Fin février, Éli a été invité au Banana Open à Jilin en Chine, la plus grosse compétition de slopestyle du pays; il y a été accueilli en vedette.

Éli, 9 ans, fait craquer les Chinois

- Est-ce qu'Éli est disponible pour les Jeux olympiques de 2022?
- Pardon?
François Bouchard avait bien entendu, les Chinois voulaient que son garçon de neuf ans représente leur pays en snowboard aux JO d'hiver de Pékin.
Les espoirs olympiques sont rares dans l'Empire du Milieu.
Et Éli, du haut de ses neuf ans, a déjà à son actif un record du monde, celui du plus jeune planchiste à avoir effectué un double périlleux arrière. «Quand on a mis la vidéo sur internet l'année dernière, on se disait que ça ferait un hit dans le monde du snowboard. Ça a fait un hit dans le monde entier...»
Des millions de personnes ont visionné la vidéo.
«Après la vidéo du double back flip, on a reçu des milliers de messages de partout, se souvient sa mère, Natasha Thériault. Dans le lot, on en a reçu un de la Chine, et un autre... ils nous ont réécrit plusieurs fois, on trouvait ça bizarre... J'ai répondu le 24 décembre, ils nous ont demandé d'envoyer une vidéo d'Éli qui dit "Happy New Year!
Ils l'ont fait, presque en riant.
Les Chinois, eux, ne riaient pas. Les Chinois dont il est question sont riches à craquer et leur nouveau dada, c'est le snow. Quand ils ont vu les prouesses du beau petit blond, ils ont voulu mettre le grappin dessus. «Pour eux, Éli représente l'image qu'ils veulent donner pour que les très jeunes adoptent ce sport-là.»
Il y a beaucoup d'argent en jeu. «C'est un marché immense, constate François. Et ça fait juste commencer. En Amérique du Nord, il y a une certaine stagnation, mais là-bas, c'est fou ce qui s'en vient...» Comme les Jeux d'hiver de Pékin, en 2022. «Il y a une rivalité incroyable entre les pays là-bas, ils sont prêts à tout pour gagner.»
Dans leur plan initial, les Chinois offraient au jeune Éli de lui accorder la citoyenneté chinoise, de lui enseigner le mandarin, de lui donner accès aux plus grandes écoles. «On est partis à rire. C'était hors de question que notre fils représente la Chine.»
Mais François et Natasha étaient parlables.
Les Chinois ont proposé un plan B. «Ils veulent avoir l'exclusivité de son image en Asie, résume François. Ils veulent faire des films, des jeux vidéo, des figurines. C'est complètement fou. Et en même temps, c'est l'occasion d'une vie, c'est une chance unique. On prend l'argent là-bas et on l'investit dans Éli, ici.»
Pour qu'il gagne une médaille pour le Canada.
Chaque fin de semaine, Éli, ses parents et son frère Zac quittent Lac-Beauport pour Sainte-Agathe-des-Monts, où l'attend un des meilleurs entraîneurs, Max Héneault, avec qui s'exercent les meilleurs planchistes du Québec. À ses yeux, il ne fait aucun doute, Éli est un prodige.
Fin février, Éli a été invité au Banana Open à Jilin en Chine, la plus grosse compétition du pays, qui réunissait les plus grands noms du slopestyle. «À la conférence de presse, il y avait à peu près 200 journalistes, relate François. Éli a figé, j'ai dû faire ma job de père, le rassurer, lui dire qu'on était avec lui. Tout le monde était sur lui tout le temps, ils voulaient prendre des photos. Les gens criaient...»
Au Banana Open, Éli se mesurait aux plus grands. «Il a gagné le prix du rider le plus populaire, 3000 $US.» Le mois prochain, il est attendu en Chine pour inaugurer un nouveau centre de planche à neige intérieur.
Sa popularité ne se limite pas aux frontières chinoises. «Il est partout sur la planète, il est sur des plateformes russes, péruviennes... Ça fait peur! Ils font des concours du genre ''Qu'est-ce qu'Éli mange?''» Quand il fait une vidéo sur YouTube, c'est vu par des millions de personnes!»
Quand il est à Québec, il va à l'école, en 3e année, comme tous les autres petits garçons de son âge.
Éli n'est pas arrivé là par magie, il a travaillé d'arrache-pied. Pour réussir son double périlleux arrière, «il s'est bêché 20 fois, rappelle Nathalie. Il est retourné le lendemain, il a réessayé et il l'a eu. Il n'a jamais abandonné.»
Derrière les exploits, il y a une famille qui l'accompagne partout et un père, qui lui a enseigné très tôt les rudiments du sport. «On s'est entraînés beaucoup pour arriver à ça, il a commencé à 18 mois. Quand tu enseignes le sport, tu n'en fais plus. Je l'entraînais pour pouvoir rider avec lui... C'est valorisant de voir où il est rendu, il est fier, ça nous dit que ça vaut la peine de faire les sacrifices qu'on fait.»
L'élève dépasse maintenant le maître. Mais l'élève reste un enfant. «Il n'est pas question qu'on vende notre fils au diable. Il faut que ça reste amusant pour lui. Pour le moment, il aime ça, il a du fun, et c'est important que ça reste comme ça, qu'on continue à faire ça en famille. Dans le contrat, on veut avoir un opting out, pour protéger l'enfance de notre enfant.»
François et Natasha ont embauché un agent pour négocier avec les Chinois. «Nous, on n'a rien à perdre. Si ça ne fonctionne pas, ils s'en trouveront un autre.»
Et l'argent dans tout ça? «Éi, c'est un petit gars groundé. Il sait que l'argent, ce n'est pas ça qui compte le plus dans la vie.» Il a vu son frère aîné, Zac, se blesser grièvement pendant un saut, faire une croix sur la compétition.
Il voit son père, François, attendre un rein.
«Mes reins ont cessé de fonctionner quand on est revenus de Chine, une maladie auto-immune. Je suis entré à l'hôpital d'urgence, j'étais en train de m'empoisonner. Je suis dialysé trois fois par semaine, quatre heures chaque fois. Quand Éli voit ça, il comprend que l'argent n'achète pas la santé.»
Que la vie aussi peut être une course à obstacles.
Avec ses sauts périlleux.