À côté de la Crèmerie du port, en face du quai de l’Étang-du-Nord, Gérard et Pier-Philippe Poirier ont aménagé un parc avec une partie des jeux récupérés d’une école qui a fermé.

En direct des îles: du coeur au ventre

CHRONIQUE / À six ans, Pier-Philippe Poirier a fait un pacte avec son grand-père Gérard. Promis juré.

Il venait de surprendre une conversation entre sa mère et sa grand-mère, Gérard songeait sérieusement à vendre le bar laitier qu’il a construit sur son terrain, en face du quai de l’Étang-du-Nord. «Je suis allé voir mon grand-père, il tondait le gazon. J’ai fait un pacte avec lui, il ne devait pas vendre la crèmerie et attendre que je sois assez grand pour m’en occuper.»

Le pacte tient toujours.

Je les ai rencontrés un samedi après-midi à la Crèmerie du port, un des rares moments où les deux ne travaillaient pas, mis à part le téléphone de Gérard qui a sonné, le ministère des Transports avait besoin de lui le lendemain. À 77 ans, l’homme est sur son excavatrice du lundi au vendredi 10 heures par jour.

Et après, il va aider à la crèmerie.

Pareil pour Pier-Philippe, 22 ans, qui travaille à temps plein à la radio des Îles, CFIM, et qui s’en va à la crèmerie après, de 18h à 23h. 

Gérard se souvient quand il a «parti» sa crèmerie en 1989, il y en avait une seule sur l’archipel. «C’est une idée que j’ai eue comme ça, je ne connaissais pas ça pantoute. Je me souviens le premier dimanche que ça a ouvert, il y avait du monde, la machine prenait de l’air… Le cœur voulait m’arrêter!»

Le cœur a tenu bon, la machine aussi.

Le fils de Gérard, François, a mis la main aux cornets, et puis son fils à lui, naturellement. Pier-Philippe a grandi avec le bar laitier, sur sa photo de couverture sur Facebook, on le voit assis sur le comptoir à côté de la caisse, il n’a pas deux ans. «Je suis né dans la crèmerie… Ça a toujours fait partie de ma vie.»

Il a commencé en lavant des plats. «Je regardais comment ça fonctionne, j’ai appris comme ça. J’ai eu mon premier shift à 12 ans, et j’ai été embauché à 14.»

Aujourd’hui, c’est Gérard qui lave les plats.

Pier-Philippe a pris du galon au fil des années, c’est lui qui s’occupe des employés, de la gestion. Il a toujours de nouvelles idées, un peu trop au goût de Gérard. «Je dois le retenir…» Son petit-fils s’en accommode bien. «Je suis la jeunesse et il est la sagesse. C’est pour ça qu’on fait une bonne équipe.»

Pier-Philippe est chez lui à la crèmerie, il me fait faire le tour, m’explique comment ça fonctionne. «Je n’ai pas l’impression de travailler ici. Ce qu’on fait, ce n’est pas juste servir de la crème glacée, c’est faire vivre des moments aux gens. Venir à la crèmerie, c’est toujours quelque chose de spécial, c’est une grand-mère qui vient passer du temps avec ses petits-enfants, il y a toujours une occasion.»

Un cornet, ça passe du cœur au ventre.

La crèmerie aussi. «Je suis chanceux d’arriver dans quelque chose qui a été fait avec amour, on a beaucoup de plaisir!»

Ça paraît.

Chaque idée doit passer au conseil de famille, la mère de Pier-Philippe, Anne, travaille à temps plein de jour à la crèmerie, sa grand-mère Marie-Carmelle s’occupe des comptes, son père François, lui, est la caution morale. «Il travaille sept jours sur sept [sur son bulldozer] l’été, on ne le voit pas beaucoup. Mais il a son mot à dire sur chaque idée, il a un regard extérieur. Et il a souvent raison.»

Le C.A. doit s’entendre. «C’est un travail collectif.»

C’est un des secrets du succès du bar laitier — avec le chocolat belge concocté par Gérard — qui échappe d’ailleurs à la pénurie de personnel qui frappe les Îles, particulièrement cet été. Des CV, ils en ont plus qu’il n’en faut, ils en ont reçu 38 l’été dernier. Gérard y est pour quelque chose. «Le soir, je vais les voir et je leur dis merci. Si tu veux que ton commerce fonctionne, organise-toi pour soigner tes employés.»

Ils font partie de la famille.

C’est d’ailleurs en famille qu’ils ont eu l’idée d’aménager un parc juste à côté de la crèmerie, sur le terrain que tout le monde appelait d’ailleurs déjà «le parc à Wilfrid», le père de Gérard. C’était un terrain vague où les enfants allaient courir, où ils allaient jouer à la balle-molle!»

La famille a récupéré une partie des jeux qui étaient dans une école qui a fermé, ils ont demandé à un gars qui connaissait ça, Bernard Vigneau, de leur donner un coup de main. «Il a dessiné le parc avec nous, il nous a aidés à fabriquer des choses.»

Cet été, ils ont ajouté une glissage gonflable.

Et pas besoin d’acheter un cornet pour aller jouer. «C’est vraiment un parc pour les enfants, pour qu’ils puissent s’amuser, pour que ça fasse partie de leurs souvenirs.»

Trente ans plus tard, Gérard est content. «Sans Pier-Philippe, j’aurais vendu depuis longtemps. Et dans pas long, ça va être à lui… Quand je vais être encore plus vieux, je vais pouvoir passer ici et me dire que ce que j’ai fait, c’est pas pire.»

Le pacte aura été tenu.