Mylène Moisan
Et pourtant, on sait ce qu’il faut faire. Il faut moins de DPJ. Le ministre Lionel Carmant le disait en décembre dernier, «la DPJ doit redevenir une mesure d’exception».
Et pourtant, on sait ce qu’il faut faire. Il faut moins de DPJ. Le ministre Lionel Carmant le disait en décembre dernier, «la DPJ doit redevenir une mesure d’exception».

DPJ: on a assez parlé

CHRONIQUE / «C’est important de dire à la population que tous les cas qui nécessitent un traitement immédiat reçoivent une intervention sur-le-champ à toute heure du jour et de la nuit. Nous respectons les codes de priorisation. Tous les enfants qui ont besoin d’une protection immédiate la reçoivent à ce moment-ci.»

Nous sommes en mai 2019, un mois après le décès de la fillette de Granby.

Celui qui parlait ainsi, c’est Alain St-Pierre, il avait été nommé trois semaines plus tôt pour remplacer Alain Trudel, directeur de la protection de la jeunesse [DPJ] de l’Estrie, suspendu dans les jours suivant la tragédie pour en avoir minimisé l’ampleur. «Dans un cas hypothétique dans lequel nous serions impliqués, il y aurait une revue pour revoir toutes les activités qui ont été faites», avait-il dit au lendemain du drame.

Nommé directeur intérimaire, Alain St-Pierre devait s’assurer de redresser le navire, en s’attaquant entre autres à la liste d’attente, avec pas moins de 1300 enfants dessus. «On est engagé dans une opération de révision de tous les enfants, pour s’assurer que tous les enfants sous notre responsabilité sont bien protégés.»

Moins d’un an plus tard, rebelote. 

On vient d’apprendre que la même DPJ de l’Estrie a fait l’objet d’un blâme d’une juge en novembre pour avoir encore failli à protéger des enfants. Cette fois, ce sont quatre enfants d’une même famille qui vivaient dans des conditions déplorables, sous-alimentés, à travers les excréments de chien, dormant sur des matelas sans draps.

Le signalement a été fait en février, il a fallu cinq mois pour que le dossier soit confié à une intervenante, précisément pendant la période où, disait-Alain St-Pierre, «il y a plus de vigilance, autant chez les gens qui signalent que chez notre personnel». Et aussi, comme je l’ai écrit plus haut : «tous les cas qui nécessitent un traitement immédiat reçoivent une intervention sur-le-champ à toute heure du jour et de la nuit. Nous respectons les codes de priorisation.»

Devant le tollé, le ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, a placé vendredi la DPJ de l’Estrie sous tutelle. 

Le ministre n’a pas aimé apprendre la nouvelle dans les médias. «C’est important que les différentes DPJ se rendent compte qu’il doit y avoir un partage de l’information avec le gouvernement et le ministère de la Santé», a-t-il indiqué en entrevue à Radio-Canada. «[…] La mise sous tutelle était importante. On a un plan. On veut faire d’autres actions qui vont s’associer avec cette mise sous tutelle.»

On aurait pu s’attendre à ce que le ministre choisisse quelqu’un qui pourrait voir les choses autrement ou, mieux encore, les faire différemment.

Il a nommé Richard Deschamps, pdg du CISSS (Centre intégré de santé et de services sociaux) de Montérégie-Centre, nommé par l’ex-ministre de la Santé Yves Bolduc à la tête de l’Agence de la santé, puis par l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette pour piloter sa réforme du réseau, réforme qui est d’ailleurs montrée du doigt par plusieurs personnes sur le terrain.

Qu’à cela ne tienne.

La tutelle sera assurée par un pur produit du système.

Le ministre lui demande d’apporter «tous les correctifs jugés nécessaires pour régulariser la situation rapidement à la DPJ du CIUSSS de l’Estrie» et d’«identifier et de mettre en œuvre les solutions pour résoudre les problématiques reliées aux services […], notamment quant aux listes d’attente et aux délais».

Je parie que, comme tous ceux qui sont passés avant lui, Richard Deschamps montrera du doigt le manque de personnel. 

Mais, comme tous ceux avant lui et comme les autres DPJ du Québec, il ne pourra pas faire apparaître des employés par magie, il devra faire avec ceux qu’il a. La tentation de leur donner plus de dossiers sera grande, au risque de les surcharger plus qu’ils ne le sont déjà, au risque d’échapper d’autres enfants.

Et pourtant, on sait ce qu’il faut faire.

Il faut moins de DPJ.

Le ministre Carmant me le disait en décembre dernier, «la DPJ doit redevenir une mesure d’exception. […] L’option vers laquelle on veut aller, c’est seulement les cas les plus exceptionnels qui doivent se rendre à la DPJ et c’est comme ça qu’on va régler ce problème-là. Moi, je pense que ce sont ces histoires de “suspicion de”, c’est là qu’on vit des difficultés ou quand les gens sont en attente de services, la DPJ rentre dans le dossier. Alors moi, je pense qu’en offrant plus de services en première ligne, en diminuant le nombre de dossiers qui vont se rendre à la DPJ, c’est là que ça va reprendre un peu de son sens.»

Pauline Marois disait la même chose en 1977.

On pourrait passer d’abord par les centres de pédiatrie sociale, un peu comme des CLSC de l’enfance.

Et ça fait longtemps qu’on sait quoi faire, je ne compte plus le nombre de comités qui se sont penchés sur le sujet, qui ont produit un rapport chaque fois, avec souvent les mêmes conclusions. Il y a eu le rapport Harvey 1 en 1988, Harvey 2 en 1991, le rapport Bouchard — Le Québec fou de ses enfants en 1991 aussi —, le rapport Jasmin en 1994, le rapport Beaumont en 1998 sur un cas de maltraitance sévère, le rapport Lebon en 2000 sur les listes d’attente et l’accessibilité aux services, les rapports Clair et Cloutier la même année, les rapports Turmel et Dumais en 2004.

Hâte de lire le rapport de la commission Laurent.

En 2007, on parle du manque de personnel dans les Orientations régionales 2007-2010 pour l’Estrie. «Bien qu’il ne soit pas à ce jour sérieusement documenté, le roulement du personnel dans le champ de l’intervention sociale implique de nombreuses discontinuités, tous le savent et plusieurs le vivent. […] La réponse à la pénurie de la main-d’œuvre anticipée dans le secteur des services psychosociaux doit s’actualiser par l’innovation des façons de faire, et ce, dans un contexte de rareté des ressources tant humaines que financières.»

Ça fait 13 ans.

On parle aussi de délais et de leurs conséquences. «Il est également impératif d’intervenir en temps utile. L’enfant ne cherche pas à grandir, il grandit. Il n’attend personne pour grandir. Et tout défaut de lui offrir à temps ce dont il a besoin est lourd de conséquences pour son avenir.»

On en est encore là aujourd’hui, et pas juste en Estrie.

On a assez parlé.