuit dans l’huile de loup-marin.

Elle a été indulgente, je n’avais que de l’huile de canola.

Pour être une fille (ou un gars) des Îles, il faut pouvoir répondre à la question «t’es une fille à qui?» sans jamais mentionner son nom de famille. On en comprend vite l’inutilité, ils se comptent sur les doigts de quelques mains, les Leblanc, Boudreau, Arsenault, Bourque, Cyr, Jomphe, Miousse et autres.

Il y a dans ce «Alexandre à Gérard à Édouard à Dominic» — on retrouve aussi parfois le prénom de la mère — un magnifique rappel de l’enracinement, des générations qui se sont succédé. Les prénoms se soudent parfois pour n’en former qu’un seul, on invite à souper «Pascal à Jacques», «Luc à Paul», ou juste «Capaul».

Quand on rencontre quelqu’un, on cherche forcément un lien, on trouve toujours. Je finis toujours par dire que mon chum est le neveu de Fernand Cyr des assurances. 

Tout le monde connaît Fernand.

Même chose pour les adresses, les Madelinots s’orientent le plus souvent par rapport au voisinage, les rues portant des noms qui n’apparaissent pas sur les cartes. Si vous cherchez le chemin des Gaudet, demandez le chemin des économies Madeleine. 

Ou la route 66.

Je vous parlerai des gens, aussi des lieux, qui sont parfois tout autant chargés d’histoires. Des noms que vous n’aurez jamais entendus de votre vie, comme la pointe à «canotte», la piste à Avila, la butte à Monette. Et de la mer aussi, indissociable des Îles, qui nourrit le corps et l’esprit de ses habitants.

Et qui en avale, parfois.

Tout le monde connaît quelqu’un qui y a laissé sa vie, il y a pour la mer à la fois une crainte et un respect infinis.

C’est par elle aussi qu’affluent chaque année des milliers de touristes, ils ont été 77 000 l’an dernier, plus de six fois la population totale. Étonnamment, pour être venue lors des périodes les plus achalandées, on arrive toujours à se sentir seul quelque part, à part dans le «trafic» de Cap-aux-Meules.

Tout est relatif.

Je vous laisse avec une palabre, entendue souvent, c’est une conversation entre un vieux pêcheur du Havre-aux-Maisons et un touriste venu passer ses vacances aux Îles. Le touriste y va de ses impressions de voyage :

— C’est super beau, les Îles, mais il y a du drôle de monde…

— C’est pas grave, en septembre, ils sont tous partis!