Des hommes blanchis, mais...

CHRONIQUE / La violence conjugale est un terrible fléau, comme en témoignent les manchettes chaque jour. Mais, parfois, il arrive que de fausses accusations soient portées au détriment de la vérité. Voici l'histoire d'hommes qui ont comme point commun d'être père et d'avoir été faussement accusés de violence conjugale ou d'agression sexuelle. S'étant sentis «présumés coupables» dès leur arrestation, ils ont eu du mal à faire la preuve de leur innocence. Incursion dans un côté sombre - et tabou - du système de justice. FAUSSEMENT ACCUSÉS dernier de 3
Le doute
Martin* a été faussement accusé - et blanchi - d'avoir frappé sa femme et d'avoir agressé sexuellement sa fille.
Il en paye encore le prix.
«Les dommages restent. Il y a encore un doute, ce doute subsiste toujours dans la tête des gens, et c'est normal. Encore aujourd'hui, personne ne veut me confier ses enfants, personne ne veut prendre de risque... Il y a des dommages collatéraux importants, on perd des amis. Moi, je suis quand même chanceux, 95 % sont restés.»
Au pire de la tempête, même son père lui a posé la question, sans même mettre de gants blancs. «As-tu touché à ta femme?»
Sa vie est devenue un cauchemar du jour au lendemain. «C'est une grosse bombe qui te tombe dessus. C'est ta vie qui tombe. T'arrives en cour, ils sont une dizaine à te chanter des bêtises. Le monde souhaite ta mort, ton malheur.»
Il arrive que des hommes, pris dans l'engrenage, se donnent la mort.
Martin a la garde de ses enfants, il commence à peine à sentir que la confiance revient à l'école. Un peu. «Au début, après le jugement qui a confirmé que je n'avais rien à me reprocher, il y avait toujours quelqu'un qui me suivait dans les corridors de l'école, au cas où...»
Il circule librement aujourd'hui.
Mais le prix à payer a été très lourd, au propre comme au figuré. «Ça a une emprise sur ma vie au complet. Que je sois toujours debout avec la garde de mes enfants, c'est un exploit. Un exploit. Je devrais être pendu. La machine est tellement forte, tu dois toujours te battre. Tu prouves, tu prouves, tu prouves, ça ne finit jamais. Tu es dans le tordeur, la moitié du corps y passe.»
Et la presque totalité de l'argent. «Je fais deux jobs presque juste pour payer les frais d'avocats. Tu ne peux pas rouler à 35 000 $ [de frais] par année pendant longtemps. Mais si tu arrêtes, tu perds tout... J'appelle ça un enlèvement légal, par la loi, en t'épuisant et en te ruinant, ils t'amènent à abandonner.»
Martin n'a jamais abandonné, Jérôme* non plus, même si ça lui a coûté 100 000 $ au final. «Mes enfants, ce n'était pas négociable.»
Où sont les enfants?
Tarek* attend depuis un mois et demi des nouvelles de l'avocat qu'il a mandaté pour obtenir un mandat d'arrêt international pour retrouver ses deux enfants.
«C'est long...»
Tarek s'est battu pendant de longs et coûteux mois devant la justice pour clamer son innocence à des accusations de violence conjugale et d'incitation à des gestes sexuels sur sa petite fille de quatre ans. «Un moment donné, autant la Couronne que la DPJ se sont rendu compte que ça ne fonctionnait pas...»
Son ex n'a pas lésiné sur les accusations, elle l'a accusé du pire qui soit, des sévices sur un enfant. Il y a eu quatre jours de procès. «Ils ont commencé à avoir des doutes...» Elle a même fait une plainte anonyme à la GRC pour menace terroriste. «Elle a dit que je préparais un attentat contre l'hôpital juif!» 
Les accusations ont été retirées, la garde complète des enfants lui a été confiée.
Mais il était trop tard.
«Je leur ai suggéré de saisir les passeports, mais ils ne m'ont pas écouté. Quand elle a vu l'étau se resserrer, elle est partie avec les enfants, je ne sais pas où ils sont. Ça fait un mois et demi que je n'ai aucune nouvelle. C'est très difficile. On attend, on attend toujours, tout est long.»
Il aimerait aussi déposer une plainte pour savoir pourquoi sa fille avait une brûlure dans le dos. «Ils m'ont montré des photos, on voit ma fille qui est brûlée. On m'avait dit que je pouvais porter plainte, mais là, il ne se passe plus rien. On me dit que je ne peux plus porter plainte. Je suis perdu...»
Où tracer la ligne?
Le drame de Mont-Saint-Hilaire, où Daphné Huard-Boudreault a été tuée par son ex, témoigne de l'importance de ne pas prendre à la légère les plaintes pour violence conjugale. Dans ce contexte, porter de fausses accusations a des conséquences importantes, d'abord pour la personne accusée, mais ce genre de manoeuvre peut éventuellement nuire aux vraies victimes qui doivent être crues. 
Accuser faussement est une arme à deux tranchants.
Les policiers qui se présentent après un appel au 9-1-1 doivent être extrêmement vigilants, ils doivent départager le vrai du faux, cela même si, comme le reconnaît l'enquêteur de la police de Québec Jean Poirier, «on croit de facto la victime». L'homme a donc déjà une prise contre lui.
Porte-parole à la Sûreté du Québec, Guy Lapointe est conscient que des femmes peuvent être tentées d'accuser faussement un ex. «On sait qu'il y a une dynamique où des gens veulent se bâtir une cause, on est conscients de ça. Il faut être à l'affût, il faut prendre des mesures pour ne pas être manipulés.»
Et, surtout, pour établir la vérité.
«Quand tu arrives, tu dois démêler les versions différentes et, souvent, tu n'as pas de témoin, pas de preuve. Les policiers sont conscients que c'est une situation difficile, surtout quand il n'y a pas de marques. On peut faire une enquête de voisinage, voir l'historique des appels, mais après ça, ça devient une question de feeling...»
Les dossiers de séparation sont souvent explosifs. «Quand ça tourne au vinaigre, ça tourne vraiment au vinaigre!»
Le facteur humain est important. «On ne doit pas arriver avec des préjugés, il faut une ouverture d'esprit. S'il n'y a pas urgence, tu peux prendre le temps de regarder, de faire une bonne lecture de la situation. Mais ça peut être un défi, on n'a pas toujours beaucoup de temps, et s'il y a des appels en attente...»
Dans les témoignages reçus, force est de constater que les policiers ont manqué de discernement. Guy Lapointe le reconnaît, «oui, ça arrive que ça ne se passe pas comme prévu.»
Déni de justice
«Les propos du juge [de la Cour supérieure] étaient inappropriés et injustes, votre client n'a pas manoeuvré et manigancé et pensé juste à lui.»
Aux yeux de la Cour d'appel, ça crevait les yeux.
Pour Jérôme*, ces mots - et le jugement qui allait suivre - venaient mettre un terme à une longue et ruineuse saga pour obtenir la garde partagée de ses enfants, que lui avait refusée le juge de première instance en raison de quelque 20 kilomètres entre les résidences des parents. «On a constamment attaqué ma crédibilité. J'étais illusionné du fait que la justice voulait et jugerait ce qu'il y a de meilleur pour mes enfants. J'ai déchanté, disons!»
Au cours de cette saga, il a aussi dû faire face à d'autres accusations, qui ont commencé par un simple appel au 9-1-1, un jour où il est allé conduire les enfants chez son ex-conjointe. Elle a appelé la police, l'a accusé d'avoir séquestré les enfants et de l'avoir violentée. 
Il s'est fait arrêter devant ses enfants et ses voisins, il s'est fait injurier par un policier pendant le trajet jusqu'au poste. 
«Toutes les accusations criminelles sont tombées. Je n'avais pas les moyens d'aller en procès et je ne voulais pas plaider coupable. Il y avait juste une autre option, j'ai dû signer un 810 pour avoir la paix...»
Un «810» est un engagement pris devant un juge à ne pas troubler l'ordre public. «Il y en a qui disent que c'est comme plaider coupable. Mais c'était ma seule solution...»
* Prénoms modifiés
NDLR: Le texte original a été modifié après publication.
Méthodologie
Les témoignages nous ont été soumis par l'entremise de l'Action des nouvelles conjointes et des nouveaux conjoints du Québec, un organisme dont les quelque 2000 membres ont maille à partir avec un ex, souvent dans une dynamique de séparation difficile et de bataille pour la garde des enfants.
Les cas qui ont été choisis ont fait l'objet d'un processus judiciaire. Ils se sont soldés soit par un retrait des accusations, soit par un jugement hors de tout doute de non-culpabilité.