Stéphane Lemire, fondateur, et Élie Belley-Pelletier, directeur général de la Fondation AGES, travaillent ensemble depuis trois ans pour mettre au point ce nouveau système, ils ont d’abord établi les grandes lignes pour que tout le monde travaille dans la même direction, à partir de la personne âgée.

De l’art de vivre vieux

CHRONIQUE / Je vous ai parlé de Stéphane Lemire il y a trois ans et demi, ce «docteur qui a quitté l’hôpital» en 2012, il est gériatre et il trouvait qu’il pouvait mieux soigner les vieux en les visitant chez eux.

Qu’il fallait mieux les soigner.

Le déclic s’était fait quand il étudiait en gestion appliquée de la santé en Angleterre, où il a appris que sa grand-mère Laurette, sa deuxième mère, n’en avait plus pour longtemps. Il n’a fait ni une ni deux, a sauté dans le premier avion pour venir à son chevet, et, rendu à l’hôpital, il a jeté un œil à son dossier.

Il a accroché sur le taux de calcium, deux fois trop élevé.

Il a fait arrêter un médicament, tout est rentré dans l’ordre. Deux semaines plus tard, Laurette «était de retour chez elle, elle marchait, elle lavait son linge à la main dans l’évier, elle s’était même patenté une corde à linge pour le faire sécher».

Les médecins l’avaient condamnée.

Stéphane est revenu d’Angleterre avec la certitude qu’il fallait faire les choses autrement. 

«J’étais convaincu, je le suis encore, qu’il faut repenser l’organisation des soins aux personnes âgées, m’avait-il dit lors de notre première rencontre. Le gériatre doit évaluer la personne quand elle est au mieux de sa condition, et pas au pire, quand elle est rendue à l’hôpital.»

Il avait un projet en tête, la gériatrie sociale, pour identifier les problèmes au début, quand ils sont plus faciles à régler.

Avant qu’ils ne dégénèrent.

Mais son idée a fait du surplace, l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette n’était pas très chaud aux initiatives qui sortaient de la «boîte», Stéphane a donc dû faire un repli stratégique et se concentrer sur la Fondation AGES qu’il avait fondée, pour consolider ses appuis.

Et maintenant, ça y est. Le gouvernement caquiste a trouvé son idée bonne, assez pour financer un projet-pilote dans trois régions, à Québec, à Laval et dans le Bas-Saint-Laurent, où ceux qui côtoient les personnes âgées seront formés pour ouvrir l’œil, question de déceler les problèmes plus tôt.

On les appelle les sentinelles, ce peut être les préposés, la popote roulante, les personnes qui font le ménage, même le livreur de médicaments. 

Les centres de gériatrie sociale vont se mettre en place cet automne et devraient être complètement opérationnels au début de 2020. «Les sentinelles qui sont sur le terrain vont pouvoir identifier des situations, elles seront formées pour ça, et elles vont transmettre ce qu’elles ont vu à un navigateur qui, lui, va savoir à quelle porte il faut frapper. C’est lui qui va ouvrir les portes, qui va faire le lien entre les services qui existent. Il va les accompagner, pas les pitcher ailleurs, il y a parfois une surréférencite», m’explique Stéphane.

Et des vieux qui poireautent sur des listes d’attente.

Pas de grosse structure, «il y en a déjà assez», pas de béton, des équipes flexibles liées à un CLSC, auquel sera rattaché le personnel médical.

Stéphane et Élie Belley-Pelletier, directeur général de la Fondation AGES, travaillent ensemble depuis trois ans pour mettre au point ce nouveau système, ils ont d’abord établi les grandes lignes pour que tout le monde travaille dans la même direction, à partir de la personne âgée.

Pas seulement en fonction de ce qu’on pense qui est bon pour elle.

La nuance est grande.

«Ce qui est très important, c’est de respecter les droits de la personne, son autonomie décisionnelle. Il faut que les gens puissent décider en fonction de leurs valeurs. Quand on place une personne, c’est parfois parce qu’on veut le risque zéro. Mais est-ce que c’est ce que la personne veut?»

Il faut accepter une part de risque, jusqu’à un certain point bien sûr.

Pour tracer cette délicate ligne, Stéphane vient de publier un bouquin, Vieillir, la belle affaire, avec l’auteur Jacques Beaulieu, où la vieillesse n’est pas un simple dégradé de gris. «Le livre s’inscrit dans ma démarche d’être gériatre, pour changer le visage du vieillissement, pour le rendre moins triste, moins repoussant.»

Même agréable.

«Les gens acceptent tout sur le dos du vieillissement normal. Quand ils viennent nous voir, ils auraient dû le faire plus tôt.»

En gros, le livre explique comment faire la différence entre ce qui est normal quand on vieillit et ce qui ne l’est pas, pour que les gens puissent faire la part des choses et consulter quand il le faut. «Quand une personne vieillit et qu’elle présente des symptômes, on dit : “Elle vieillit, elle en a perdu”, comme si c’était normal, comme s’il n’y avait rien à faire.» Souvent, il y a quelque chose à faire, parce que la personne a un truc qui se soigne, comme n’importe qui. 

Mais on ne se donne pas la peine de chercher. 

«J’ai vu une personne, ça faisait quatre ans qu’elle vivait avec de l’incontinence fécale, elle s’était fait dire que c’était du vieillissement normal, on lui avait acheté des couches sans se poser de questions. J’ai réglé ça avec quelques examens et des procédures simples. C’est triste qu’elle ait eu à vivre ça.»

Des cas comme ça, il en a plein.

Comme cet homme qui faisait des chutes, pour qui on commençait à envisager un placement, jusqu’à ce que quelqu’un pense aller voir chez lui.

Vous savez ce qui n’allait pas?

Des plis dans le tapis, le monsieur s’enfargeait dedans.

C’est exactement ce que feront les sentinelles lorsqu’ils iront voir les personnes à leur domicile, ouvrir leurs antennes pour voir ce qui pourrait clocher, une plaie qui guérit mal, ou des symptômes, même légers, qui pourraient être investigués — et traités — plus rapidement.

Elles rapporteront leurs observations au navigateur, qui prendra le relais, et qui verra comment régler le problème avant qu’il ne dégénère, avant que la situation ne s’aggrave et qu’elle ne coûte plus cher. «Ce qui se passe, c’est que ceux qui côtoient les personnes âgées voient des choses, mais ils ne savent pas trop quoi faire avec ça, où aller, à quelle porte frapper.»

C’est une solution parmi d’autres pour désengorger le réseau.

Et, surtout, pour que nos vieux soient mieux.

Chronique

Le «système» transfère votre appel

CHRONIQUE / Peut-être ne devrais-je pas y voir une analogie, mais quand j’ai appelé lundi à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse pour avoir des renseignements, le message a dit : «Veuillez patienter, le système transfère votre appel.»

J’ai été transférée.

Ça a sonné, sonné, sonné, aucune réponse, même pas de répondeur, même pas le classique «votre appel est important pour nous».

Voilà.

Éric Gordon aussi a composé le 1 833 990-2443, option #2, il en a long à raconter sur la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Retiré de sa famille à sa demande à huit ans, il est passé par 37 familles d’accueil, un foyer de groupe et un centre jeunesse, avant qu’on le laisse aller à 18 ans «avec deux sacs à poubelle sur le bord du chemin».

Il avait appelé vendredi, il avait réussi à parler à quelqu’un qui lui avait dit qu’on le rappellerait dans la journée.

On ne l’a pas rappelé. 

Il s’est remis sur le téléphone lundi, s’est buté au téléphone qui sonne.

Éric a aussi envoyé un courriel à votrehistoire@csdepj.gouv.qc.ca, il a reçu un accusé de non-réception en anglais de Mail delivery subsystem lui disant que le service était unavalaible et que l’adresse avait une permanent fatal error, une erreur permanente fatale.

Il a aussi essayé à info@csdepj.gouv.qc.ca, même chose.

Il est impatient de raconter ce qu’il a vécu, comme il me l’avait raconté en juillet dernier. «Je me suis senti comme un enfant payant, je me sentais monnayé comme être humain. Ça marque. […] J’aimerais leur dire [à la commission] comment on se sent comme enfant dans le système, on sent que les rôles sont campés, qu’on ne nous écoute pas.»

Il s’est senti transféré comme un appel.

Au suivant.

Hier encore, il s’est buté au courriel qui ne fonctionne pas, il a finalement réussi à parler à quelqu’un au téléphone, mais n’est pas beaucoup plus avancé. «Il y a eu une réponse, mais la réceptionniste ne savait pas trop quoi répondre, pour finir par me dire : “Monsieur, on va vous rappeler.”»

Rebelote.

Il va réessayer jusqu’à ce que ça fonctionne, mais il craint que des témoignages soient perdus. «J’imagine qu’un jour ça va fonctionner, mais s’il y a des jeunes qui se frappent le nez et que ça ne marche pas, ils vont juste passer à autre chose et ils ne pourront pas donner leur avis.»

J’ai eu plus de succès avec les relations de presse, j’ai pu discuter avec la porte-parole Sylvie Charbonneau, lui signaler que des personnes essayaient de joindre la commission par courriel et au téléphone, en vain. «Je vais vérifier ça, c’est supposé fonctionner, merci de me le dire.»

De rien.

J’en ai profité pour poser des questions sur la suite des choses, entre autres sur les audiences qui commenceront au lendemain des élections, littéralement, le 22 octobre. Le calendrier publié sur le site Internet de la commission prévoit pour le moment des rencontres à Mont­réal, à Sept-Îles et à Québec, Mme Charbonneau précise que d’autres régions seront visitées en 2020.

Pas toutes, on ne sait pas encore lesquelles.

Jusqu’ici, 11 journées d’audiences sont prévues, plus quatre avant-midi. «Dans une journée, on prévoit entendre de quatre à six individus ou groupes, ce sera public ou à huis clos selon leur choix. D’ici décembre, il y en a entre 60 et 70 qui devraient être entendus», plus d’individus que de groupes.

La liste sera publiée sous peu.

L’autre tribune, ce sont les forums citoyens qui seront ouverts au public, on en prévoit au moins un par région. «On va réunir les gens en cellules, il y aura un animateur et, à partir de questions, on va faire discuter les gens. Il y aura des rapports qui seront faits, ils seront déposés en preuves à la commission.»

Les forums se mettront en branle dès janvier, le calendrier devrait être bientôt rendu public. «Les gens devront s’inscrire à l’avance, on vise environ une cinquantaine de places pour chaque forum. S’il le faut, on fera plusieurs groupes.»

Mon petit doigt me dit qu’ils seront courus.

La présidente de la commission, Régine Laurent, a lancé les travaux officiellement la semaine dernière, mais plusieurs avaient pris les devants. «On a publicisé comment nous contacter la semaine dernière, mais le site est opérationnel depuis juillet et plusieurs personnes nous ont déjà fait parvenir leur témoignage.»

Combien? 

«Dans les centaines.»

Donc, sans aucune publicité, pendant l’été, des centaines de personnes ont pris le temps d’écrire aux commissaires pour leur raconter ce qu’ils ont vécu. Il y aura du bon, du moins bon, du révoltant, les commissaires devront faire le tri dans tout ça, mettre le doigt sur ce qui va et sur ce qui ne va pas.

Ils sont nombreux, comme Éric, à attendre d’être entendus. 

Espérons qu’ils soient écoutés.

Chronique

On répare, puis on brise

CHRONIQUE / Johanne Gagnon était contente, son fils Frédéric allait «super bien» dans sa nouvelle résidence, il ne faisait presque plus de crises, n’avait plus besoin de médicaments pour le calmer.

Et qu’est-ce qu’on a fait?

On l’a changé de place.

La maison de Frédéric était une Résidence d’accompagnement continu (RAC) à Saint-Georges de Beauce, il y est resté d’octobre 2018 à juillet dernier. «Le psychiatre disait qu’il ne fallait pas le changer de place, nous aussi on leur disait aussi qu’il fallait le laisser là. Mais ils nous ont dit : “Il va bien, on a besoin de la place, on va réessayer de le placer dans une ressource familiale.”»

C’est de là qu’il arrivait, ça ne marchait pas. 

On lui avait donc trouvé une place en RAC. Mais les RAC, dans notre système, sont des ressources temporaires où les personnes sont prises en charge le temps qu’elles se portent mieux.

Et quand elles vont mieux, on les envoie ailleurs.

Frédéric, 22 ans, est une pièce d’homme. Autiste non verbal, il a toujours fait des crises, que ses parents ont toujours réussi à contrôler. Jusqu’à ce que l’épilepsie vienne jouer les trouble-fête, le 25 décembre 2017 — Joyeux Noël —, la veille de ses 21 ans. «Depuis qu’il y a de l’épilepsie, son caractère a changé. Avant, c’était de l’automutilation, il pouvait briser des murs, une télé, mais maintenant, il attaque, il nous attaque pour nous faire mal.»

Sans aucun signe précurseur.

Une bombe.

Il vivait dans une ressource familiale, mais à cause de la violence des crises, les choses ont dégénéré. «On nous disait que ça allait bien, mais quand il est sorti de là, on a su que lorsqu’il était en crise, les personnes s’enfermaient dans la salle de bain. La résidence a changé de propriétaire, la nouvelle a levé le flag, c’était un cas trop lourd.»

Après, Frédéric est allé un mois en psychiatrie.

Après, on l’a retourné là.

Après, il est retourné en psychiatrie.

«Après ça, la propriétaire a dit qu’elle ne le reprendrait pas, ce n’était pas une place pour lui, elle a dit qu’il fallait qu’il aille dans une RAC. Ils ont réussi à trouver une place à Saint-Georges, c’est un milieu adapté pour lui, avec une salle d’isolement, avec du personnel qui est présent.»

En juillet, après 10 mois, on l’a retourné dans une ressource familiale. 

Parce que tout allait bien.

Arriva ce que Johanne craignait. «Ça n’a pas été long qu’il a fait des crises, les gens ne voulaient plus le garder, ils disaient : “On a bien trop peur.” Dès le début, ils n’étaient pas certains, ils avaient demandé de garder sa place à la RAC pendant un mois, ils voulaient juste des cas calmes…»

Mais la place de Frédéric était déjà prise. «On voit que c’est du patchage, on fait juste éteindre des feux.»

On a parlé à Johanne des RIS, pour Ressource intermédiaire spécialisée, un type de résidence avec un plus grand encadrement, qui pourrait être mieux adaptée pour son grand garçon. Un seul hic, il n’y a pas de RIS sur la Rive-Sud. «On a rencontré deux jeunes gestionnaires très allumées, elles nous ont expliqué qu’on n’avait pas besoin de nouvelles infrastructures, qu’il y avait assez d’endroits qu’on pourrait convertir en RIS.»

Et? «Il n’y a rien qui se passe.»

Au CISSS de Chaudière-Appalaches, on confirme qu’il n’y a pas de RIS, mais on indique que l’intention y est. «Nous n’avons pas de RIS actuellement, mais nous sommes en appel d’offres afin d’en développer une.» Il y a quatre RAC qui offrent 36 places pour l’ensemble du territoire.

Sur la Rive-Nord, il y a 21 RAC et 12 RIS, 207 places.

Le temps pressait pour Frédéric, les gens qui l’hébergeaient étaient au bout du rouleau. «Ils avaient trouvé une place à Montmagny pour mardi dernier [3 septembre], mais le jeudi avant, Frédéric a fait une crise et les gens ont appelé l’ambulance, qui l’a conduit à l’urgence en psychiatrie.»

Je passe sur le fait que la propriétaire a fait une «session d’énergies» avec Frédéric, qu’elle a «entendu une voix qui lui disait qu’il avait choisi de se réincarner dans ce corps-là, qu’il n’aimait pas les carottes parce qu’il ne s’était pas enraciné dans sa réincarnation, parce que nous ne l’acceptions pas».

Un peu de culpabilité avec ça?

Le mardi, Frédéric a emménagé dans un nouvel endroit, un autre. «Ce sont des chambres de dépannage, il y en a deux, au sous-sol. Et à l’étage, ce sont des résidents qui ont une déficience physique. Il a pris la place d’un autre jeune qu’on a envoyé dans une ressource familiale, en espérant que ça se passe bien pour lui…»

C’est la chaise musicale.

Et dire qu’on a mis tant d’efforts avant que Frédéric ne souffle ses 21 bougies, il a fréquenté une école, dans une classe spéciale avec d’autres autistes comme lui, avec une prof formidable et dévouée qui a travaillé fort pour le faire progresser. Il ne disait que ketchup elle lui a montré à dire aider, quand il a besoin de quelque chose.

C’est énorme.

Maintenant, on le pitche à droite et à gauche comme une patate chaude dont personne ne veut. «Les psychiatres nous disent qu’ils ne savent pas trop quoi faire avec. S’il pouvait parler, je suis sûre qu’il nous dirait que ce n’est pas facile pour lui. Il a besoin de stabilité, de routine.»

Johanne a saisi le Commissaire aux plaintes du dossier. «Le problème, ce ne sont pas les individus, les gens sont pleins de bonnes intentions, ils font leur possible. Mais le système ne marche pas, il y a une perte de contrôle. On ne répond pas aux besoins de ces gens-là, il y a un risque de sécurité pour lui et pour les autres.»

Elle espère que le pire n’arrivera pas.

«Des cas comme Frédéric, il va y en avoir de plus en plus. Les professeurs nous le disent, les cas sont de plus en plus lourds. On va avoir un gros problème si on ne s’occupe pas sérieusement de ces personnes-là. Dans le milieu où Frédéric était, ça arrivait qu’il y avait de jeunes enfants. S’il était arrivé quelque chose, une catastrophe, Frédéric se serait retrouvé en milieu carcéral…»

Et dire que ça allait si bien jusqu’en juillet.

Mylène Moisan

De petites choses, comme un lilas

CHRONIQUE / Dorian est parti comme il est arrivé, les Madelinots sont sortis dehors, difficile à croire en voyant le ciel bleu qu’un cyclone post-tropical venait de passer. L’heure était au bilan.

Les Îles y ont goûté, ça aurait vraiment pu être pire, pas de morts, pas de blessés, c’est le plus important. Les Bahamas n’ont pas eu cette chance. Les Madelinots, comme les habitants de la côte de la Nouvelle-Écosse, s’en sont tirés avec une bonne frousse et de gros dégâts.

On l’a regardé monter vers le nord, on observait les prévisions des vents surtout, Météo Média donnait à un certain moment des rafales dépassant les 160 kilomètres à l’heure. On parlait d’un ouragan qu’on faisait alterner entre les catégories un et deux et puis, ce que nous avions souhaité est arrivé, Dorian s’est essoufflé en chemin.

Le pire n’est pas arrivé.

Pas cette fois.

Le lendemain, les Madelinots ont fait le tour de leur maison, de leurs îles. Le chemin des Chalets a été magané, un chalet s’est retrouvé dans l’étang; une partie du quai à la marina de Havre-Aubert a lâché, des voiliers sont venus se fracasser dans la baie; des portions de route ont été brisées, des arbres arrachés.

Le lilas de Denise a ployé.

Un peu comme les Madelinots, il n’a pas cassé. Sur le groupe «J’annonce aux îles» sur Facebook, Denise a demandé s’il y avait quelque chose à faire pour son lilas «pas cassé, pas déraciné», pour qu’il se relève de la tempête lui aussi. France lui a répondu qu’elle connaissait un ami qui pouvait l’aider, Denise l’a remerciée.

«C’est ma fleur préférée, le lilas», a écrit France.

Catheryne, elle, a mis une photo d’un repas qu’elle mitonnait, «ceux dans la misère soyez pas gênés, on se serre, venez nous voir! […] On a des cartes aussi!»

Pour les arbres arrachés un peu partout, le festival Contes en îles a fait un appel à tous, c’est la 18e édition fin septembre avec la traditionnelle la Grande nuitée, où on se raconte des histoires autour d’un grand feu de camp. Le bois est arrivé, tant et tellement que la cour est pleine.

Mais les flammes, cette année, ne feront pas danser l’ombre des conteurs sur les falaises rouges de la plage de Dune-du-Sud, la plage a été mangée par les tempêtes de l’hiver.

On ira à Gros cap.

Dorian a soufflé comme aucune autre tempête avant, assez pour renverser des roulottes, emporter un chalet. Il a attrapé au passage un kayak rouge que Lise a aperçu le lendemain, elle a lancé un avis de recherche. «Tu as survécu à Dorian, mais t’es pas certain que ton beau kayak rouge a fait de même? J’ai une super nouvelle pour toi... Il est embourré tight dans l’arboutarde en face de chez Hélène des Îles du côté de la Baie, mais semble pas magané, juste sale un ti-peu...»

Arboutarde, pour herbe à outardes.

Le mot s’est passé, le propriétaire du kayak a contacté Lise quelques jours plus tard, il a dit merci à Lise.

Chez Attention Fragîles, un organisme dédié à la protection de l’archipel, Dorian a même inspiré une chanson, écrite d’une traite par les membres de l’équipe pendant l’heure du lunch, le lendemain de la tempête. Comme un pied de nez à Dame nature, sur l’air de Le Vent nous portera, de Noir Désir. Ils se sont filmés la chantant dehors avec la mer derrière, la chanson a passé à CFIM, la vidéo vues presque 17 000 fois.

«Si t’as une grosse job à faire

Ta toiture avant l’hiver

Dorian est un fier-à-bras

Il t’la débardot’ra

Le vent les portera

[…]

Pendant que la marée monte

Et que les quais se démontent

Les bateaux en hécatombe

On s’relèv’ra demain

Dorian l’emport’ra pas

Nous on restera là

Demain on r’construira

Ah! Cette pauvre Madeleine

Quelques dunes devenues plaines

Cap écarlates qui s’éclatent

Escaliers pulvérisés

Y’aurait de quoi pleurer

Mais on s’décourag’ra pas

Madeleine remportera!»

Les Madelinots vont se relever, comme le lilas de Denise.

Mylène Moisan

Les filles aussi peuvent sauter

CHRONIQUE / Dans le Toronto Star mardi, la caricature de Theo Moudakis montre une fillette fixant un téléviseur, Bianca Andreescu est à l’écran en train d’embrasser son trophée du US Open, la fillette tient une raquette de tennis.

Elle dit ceci, je traduis : «Je peux le faire».

Ce qui est vrai pour le tennis ne l’est pas pour la plupart des sports, surtout les sports d’équipe. Thierry Kayitana a entraîné au secondaire et au cégep à des équipes féminines de basketball, il aimerait bien que les filles aient des modèles aussi.

Il n’y a rien.

Ou si peu.

Ce qu’il voit, quand les filles arrivent au secondaire, c’est qu’elles n’ont pas vraiment eu l’occasion de se développer. Pas autant que les gars. «Très jeunes dans le sport, on sépare les gars des filles. Ils sont ensemble tant que c’est pour le plaisir, mais quand ça devient compétitif, on les sépare.»

Et on mise plus sur les gars. 

Thierry est aux premières loges pour voir la différence entre les deux. «Moi, j’ai été entraîné comme un gars. Il y a des choses que les filles ne peuvent pas faire parce qu’on ne leur a pas montré. Elles ne sautent pas parce qu’on ne leur a jamais appris à sauter, alors que les gars, eux, on leur fait suivre un programme d’impulsion. Ce n’est pas facile d’emmener une fille à son plein potentiel.»

On les prend plus jeunes aussi. «Il y a nettement plus de joueurs masculins qui sont pris très tôt, dans les programmes de concentration dès le primaire. Tous les joueurs professionnels qu’on connaît, ils ont été entraînés très jeunes, on a mis toutes les chances de leur côté.»

Et des modèles, en veux-tu en v’là. «Il y a un âge où tu as besoin de modèles. Les gars se projettent très tôt, ils ont leurs idoles. Mais chez les filles, ce n’est pas le cas, c’est plus Miley Cyrus… Si t’as pas de modèle sportif, comment peux-tu te projeter?»

D’où l’importance de Bianca.

En fait, le tennis est à peu près le seul sport professionnel — où il y a de l’argent en jeu — où les filles peuvent s’identifier à des championnes.

Où elles veulent «être comme». 

Résultat, les filles, quand vient le temps de choisir une carrière, ne pensent pas au sport comme étant une option. «La majorité des filles que j’ai entraînées ne veulent pas en faire une carrière, il y a peut-être seulement 5 % qui vont vouloir poursuivre à l’université comme pour le Rouge et Or.»

Et encore.

Les joueuses le voient bien, les équipes professionnelles de filles, quand il y en a, ne font pas les manchettes. Aux États-Unis, le pendant féminin de la NBA (la National Basketball Association), la WNBA, joue dans l’indifférence à peu près totale. «La saison se passe l’été quand la NBA ne joue pas.»

Thierry pose la question : «S’il y avait des Women Raptors à Toronto et qu’elles gagnaient le championnat de la WNBA, est-ce qu’on en parlerait?»

Non.

«Je n’ai jamais vu de reportage sur les femmes qui jouent au basketball, il n’y a personne qui parle d’elles, ni à RDS ni aux États-Unis. Est-ce que c’est parce qu’elles ne sont pas intéressantes? Pas assez spectaculaires? Quand on voit une fille qui dunke à la télé, c’est dans les moments insolites…»

Et ici, les matchs de filles sont toujours avant les matchs des gars, comme une première partie en attendant le vrai spectacle. «On joue à l’heure du souper… Pendant mon match, les gens arrivent à la deuxième moitié, ils s’installent, ils se préparent pour le match des gars. Le vrai show, c’est les gars.»

Ah oui, c’est vrai, il y a des filles dans ce match-là. Sur le bord du terrain. «L’ironie dans tout ça, c’est qu’il y a encore des pom-pom girl! Je ne comprends pas que ça existe encore aujourd’hui.» Ironie plus grande encore, des fillettes se projettent davantage dans ces filles-là que dans celles qui étaient sur le terrain à faire des paniers.

Le cheerleading est devenu une discipline en soi.

Thierry voit quelques petites avancées, les Spurs de San Antonio au Texas viennent d’embaucher une femme comme assistante-entraîneure. «Il n’y a pas encore d’entraîneure-chef et pas de propriétaire femme, à part la copropriétaire des Lakers de Los Angeles, [Jeanie Buss] qui est l’héritière.»

Thierry ne s’attend évidemment pas à ce que le sport professionnel devienne un haut lieu de la parité, mais il est convaincu qu’il y a moyen de faire une plus grande place aux sportives. «Il y a des modèles qui pourraient marcher, comme les matchs trois contre trois, il y a une ligue aux États-Unis qui est très populaire, le BIG3, qui est rentable et qui est télédiffusée. Les filles pourraient y aller.»

On a les victoires qu’on peut, «ils viennent d’intégrer les équipes de la WNBA dans la configuration du jeu vidéo NBA 2K20. Les joueurs vont pouvoir choisir une équipe féminine, c’est la première fois en 25 ans», la Ligue a été créée en 1996. Le jeu FIFA, au soccer, les a intégrées en 2016.

À quand les Canadiennes de Montréal sur NHL?

Chronique

Ça prend du front tout le tour de la tête

CHRONIQUE / Pas plus tard que mercredi dernier, Pierre Karl Péladeau a traité ses concurrents de quêteux parce qu’ils demandent à l’État d’adopter des mesures pour les aider à compenser le manque de revenus.

Il a dit qu’il en profiterait aussi, mais passons.

On a surtout appris quelques jours plus tard dans La Presse qu’il avait proposé sa «solution» pour «sauver» le Groupe Capitales Médias, entre autres en mettant à pied les deux tiers des 350 employés et, évidemment, en englobant les six quotidiens dans «l’écosystème» convergeant de Québecor.

Mais qu’est-ce qu’on a appris aussi de cette solution? Qu’il a demandé au gouvernement — oui, oui, à l’État — de payer entièrement les indemnités de départ des employés qui seraient congédiés, environ 10 millions $, et d’assumer les coûts de résiliation de tous les baux signés par GCM.

En plus, bien sûr, d’effacer les 15 millions prêtés de l’ardoise.

En somme, il demandait aux contribuables ce qu’il a reproché aux éditeurs en commission parlementaire, et particulièrement à GCM, de réclamer une aide à la pièce pour lui permettre de continuer à publier ces journaux. Il a même demandé à l’État de continuer à éponger les pertes le temps qu’il examine les livres.

Ça prend du front tout le tour de la tête.

Le gouvernement a regardé ça, il a trouvé Péladeau trop gourmand, comme l’a expliqué le 20 août à Radio-Canada Michel Philibert, conseiller politique au cabinet du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon. Québec a rejeté l’offre en raison des «coûts importants que le gouvernement devait assumer». 

Tiens donc.

Cela sans compter les deniers publics que Québecor reçoit déjà, on parle d’une centaine de millions $ depuis 10 ans pour ses magazines, ni l’aide de l’État qu’il a réclamée pour agrandir ses studios de cinéma, pour acheter Téo Taxi, en plus du loyer du Centre Vidéotron — 2,5 millions — que lui rembourse la Ville de Québec.

Si on suit la logique de Pierre Karl Péladeau, on peut donc quêter pour tout sauf pour les médias.

Et si on pousse cette logique un tantinet peu plus loin, le salut des journaux passe nécessairement par un système de vases communicants entre les entreprises d’un même propriétaire, qui se sert de ses journaux à ses propres fins, à l’intérieur de son propre écosystème. Pierre Karl Péladeau l’a écrit dans le mémoire qu’il a déposé en commission parlementaire, «pour Québecor, l’avenir de ses médias passe par la force de son modèle d’affaires».

Par la convergence.

Il l’a peut-être oublié, mais il était bien content en août 2002 de pouvoir solliciter une entrevue au Soleil pour faire contrepoids au discours des syndiqués de Vidéotron, en grève et en lock-out en même temps. C’est moi qui l’avais rencontré, voici ce que j’avais écrit. «Événement rare, l’entrevue a été sollicitée par la compagnie, qui a choisi de dépêcher son porte-parole en chef chez le concurrent. M. Péladeau a jugé qu’il était temps de “faire le point sur le conflit” long de quatre mois déjà.»

Il a fait la même chose à La Presse et à The Gazette.

Ce qu’il disait essentiellement à l’époque, c’est que «la raison [allait] prévaloir», que la «vente» de ses 650 techniciens à un sous-traitant était la seule chose à faire pour assurer la pérennité de l’entreprise. «La transaction est irrévocable et les techniciens sont là pour y rester. […] Si on ne pose pas les gestes qu’il faut, l’entreprise va péricliter et peut-être disparaitre. On n’a pas le droit comme gestionnaire éclairé de ne pas considérer une offre qui nous fait économiser 15 millions $. Et ça, on l’avait indiqué dès le début de la négociation.»

Le conflit a duré 10 mois, Vidéotron a repris ses techniciens, tout en acceptant de limiter le recours à la sous-traitance.

La pérennité, visiblement, n’en a pas trop souffert.

À entendre Pierre Karl Péladeau, il en va de tous les autres journaux comme il en allait de Vidéotron, dont il disait que le modèle d’affaires n’était plus viable, «on dit que les dinosaures sont disparus parce que l’air a changé et que leurs poumons ne se sont pas adaptés au changement. Nous, on s’adapte.»

C’est un peu l’image qui colle aux médias en difficultés, des dinosaures qui n’ont pas su s’adapter.

Même le ministre Fitzgibbon a cogné sur le clou cette semaine dans une mêlée de presse quand on lui a posé des questions sur l’avenir des journaux. «C’est sûr qu’on aimerait tous qu’il y ait une pérennité complète des employés des journaux, mais on sait tous que les médias écrits, le modèle est brisé.»

Non, le modèle n’est pas brisé, jamais dans l’histoire n’avons-nous été autant lus que maintenant.

Ce n’est pas un problème de modèle d’affaires, c’est un problème de revenus. Le Soleil — et Le Devoir — ont été parmi les premiers médias à avoir un site Web et, si l’information y a d’abord été accessible gratuitement, c’est que les internautes n’étaient pas très nombreux à l’époque, que le «vrai» journal restait la version papier.

Et que le papier rapportait de l’argent.

Mais les habitudes de lecture ont changé, les internautes ont été toujours plus nombreux à s’informer sur un écran, et ils se sont habitués à le faire sans verser un sou. Tous les journaux se sont posé la question du «mur payant» un jour ou l’autre, et peu de médias ont trouvé une recette vraiment lucrative.

Il n’y a pas de formule magique.

Ni parfaite.

Ce qu’on sait par contre, c’est que les revenus se sont déplacés et, je le répète, que les géants du Web s’enrichissent en diffusant nos contenus. Je ne les blâme pas pour partager le contenu, au contraire, mais pour le non-partage des profits qu’ils font grâce à nous. Avec un système de redevances, ce serait gagnant-gagnant.

S’il y a un modèle brisé, c’est celui-là.

Chronique

Petit ventre affamé n’a pas d’oreilles

CHRONIQUE / La nouvelle nous est parvenue par le premier bulletin d’information de l’école, entre les rubriques «Objets personnels» et «Rencontre d’information», un paragraphe coiffé du titre «Collations — service de garde». Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Ça va comme suit : «Prendre note que pour le moment, il en va de votre responsabilité de fournir une collation à votre enfant puisque la possible perte de subvention qui permettait d’en faire l’achat nous oblige à mettre en suspens ce service. Vous pourrez ajouter la collation à la boîte à lunch de votre enfant. Cette dernière doit respecter la Politique pour une saine alimentation et un mode de vie physiquement actif de la commission scolaire de la Capitale. Elle doit donc comprendre un fruit, un légume ou un produit laitier. Nous vous aviserons si ce service est rétabli.»

Ça ne pose pas problème chez nous, le frigo est plein.

Ce n’est pas le cas partout.

Je sais que la direction de l’école Saint-Fidèle n’a pas pris cette décision de gaieté de cœur, ça faisait déjà quelques années qu’elle maintenait le service à bout de bras avec toujours moins d’argent, pour permettre aux enfants de manger une bonne collation avant la fin de la journée. 

Mais là, elle n’y arrive plus.

Ça veut dire que les enfants dont la boîte à lunch faisait pitié fera encore un peu plus pitié, que leur ventre sera un peu plus vide. L’an dernier justement, une mère avait lancé un appel à tous sur un groupe Facebook — c’était pour une autre école — pour un élève dans la classe de sa fille qui ne mangeait que des sandwichs au ketchup.

Faute de collation, ce sera un sandwich au ketchup de plus.

En fait, cette année, il n’y aura plus aucune collation fournie en classe au Québec, l’enveloppe d’aide alimentaire a été remplacée par la mesure 15 016 (qui avait été adoptée par les libéraux) qui prévoit le financement des déjeuners dans les écoles les plus défavorisées. Jusqu’ici, les écoles avaient le choix entre les deux.

Plus maintenant, on met tous les œufs dans le même panier.

Le seul choix qu’elles ont désormais, c’est de faire affaire avec le Club des petits déjeuners ou avec un autre organisme, les écoles de la région de Québec sont desservies par le Pignon bleu, qui nourrit les élèves depuis 25 ans. L’organisme, depuis sa création, a servi 10 millions de collations.

L’an dernier, c’était plus de 5000 par jour.

À partir de maintenant, le Pignon bleu fera ces déjeuners, ce qui est bien en soi, sachant l’importance d’avoir quelque chose dans l’estomac pour commencer la journée. Petit ventre affamé n’a pas d’oreilles, et des petits ventres affamés, il y en a pas mal plus qu’on pense dans nos écoles.

Et il y en aura plus encore. 

À Québec comme ailleurs, des écoles qui recevaient un coup de pouce ont appris qu’elles n’en recevront plus à partir de l’an prochain, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a annoncé le 22 août que le gouvernement allait financer le service cette année pour faire «une transition harmonieuse».

C’est un sursis.

Ce qu’il faut savoir pour comprendre tout ce branle-bas de combat dans l’aide alimentaire, c’est que le ministère n’avait pas révisé sa grille de calcul depuis 10 ans, qu’il se fiait jusqu’ici sur les données du recensement de… 2006. En prenant maintenant les données de 2016, le portrait change radicalement, des quartiers — comme Limoilou — sont passés du jour au lendemain de pauvres à beaucoup moins pauvres.

La bureaucratie ayant sa propre logique, on identifie les écoles qui ont droit à l’aide alimentaire à partir de l’IMSE — l’indice du milieu socio-économique —, qui est calculé à partir la scolarisation de la mère et de l’occupation des parents. Ainsi, un enfant qui ne mange pas à sa faim doit, pour avoir droit à un déjeuner, fréquenter une des écoles les plus défavorisées de la ville.

Sinon, il passe sous la table.

Le calcul donne un indice de défavorisation de 1 à 10, et on aide les écoles avec un indice entre 7 et 10. À Québec, les écoles qui ont perdu leur subvention ont donc vu leur «indice de défavorisation» remonter, une bonne nouvelle qui en cache une mauvaise, les élèves qui ont des besoins auront moins de services.

Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, le programme d’aide alimentaire pour le service de garde est calculé selon un autre indice, le SFR, l’indice du seuil de faibles revenus, à partir de la proportion des familles qui vivent près du seuil de pauvreté. C’est ce programme qui est en suspens à l’école Saint-Fidèle, puisque les calculs sont connus en octobre.

Cette école n’est pas la seule à être dans l’incertitude. «L’année passée, on desservait 16 écoles pour les collations au service de garde et cette année, c’est à peu près une dizaine. C’est sûr qu’on perd beaucoup d’enfants», regrette Roseline Roussel, directrice générale du Pignon bleu. Et, prend-elle soin de le souligner, «ce ne sont pas seulement les élèves de familles défavorisées qui ont des besoins».

Même chez les nantis, les boîtes à lunch font parfois pitié.

Avec les nouvelles règles, au lieu d’aider plus d’enfants dans les services de garde, on en aide moins, seules les écoles ayant un indice entre 8 et 10 recevront de l’argent. «Avant, on rejoignait les écoles avec un indice de 7 et on se battait pour les 5 et 6. Les écoles nous appellent pour trouver des solutions, il y en aurait sept qui pourraient perdre l’aide qu’elles avaient. On essaye de trouver des stratégies.»

Un casse-tête de plus pour la rentrée.

Les nouveaux calculs affectent particulièrement les écoles des quartiers centraux comme Limoilou et Saint-Roch, où des résidents mieux nantis ont emménagé au fil des années. Dans le cas de l’école des Berges, d’aucuns soutiennent que l’école est victime du succès de son programme — payant — de concentration sportive et artistique — mon grand en fait partie — ce qui vient fausser le calcul des revenus, la moyenne n’étant pas représentative de la réalité globale.

Résultat, des enfants écopent.

À la commission scolaire de la capitale, on a prévu cette année «un fonds transitoire pour les écoles les plus touchées», m’indique la conseillère en communication Marie-Élaine Dion, tout en convenant que les montants accordés pourraient être inférieurs à ceux qu’elles recevaient. «Il y a tellement de besoins, les écoles doivent faire des choix. Pour certaines, c’est la collation, pour d’autres, c’est autre chose.»

Chronique

James Bond aime les lundis matin

CHRONIQUE / Je sourcille toujours quand je vois ces dictons qui font l’apologie de la fin de semaine, comme si la semaine, le travail, était nécessairement un calvaire, un moment à passer pour arriver à l’apéro du «vindredi». On a même devancé ça avec le jeudredi.

Et le pauvre lundi lui, qui n’a rien demandé à personne, fait office de jour noir, celui où on doit reprendre le collier et retourner gagner sa pitance en égrenant les jours qui nous séparent de la prochaine fin de semaine. Pareil pour les élèves et les étudiants, comme s’il était admis qu’il faille maugréer ce jour là contre Charlemagne.

Je m’en confesse, j’aime le lundi, j’ai toujours aimé le lundi, j’aimais aller à l’école et j’aime travailler.

Louis-David Gagnon aussi.

Je vous parlais de lui à la fin de l’école en juin, ses parents lui avaient organisé une grande fête pour le féliciter d’avoir fini son cours secondaire dans un programme adapté à Rochebelle, à 21 ans. Louis-David est autiste et il a bûché fort pour arriver là. Ses parents aussi, et tous les intervenants qui ont croisé son chemin.

Sa mère Josée m’avait invitée à la fête, j’y avais croisé Nadia Dubé, qui a accompagné Louis-David pendant neuf ans, elle m’expliquait que Louis-David avait fait des pas de géants, notamment pour parler, il ne parlait presque pas. «Il n’avait pas beaucoup de langage. On a décodé un langage émotif, au fil des ans, on a appris à se connaître. […] On a créé une relation, c’est ça la clé. Et ça, ça ne se fait pas en un an.»

Aujourd’hui, Louis-David parle. Il n’est pas verbomoteur, mais il parle, il a même appris l’anglais, l’espagnol, et une base de japonais. D’où l’importance de limiter le roulement chez les intervenants.

Parce que ça marche.

Les parents de Louis-David avaient fait les choses en grand pour la fête, tout était sur le thème de James Bond, Louis-David est un fan fini de l’agent 007, il les connaît tous les films par cœur. Louis-David avait choisi le code vestimentaire, les femmes en robes longues, les hommes en tuxedo.

Louis-David est arrivé en Mercedes décapotable.

En tuxedo, évidemment. 

Et le 3 juin, sa mère devait se pincer pour y croire, Louis-David est entré travailler pour la première fois, un vrai boulot dans une entreprise, Via, qui emploie une majorité de travailleurs avec des différences. «Quand je suis allée le conduire la première fois, quand je suis partie, la dame m’a dit : “ça va aller, on a l’habitude. Votre fils est un adulte, il a un emploi, s’il y a un problème, on va vous appeler”.»

Le téléphone n’a jamais sonné.

Depuis, Louis-David est à son poste sur une ligne de tri, où il doit rester debout en regardant défiler un tapis roulant rempli du contenu des bacs de recyclage, en interceptant ce qu’on lui dit d’intercepter. «S’il travaille sur la ligne du carton, il doit enlever tout ce qui n’est pas du carton.»

Il prend une pause quand la cloche de la pause sonne.

Pareil pour le lunch.

Et quand son cadran sonne à 5h30, il se lève sans chigner. «Il est content, il part à 6h et il commence à 7h, jusqu’à 15h30. Il est heureux et fier. Il n’a aucun accompagnateur avec lui, il doit gérer tout, son costume de travail, son lunch, son manchon pour se protéger. Il fait tout, tout seul.»

Josée a encore du mal à y croire. 

Et Louis-David est toujours content d’aller travailler, même dans les grosses chaleurs de l’été. «Même quand il faisait 38 degrés, qu’il faisait chaud dans la shop, il ne se plaignait pas. Il lui est arrivé quelques fois de dire en revenant “il faisait chaud”, pas plus que ça. Et il y retournait le lendemain. Même nous, comme parents, on le regarde aller et on aimerait être comme lui des fois.»

Il n’a jamais été aussi heureux. «On le voit dans son attitude générale.»

Même le lundi.

Pour l’instant, Louis-David travaille trois jours par semaine, il passe les deux autres journées chez Intégration TSA (ITSA) pour compléter une formation de plus de 3000 heures en intégration sociale et professionnelle. «C’est vraiment un organisme formidable, c’est incroyable ce qu’ils font.»

Quand il aura terminé, et si tout continue de bien aller, Louis-David pourra travailler à temps plein. «C’est sûr qu’il fait un lien avec son frère qui travaille, avec nous qui travaillons. Pour lui, c’est très normalisant.» Beau hasard, le frère de Louis-David travaille pour la compagnie qui crée les convoyeurs de chez Via.

D’aucuns diraient qu’il n’y a pas de hasard.

J’ai demandé à Josée si elle pouvait imaginer tout ça il y a cinq ans. «Même si je recule de deux ans, je ne pensais pas arriver jusque-là, j’aurais pensé qu’il ferait peut-être des travaux communautaires par exemple. Il y a de belles histoires, il faut en parler. C’est un travail d’équipe, tout le monde fait sa part depuis le début.»

Ses parents ont toujours été derrière lui, ils ont toujours cru en lui. Josée a accompagné Louis-David à ses entrevues d’embauches, il y en a eu deux, il est ressorti de la seconde tout sourire.

«L’agent 007 a un travail maintenant.»

Chronique

Beau temps méchant temps

CHRONIQUE / Quand j’ai appelé Rodrigue Labrecque la première fois, ça a «sonné engagé» — j’aime bien cette expression —, pas de répondeur, pas de courriel évidemment, j’ai rappelé plus tard et il a répondu.

Rendez-vous le lendemain 11h.

C’est son voisin Éric qui m’avait écrit au printemps pour me mettre sur sa piste, parlez-lui de la pêche à l’anguille, il est intarissable.

Rodrigue m’attendait de pied moins ferme qu’avant, il s’est fait rouler dessus par son tracteur en juin, a bien failli y laisser sa peau. «Je suis allé frapper à la porte de Saint-Pierre, il m’a reviré.» Le voici donc deux mois plus tard revenu chez lui à Saint-Michel de Bellechasse, dans la maison de son grand-père Désiré.

C’est là où il est né en 1932, «je ne sais pas dans quelle chambre», c’est là où il a appris de son père Mizaël tout de la pêche, comme son père l’avait appris de Désiré. «J’ai toujours travaillé à la pêche. J’ai commencé à cinq, six ans, je faisais ce que j’étais capable de faire». 

Puis la pêche est devenue son gagne-pain, réglé par les marées du Saint-Laurent devant chez lui, la récolte des anguilles se faisant quand l’eau se retire, «à toute heure du jour et de la nuit», tous les jours.

«On y allait beau temps méchant temps».

C’est à partir de la grève que lui et son père plantaient chaque année la longue palissade dans laquelle allaient se prendre les poissons. «Il fallait acheter 300 perches, ça donnait une clôture de 3500 pieds de long», clôture qu’il fallait «démancher à la fin de la saison. Il fallait tout rouler la grille.»

À bras.

Lui et son père n’étaient pas les seuls à l’époque, «c’était cordé» le long du littoral avant et après Saint-Michel.

C’est le temps où le fleuve était poissonneux, et il n’y avait pas seulement de l’anguille. «On pêchait toutes sortes de poissons, du bar, du poisson blanc [que je suppose être le corégone], de la truite, du saumon, du brochet, de l’esturgeon.» Il a ouvert un vieil album, m’a montré une photo, 1968, un esturgeon de 404 livres. «J’ai sorti ça à 5h30 du matin avant le déjeuner. Je l’ai emmené vivant à l’aquarium, mais il est mort trois semaines plus tard, étouffé.»

Il l’y a conduit attaché sur une remorque.

Il m’a aussi montré une photo d’un camion de livraison, de l’hôtel Neptune, qui venait chercher directement les prises de Mizaël et de Rodrigue. Pour le reste, «on shippait tout ça à Montréal. À Québec, ce n’était pas fort.»

La pêche a longtemps été bonne. «Moi et mon père, à nous deux, on sortait entre 50 000 et 60 000 les bonnes saisons, facilement. Il y en avait du poisson. Une nuit, on a fait trois voyages pour vider la pêche, ma mère nous a demandé : “Qu’est-ce que vous faites?” Elle se demandait ce qui se passait».

Le poisson était là. «Il n’y avait pas d’heure.»

Une fois, «on a sorti 1100 bars et ceux de trois livres en baissant, on les laissait à l’eau. Il y en a qui faisaient 25 livres, 30 livres. Même le cheval n’a pas été capable de tirer ça. Ma mère en a mis deux en conserves et l’hiver, on mangeait du bar.» Et de l’anguille, «ma mère avait sa façon de la cuisiner».

Elle la dégraissait, la faisait griller sur le vieux poêle au bois Bélanger qui trône encore dans la cuisine.

Rodrigue s’en sert encore.

L’hiver, il fallait aussi se préparer à la prochaine saison, refaire le grillage de la palissade. «Il fallait tricoter la broche, on tricotait 1000 livres de broche», du fil de fer, «on faisait 40 pieds de long par 4 pieds de large chaque jour. Il y en a qui le commandaient déjà fait, on l’a fait une fois, mais ça brisait, ça ne toffait pas la saison.»

Ils se sont remis à tricoter la broche. «Ce n’était pas un métier tranquille, c’était de l’ouvrage.»

Mais l’ouvrage a fini par manquer, faute de poisson. «En 1968, mon père m’a dit : “Si jamais tu te trouves une bonne job, prends-la, le poisson s’en va.”» Les grillages ne se remplissaient plus comme avant. «Quand ils ont ouvert l’Expo 67 à Montréal, ça a donné un coup.»

Il a vidé sa dernière pêche en 1974. «En dernier, l’anguille arrivait morte. […] Quand j’ai arrêté, il n’y avait plus de poisson, je ne faisais même pas assez d’argent pour vendre mon permis, il valait 200 $.»

Il est allé à l’aquarium, il y a travaillé jusqu’à sa retraite.

Rodrigue revient à ses anciennes amours depuis quelques années, il a recommencé à tricoter la broche dans son atelier, fabrique des modèles miniatures de ses pêches avec la même minutie qu’avant. Il en fait pour ses nièces, ses neveux. Et ses doigts, malgré les années, n’ont rien oublié du mouvement.

Il vieillit doucement dans le même décor où il a passé tant d'années, devant le fleuve, la marée était baissante quand je suis allée chez lui. «Elle va être basse dans deux heures», moment où il aurait fallu vider la pêche. Rodrigue ne vit pas dans le passé, il pense au moment où il pourra remonter sur son tracteur.

Il sait que le méchant temps ne dure pas.

Que la marée remonte toujours.

Chronique

Surtout ne pas emmerder les pirates

CHRONIQUE / L’analogie n’est pas de moi, elle est de Jean-Thomas Léveillé, vice-président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), il a comparé la crise des médias à un livreur qui garderait l’argent pour lui seul. «C’est comme si vous aviez un restaurant et que moi, j’avais une entreprise de livraison et que je livrais vos repas en gardant tous les revenus. Vous diriez que c’est du vol. C’est ça, c’est du vol.»

C’est court, mais c’est ça.

Et je poursuis que si, par malheur, le restaurateur devait s’en plaindre et réclamer son dû pour pouvoir continuer à payer les aliments et ceux qui cuisinent, on lui dirait sèchement de repenser son modèle d’affaires.

Marche ou crève.

Ça résume, en gros, ce qui se passe avec les médias qui se font siphonner leurs revenus depuis des années par les Facebook, Twitter et Google de ce monde, tellement qu’ils en sont contraints aujourd’hui à implorer l’aide de l’État, État qui préfère éteindre les feux plutôt que de mettre au pas ceux qui les ont allumés.

Allez pirates, continuez à pirater.

Professeur à l’École des médias de l’UQAM, Jean-Hugues Roy a calculé qu’en 2017, Facebook à lui seul est allé chercher 33,7 millions $ en revenus publicitaires à partir du contenu produit par les médias québécois, sans débourser un traître sou noir pour produire ledit contenu.

Jamais les médias n’ont été aussi «consommés», jamais ils n’ont tiré si peu d’argent pour produire l’information.

Le livreur est mort de rire.

Le resto se meurt.

Bizarrement, les concepts de redevances et de droits d’auteurs qui compensent la production d’à peu près tous les types de contenu ne s’appliquent pas aux producteurs de nouvelles, comme si ça allait de soi, comme si ce qui est juste pour la musique et la littérature ne l’était pas pour les médias.

Il faudrait chanter nos manchettes.

Il faudrait du courage politique et le gouvernement fédéral n’en a pas, incapable de mettre son pied à terre devant les géants. On l’a vu avec Netflix, qui a même eu droit à un traitement de faveur, une exemption à appliquer la taxe de vente, sous le fumeux prétexte de ne pas taxer davantage les Canadiens.

La chose est possible, pourtant. Le mois dernier, le parlement français a adopté une loi créant un «droit voisin» que devront verser ceux qui s’enrichissent avec le contenu à ceux qui le produisent. La France devient ainsi le premier pays à légiférer pour un partage des profits, elle devrait être suivie par d’autres États, la directive émanant de l’Union européenne.

Le Canada, lui, fait du surplace. Justin Trudeau a dit jeudi ne pas vouloir de «solution à la pièce» en indiquant que le sujet serait «certainement» abordé pendant le G7 qui a eu lieu en fin de semaine à Biarritz.

Trump est contre, évidemment.

Le plus frustrant dans l’histoire, c’est que la Loi canadienne des droits d’auteurs protège déjà, en théorie, le contenu des médias, c’est écrit noir sur blanc sur le site de Copibec, qui gère au Québec les droits de reproduction des œuvres. «Les droits d’auteur appartiennent de manière exclusive au titulaire de droits. Une autorisation est donc nécessaire pour reproduire, présenter ou communiquer une œuvre tels un livre, un article de journal ou de périodique.»

Les auteurs reçoivent un chèque chaque année du programme fédéral du droit de prêt public (DPP), un montant pour compenser l’accès gratuit des lecteurs à leurs livres dans les bibliothèques.

Pour l’accès aux nouvelles sur Facebook et Twitter, rien.

C’est «bar ouvert».

Et les gens se posent la question, toute légitime, pourquoi je payerais pour lire le journal alors que je peux tout avoir gratuitement? Parce que ce qui donne la valeur au journal n’est pas le papier, mais ce qui est écrit dedans.

Et ça, ça coûte de l’argent.

Je pose cette question, «pourquoi trouve-t-on normal de payer Netflix pour nous divertir, mais pas un média pour nous informer?»

Je ne sais pas ce qui émergera de la commission parlementaire québécoise qui se penche ces jours-ci sur l’avenir et le financement des médias, j’espère seulement que le contribuable ne sera pas le seul à casquer. Il faut aller chercher l’argent que nous perdons à ceux qui le prennent.

Allons, emmerdons les pirates.

Chronique

En direct des îles: restants de table

CHRONIQUE / Ceux qui me connaissent savent combien j’abhorre gaspiller la nourriture, si bien que je prends un soin jaloux à conserver les restants de table après le repas, même s’il ne reste que quelques bouchées.

J’ai fait pareil pour ces petites histoires qui m’ont été racontées depuis mon arrivée aux Îles, je les ai gardées précieusement dans mon calepin de notes en me disant que je vous les servirais un moment donné. Alors voici un collage d’anecdotes et de palabres — un hybride madelinot entre la rumeur et la légende — pour clore cette série, étant de retour sur la Grande terre…

Vlan dans les dents

L’histoire se passe à la fin du siècle dernier sur le traversier entre Souris à l’Île-du-Prince-Édouard et les Îles-de-la-Madeleine, les membres d’un groupe de motards criminalisé commencent à faire du trouble au bar, au point où le capitaine est appelé pour venir calmer les esprits qui s’échauffent.

Le capitaine Chevarie se pointe, il marche d’un pas calme, il demande un verre de lait au barman.

Il attend son verre de lait.

Une fois servi, le capitaine se dirige tout aussi calmement vers celui qu’il perçoit être le chef de la bande, pose son verre sur la table. Le patron des motards n’est évidemment pas impressionné par l’homme aux quatre galons et au verre de lait, il commence à se payer sa tête et à faire de l’esbroufe.

Le capitaine attend un moment de silence pour prendre la parole, j’imagine le dialogue selon ce qui m’a été raconté.

— Vous venez aux Îles?

— Oui monsieur! (sur un ton baveux…)

Le capitaine poursuivit, sans broncher.

— Quand vous arriverez de l’autre bord, vous vous informerez comment ça coûte pour renvoyer vos bicycles en morceaux par la malle.

— …

— Il n’y a qu’une compagnie qui fait la traverse et ça me surprendrait beaucoup que vous trouviez un pêcheur pour vous ramener.

Sur ce, le capitaine remonté à la timonerie, n’a plus entendu parler de ces turbulents passagers, qui ont filé doux le reste de la traversée…

La loi du nombre

Suite de l’histoire, les motards criminalisés débarquent sur l’archipel, ils commencent à faire du trouble comme ils l’avaient fait sur le traversier.

Des gens appellent la police.

Mais à l’époque, il n’y a que quatre ou cinq agents aux Îles, les motards sont largement en supériorité numérique et ils n’ont pas l’habitude ni la réputation de se laisser intimider par les forces de l’ordre.

Qu’à cela ne tienne, un policier va voir le chef du groupe, il opte pour la psychologie inversée.

— On commence à recevoir des plaintes à votre sujet.

— Ouin, pis? 

— Regardez autour de vous, dans chacune des maisons, il y a une carabine. S’il arrive quelque chose, si le monde se choque, on ne sera pas assez de policiers pour vous protéger…

Persona non grata

Dans le même ordre d’idées, 1995, le militant animaliste Paul Watson a la brillante idée de débarquer aux Îles-de-la-Madeleine pour dénoncer la chasse aux phoques, il pousse sa témérité jusqu’à filmer un cimetière où des Madelinots sont enterrés, en faisant un boiteux parallèle avec les animaux tués. 

C’en est trop.

En moins de temps qu’il n’en faut pour crier loup marin, une centaine de chasseurs s’attroupent dans le lobby de l’hôtel où loge le président de la Sea Shepherd Society, ils lui font clairement comprendre qu’il doit partir. La foule est à ce point en colère que la Sûreté du Québec doit intervenir pour escorter Watson, que la direction de l’hôtel a aussi prié de quitter les lieux…

L’invincible Augustin

Je vous ai parlé des marins qui ont péri en mer, voici l’histoire d’un homme qui a été l’unique survivant du naufrage du SS Wasp en novembre 1871. Le premier maître Augustin LeBourdais — certaines sources parlent d’Auguste — a passé plusieurs jours dans le froid, fouetté par les grands vents, avant d’apercevoir un premier signe de vie et de s’y rendre de peine et de misère. 

Dans une lettre qu’il a écrite à ses parents en 1872, il raconte : «Depuis le mercredi au soir jusqu’au dimanche, le mauvais temps continua toujours avec violence, je passai ce temps-là sur la dune de sable […] à l’abri du vent, sans voir personne, la neige qui tombait sur moi et mon butin gelé, sans feu, couché sur la terre, la seule nourriture que je pouvais recueillir était de la neige, rien sur la tête.»

LeBourdais fut sauvé in extremis. «Je vis un homme de très loin. Ne pouvant être entendu par mes cris, je me dirigeai vers lui quand je vis une fumée à une certaine distance. Le courage me revint et je parvins à m’y rendre seul, et de là, je fus transporté aux maisons où j’ai perdu les pieds et bien manqué de mourir.»

Il n’a pas perdu pied, il a perdu les pieds, littéralement. 

Amputé des deux jambes, il a passé les premiers mois de 1872 aux Îles, avant d’être transféré à Québec pour poursuivre sa convalescence. 

Mais il n’en avait pas fini avec les Îles, il est revenu quelques années plus tard après avoir appris le morse, et il a implanté en 1880 dans le Golfe le premier réseau de télégraphie, une véritable révolution pour l’archipel. 

Son télégraphe est au Musée de la mer.

Ses prothèses aussi.

Mylène Moisan

Perdus corps et biens

CHRONIQUE / « SOS EN PERDITION QUELQUES MILLES AU SO ILES DE LA MADELAINE POSITION EXACTE IMPOSSIBLE A DETERMINER A PEU PRES DIX MILLES SO DES ILES DE LA MADELEINE LES CANOTS SONT A LA MER PAR GROSSE MER SOS.»

20h10, 7 décembre 1917.

On n’aura plus aucune nouvelle du Simcoe, un navire du gouvernement canadien parti de Terre-Neuve avec 200 tonnes de charbon pour ravitailler les phares des Îles-de-la-Madeleine. La mer est à ce point déchaînée qu’aucun bateau n’ose aller à son secours. Un seul se lance à sa recherche de Pictou le lendemain, il revient bredouille. 

La mer a avalé le CGS Simcoe.

Et 44 hommes.

Le naufrage passe pratiquement inaperçu, on ne retrouve à peu près aucune information dans les médias de l’époque. L’attention médiatique est ailleurs, un bateau chargé de munitions a explosé la veille dans le port d’Halifax, défigurant la ville, tuant presque 2000 personnes, en blessant 6000.

Qu’à cela ne tienne, Charles Cormier s’est mis en tête de retrouver le Simcoe à partir de presque rien, aucune position précise à part celle contenue dans le message de détresse, dix mille au sud-ouest des Îles. «Ça en fait grand», convient le chef mécanicien de la Garde côtière canadienne, qui a tracé sur une carte un long corridor où pourrait reposer l’épave du bateau.

Comme chercher une aiguille dans un champ de foin.

Marin aguerri — il a entre autres navigué sur le Sedna IV — Charles est également un plongeur en eau froide. Un et un font deux, il a entrepris depuis cinq ans de quadriller les fonds marins avec son bateau, qu’il a équipé d’un puissant sonar. Une patiente battue presque à l’aveugle. «Il faut passer lentement, sinon je risque de passer tout droit sans le voir.»

Il fait ça à temps perdu, pendant ses vacances, quand les conditions météo sont favorables. Il n’est pas encore sorti cette année, trop de vent.

Charles ne s’intéresse pas seulement à la carcasse du Simcoe. «Ce n’est pas tant le bateau qui m’intéresse, mais l’histoire qu’il y a autour. C’est fascinant.» Il veut en savoir plus sur les 44 hommes qui ont péri, le fil des événements qui ont conduit au naufrage, par ce funeste vendredi de grosse mer et de tempête de neige.

Les phares qu’ils approvisionnaient ne lui ont été d’aucun secours.

«La visibilité était nulle.»

Il a passé trois journées à Ottawa pour fouiller dans les archives, il a réussi à trouver l’identité des membres de l’équipage. «Il y en avait de Gaspé, de L’Islet, beaucoup de Lévis. Il y avait beaucoup de Québécois», les autres venant pour la plupart de St John au Nouveau-Brunswick, où le bateau devait se rendre après avoir complété la tournée des 24 phares. Le Simcoe devait remplacer un bateau qui n’avait pas suffisamment de puissance pour naviguer dans ce secteur.

«C’était sa première sortie dans le Golfe», la seconde pour le capitaine W.J. Dalton, qui connaissait donc peu l’endroit.

Le dernier message avant le SOS a été envoyé à 11h15 le 7 décembre, Charles a tenté d’imaginer l’itinéraire entre les deux. Il a même réussi à trouver la direction et la force du vent ce soir-là, en tenant compte de la vitesse du bateau, du poids du chargement et des conditions météo.

Il a déjà suivi une fausse piste, une rumeur qui l’a envoyé au large de Old Harry. «Il n’est pas là.»

Mylène Moisan

Tout sauf l’hiver de force

CHRONIQUE / Presque trois ans déjà que la Buvette a pignon sur rue sur La Grave, avec ses tapas et ses spécialités, son loup-marin au chimichurri est apparemment un délice.

Je n’y suis pas allée.

Ce n’est pas parce qu’il y a trop de restaurants aux Îles, au contraire, il n’y en a jamais eu aussi peu, et ceux qui restent doivent parfois réduire leurs heures d’ouverture, ils n’arrivent pas à trouver assez de personnel.

La pénurie de main-d’œuvre frappe fort.

En fait, aucun des quelque 80 000 touristes venus aux Îles cet été n’est allé trinquer ou souper à la Buvette, personne n’a remarqué en marchant sur le chemin de la Grave qu’il y a un restaurant à l’intérieur de la maisonnette en bardeau de cèdres gris, celle avec quatre petites fenêtres et deux portes vertes.

Il faut revenir fin novembre.

Sonia Painchaud aura alors accroché l’enseigne et son amoureux Étienne se sera remis aux fourneaux, pour un troisième hiver.

«C’est vraiment un restaurant pour les gens des Îles», explique Sonia, ceux qui y passent l’hiver et ceux qui les visitent. Les restaurants de l’archipel font habituellement l’inverse, ils roulent à plein régime entre la Saint-Jean et la fête du Travail, accrochent leurs tabliers pendant la froide saison.

C’est surtout vrai sur La Grave, reconnue site patrimonial en 1983 par le gouvernement québécois, aussi achalandé l’été que déserté l’hiver. Restent ceux qui y sont ancrés à l’année comme Sonia, Étienne, les voisins autour. «La faune de La Grave l’hiver, c’est vraiment trippant.»

Des irréductibles Gaulois.

Chronique

En direct des îles: le curé de Medellín

CHRONIQUE / Drôle de retour de l’histoire, le Québec doit maintenant faire venir des prêtres de l’étranger pour s’occuper des fidèles. Jose Ramiro London Jaramillo m’attend à l’église Saint-Pierre où j’ai rendez-vous avec lui. Il est débarqué aux Îles-de-la-Madeleine il y a un peu plus de deux ans, loin de sa Colombie natale, où il a été ordonné prêtre en 2003. «J’ai toujours voulu être prêtre. J’avais trois ans, je jouais à la messe avec des tranches de bananes.»

Il ne pouvait pas s’imaginer qu’à 47 ans, il viendrait prêcher devant les Madelinots. 

«Je suis en mission ici.»

Les missionnaires partaient du nord vers le sud, ils font le chemin inverse aujourd’hui. «En Colombie, il y a beaucoup de prêtres, pas ici. Il y avait déjà deux prêtres de Colombie à Gaspé, ils ont su qu’ils cherchaient quelqu’un aux Îles et ils ont demandé à mon évêque. Un des deux prêtres, j’avais étudié avec lui, j’ai dit : “j’y vais!”»

Il officiait jusque-là dans la paroisse de Sante Fe de Antioquia, un village de quelque 23 000 âmes à 60 kilomètres de Medellín où il a grandi, où il jouait à la messe, enfant. 

Son église était pleine à craquer. «C’était très bien là-bas, les églises étaient toujours remplies, c’était plein de monde, c’était vivant. Il y avait les enfants en avant, avec les mains en prière…» Il joint en parlant ses deux mains. 

«C’était beau.»

C’est ce qui l’a frappé le plus en arrivant ici, pas la neige, pas les grands espaces, mais le vide dans les églises.

Il ne se plaint pas, répète que «Dieu n’oblige pas».

Il se concentre sur les gens qui pratiquent encore. «Il y a beaucoup de célébrations ici, c’est plus pratiquant qu’ailleurs au Québec.» En plus de tous les rituels liés à la mer, la bénédiction des pêcheurs qui partent à l’aube pour le homard, la messe quand la saison est finie.

Il baptise des enfants, des bateaux.

Il fait tellement de funérailles qu’il se demande s’il y a vraiment 12 000 habitants aux Îles. «C’est presque tous les jours…»

Ramiro ne parlait pas un mot français quand il est débarqué au Québec, il est d’abord passé par Montréal et Québec pour apprivoiser la langue. La langue française, pas le «parler madelinot», avec sa couleur et ses mots qui n’existent qu’ici, et que même le francophone de souche ne saisit pas toujours.

Comme on dit ici, «what a» méchant défi. «Jusqu’à l’âge de trois ans, tu peux apprendre toutes les langues. Moi, je suis arrivé à presque 48 ans! Au début, les gens ne me comprenaient pas… je priais, je suis un homme calme. Et maintenant, je comprends tout, tous les accents.»

Et il parle parfaitement.

Ramiro chante et joue de la guitare, il boulange. Il a étudié en philosophie, en psychologie, en arts martiaux aussi. Nous avons parlé de sa Colombie, de Medellín «qui est la ville la plus belle», de Carthagène «où il fait trop chaud».

Ramiro aime le froid.

Il aime le froid de l’hiver autant que la chaleur des Madelinots. «C’est une autre réalité ici, tout est différent. C’est très beau, les gens sont très accueillants, c’est du bon monde. Mais ce qui m’inquiète, c’est les jeunes.»

Il aimerait en voir plus.

Il se souvient d’un soir de janvier, dans la tempête. «C’était l’hiver, ma voiture ne fonctionnait pas bien, j’ai dû m’arrêter, il était presque minuit. Il y a trois personnes qui se sont arrêtées pour m’aider. Le monde est charitable.»

On a encore, ici, le sens du collectif.

L’automne dernier, Ramiro a eu du renfort du Bénin, le père Pyrrhus Hervé Agonhossou a pris le relais de l’abbé Réjean Coulombe. Ensemble, ils s’occupent des huit paroisses de l’archipel, de Bassin à Grande-Entrée, une centaine de kilomètres entre les deux extrémités, et les tempêtes l’hiver.

Ramiro et son confrère ne chôment pas, les messes sont réparties sur plusieurs jours de la semaine, sauf les lundis et vendredis, où ils sont disponibles pour rencontrer les gens, aller les voir en résidences. «Je travaille en masse pour le Bon Dieu! Ici, on est occupés tout le temps, on fait ce qu’on peut.»

Il prie beaucoup.

Pour la fête des Acadiens jeudi, il y a eu la messe de l’Assomption sur la butte à la croix à Havre-Aubert, elle y a été érigée en 1811. C’est au pied de la colline où, à la fin du 18e siècle, a été construite la première chapelle.

Où officiaient, comme aujourd’hui, des prêtres venus d’ailleurs.

Venu de France en 1774, le premier curé missionnaire ne l’a d’ailleurs pas eu facile, avec une «église itinérante» qui couvrait les Îles, le Cap-Breton et le Nouveau-

Brunswick, avec ce que ça implique. Dans un texte écrit par Rose-Délima Gaudet en 1979, j’ai trouvé ces quelques mots de Thomas-

François Leroux, qui donnent une bonne idée de l’ambiance à l’époque. «J’ai eu beaucoup de tribulations. On m’a mis le pistolet sur la gorge. J’ai fait naufrage une fois. Je suis tombé à la mer dont j’ai été retiré n’ayant plus ni mouvement ni connaissance, en revenant de mes missions. Sans compter la faim et la soif, réduit à manger de la soupe à la vache marine [le morse], et encore elle était puante. Après tant de travaux, de peines et de fatigues, on cherche à me persécuter mal à propos. Dieu soit béni!»

Un Irlandais a pris le relais en 1784.

Presque 250 ans plus tard, Ramiro a répondu au même appel, celui d’assurer la survie de ces paroisses plantées en plein milieu du Golfe. «Les gens d’ici, ceux qui pratiquent encore, ils ont besoin de prêtres.»

Dieu a beau être partout, il lui faut de «bons diables» comme Ramiro.

Mylène Moisan

En direct des Îles: là où paissent les vaches

CHRONIQUE / L’île d’Entrée est une ironie, une île tout en lenteur qu’on visite en vitesse.

Et pourtant.

Ceux qui s’y rendent, généralement, décollent aussitôt débarqués du bateau vers la Big Hill, le sommet le plus élevé de l’archipel, d’où on a par temps clair une vue hallucinante sur l’horizon tout autour. On monte les 174 mètres, on prend quelques photos, on lunche et on redescend vers le bateau.

Comme si on en avait fait le tour.

Jarrett Quinn y est né il y a 44 ans, il y a passé son enfance, jusqu’à neuf ans. «C’était l’fun, vraiment, c’était un gros terrain de jeu. C’était un autre beat, tu partais le matin et tu revenais le soir, t’avais mangé tes trois repas, mais pas nécessairement chez vous. Quand t’es jeune, tu n’as pas l’impression que tu vis isolé.»

Tu vis tout court.

Ils étaient environ 175 à habiter l’île, ils sont aujourd’hui une soixantaine. «On était quatre de mon âge, on jouait tout le temps. Il y avait plus de monde de 20 à 40 ans, c’était extrêmement actif, il y avait du hockey, de la balle-molle, les Madelinots y allaient la fin de semaine.»

Il n’y a plus rien de tout ça aujourd’hui.

L’école a fermé en 2015.

Mais elle pourrait revivre autrement, Jarrett – avec d’autres – travaille fort pour lui donner une nouvelle vie. «On voudrait faire une salle communautaire, une cuisine collective, y déménager le musée qui est trop à l’étroit. On veut aussi en faire un point de services pour les gens.»

On, c’est le Conseil des anglophones de l’archipel, CAMI, Jarrett y est depuis janvier agent de développement. 

Il a fait installer des bancs de parc cet été, amélioré la signalisation, il offre des visites guidées pendant la semaine. Ce qu’il voudrait surtout, c’est que les gens ne viennent pas à la va-vite. «Le monde passe, débarque du bateau, monte la butte, puis repart. Mais il y a tellement plus que ça…»

Mylène Moisan

En direct des Îles: tous pour tous

CHRONIQUE / «Veut-on parler de tourisme? Dans le contexte actuel, on ne peut vouloir garder le touriste plus longtemps sur les îles, être plus courtois avec lui, lui fournir de meilleures accommodations et de meilleures possibilités d’amusement parce qu’il est quasi-inexistant et à la merci du service désuet de traversier.»

On est en janvier 1966.

Jean-Jacques Lefrançois concluait une série d’articles sur les Îles-de-la-Madeleine pour la Revue Desjardins, il faisait référence à un document rendu public un peu plus tôt, le cahier IX de L’Esquisse du Plan du Bureau d’aménagement de l’est du Québec (B.A.E.Q.), qui dressait un portrait de l’archipel.

Le portrait était plutôt sombre, il y était surtout question d’une économie exsangue reposant uniquement sur l’industrie de pêche, qui devait être repensée. «Les transports ne se feront jamais autrement que par mer et par air avec la terre ferme; la forêt ne sera jamais exploitable sur une base industrielle; les usines sont non-rentables parce que trop limitées. Les îles n’ont que la pêche en commun avec la Gaspésie et rien avec le Bas-Saint-Laurent si ce n’est la faiblesse de l’économie et, conséquemment, le haut taux de chômage et de bénéficiaires d’allocations d’assistance.»

La dèche, donc.

Et ça avait déjà été pire, les Madelinots ont longtemps été à la merci des seigneurs et des commerçants qui venaient ici s’enrichir avec les pêcheries des Îles, qu’ils échangeaient à des prix ridicules contre ce qui manquait sur l’archipel, c’est-à-dire à peu près tout, en s’assurant de maintenir les pêcheurs endettés.

On appelle ça de l’esclavage par la dette.

Et là, au début des années 30, les Madelinots en ont eu assez, ils se sont organisés en coopératives de pêcheurs pour s’enrichir ensemble au lieu d’enrichir les autres. Ils ont fait la même chose une dizaine d’années plus tard pour remplacer les magasins où ils allaient s’endetter, avec des coopératives de consommation.

Ils ont pris le contrôle de l’économie locale.

Ils ont donné à ces magasins de jolis noms, l’Unité, l’Éveil, l’Amitié, la Sociale, comme ils l’avaient fait avec les coops de pêcheurs, La Vaillante et l’Escouade. Ensemble, c’était l’Idéale fédérée.

La plupart des supermarchés sont encore des coops.

Chronique

En direct des îles: la vieillesse comme un bardeau

CHRONIQUE / -Pépé, regarde-moi! -Clic. Meggy Turbide a appuyé sur le bouton de l’appareil photo que ses parents lui avaient donné en cadeau, elle devait avoir sept, huit ans. «C’était mon premier appareil, c’était ma première photo. Je l’ai fait développer, je l’ai encore.» Et elle n’allait plus nulle part sans sa caméra. «Je posais tout.»

Elle a posé, posé, posé, a fait son primaire, son secondaire, est arrivée le jour où elle devait choisir ce qu’elle allait faire dans la vie. «La journée d’inscription au cégep a été la pire journée de ma vie. Je ne voulais pas partir à l’extérieur pour étudier et je ne trouvais aucun programme qui m’intéressait.»

Elle s’est inscrite au programme de base, a fait une journée.

Et pourtant, ce qu’elle devait faire crevait les yeux. «On aurait dit qu’être photographe aux Îles, ce n’était pas accessible, je pensais que ce n’était pas possible. Je suis allée voir le conseiller en orientation, il m’a posé des questions, je lui ai parlé de ce que j’aimais. Il m’a ouvert à ça.» 

Le déclic s’est fait.

Meggy a trouvé un cours de photographie à distance dans un collège de Montréal, a suivi un programme au cégep des Îles pour démarrer une entreprise. Elle a réussi à étudier sans sortir des Îles, nombreux sont ceux qui doivent s’exiler. Elle a d’abord et avant tout réussi à trouver un métier qu’elle aimait.

«À 18 ans, j’avais mon entreprise.»

Elle n’a jamais arrêté depuis, le bouche-à-oreille madelinot faisant son œuvre. Elle fait de tout, mariage, maternité, famille, portraits, avec souvent les Îles en arrière-plan, éclairées par le soleil de fin de journée.

Elle a aussi fait une exposition.

Vous imaginez tout de suite les photos, les caps rougis dans le soleil incandescent, la lune jetant un pont de lumière sur la mer.

Eh non.

Meggy a choisi de photographier 10 personnes âgées, des gens autour d’elle qu’elle connaissait, qu’elle a voulu immortaliser. «Les paysages, c’est moins ma force. Moi, c’est plus l’être humain. Je voulais des personnes normales qui n’avaient pas été dans les honneurs, des gens qui avaient travaillé toute leur vie.» 

Qui travaillent encore. «Il y en a un qui fait encore la pêche au homard, c’est notre voisin, il doit avoir 70 ans passés. Hier encore, je le voyais faire ses cages.»

Pour le printemps prochain.

À 24 ans, Meggy préfère la beauté des gens à celle des paysages. «À l’école, ma matière forte, c’était l’histoire. Mais je trouvais qu’on misait beaucoup sur la jeunesse, alors que c’est la vieillesse qui est importante. Vieillir, c’est un privilège. Et je trouve qu’on ne les valorise pas assez, on devrait plus les mettre en valeur.»

Elle aime bien cette citation d’Alphonse Karr : «ne pas honorer la vieillesse, c’est démolir la maison où on doit coucher le soir.»

Elle les honore à sa façon, avec sa caméra. Elle a eu l’idée de mettre en arrière-plan les couleurs de l’arc-en-ciel, pas en studio avec de grands panneaux et des lampes, elle allait les trouver où elles étaient aux Îles.

Sur les maisons.

Pas n’importe quelles maisons, celles en bardeaux de cèdre. «Le choix du bardeau est significatif. Il y en a partout aux Îles, il est fort, il résiste aux tempêtes et aux grands vents, comme les personnes âgées. […] Il y a une résilience chez les gens, peu importe les tempêtes, on se relève toujours.»

Le caractère se forge ici comme les caps.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Meggy a toujours écouté les plus vieux se raconter. «C’est l’fun de savoir d’où on vient, ça nous permet de mieux apprécier ce qu’on a.» Le 29 novembre, quand les Îles se sont retrouvées isolées après le bris d’un lien sous-marin, elle a pris la mesure de son insularité. Elle a écrit ceci sur Facebook : «Nous vivons la vraie vie d’insulaires. Celle de nos grands-parents. […] Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi proche des gens depuis que je suis coupée du monde.»

Une occasion rare.

Elle m’avait donné rendez-vous au Café de la Grave, où ses 10 portraits ont été exposés l’année dernière, avant de l’être à l’hôpital, où voir des personnes âgées tout sourire faisait le plus grand bien. 

Souriants et fiers. 

Mylène Moisan

En direct des Îles: avoir le temps, le prendre

CHRONIQUE / Si vous demandez l’heure à un Madelinot, il se peut qu’il vous réponde «ici, on n’a pas l’heure, on a le temps.»

Vous ne serez pas plus avancé.

Mais vous comprenez l’idée, pour profiter de la vie, il faut d’abord profiter du temps, et ce n’est pas tant d’en avoir qui compte, mais ce qu’on fait avec.

Jean-Guy Poirier, lui, fabrique des répliques de bateaux, des répliques à l’identique de frégates, de galions, de négriers. Il fait ça depuis une quarantaine d’années dans son sous-sol, certains diraient par temps perdu.

Je dirais par temps trouvé.

Il a eu l’idée en lisant — et en relisant — Voyage autour du monde de Bougainville. Il était fasciné par les aventures de l’explorateur, tout autant par le plan du bateau qui se trouvait dans le livre. Il a voulu le reproduire, en vrai, il devait avoir 33, 34 ans, n’avait jamais construit de bateau avant ça.

«J’ai commencé en 1978. C’est bizarre que j’aie pu continuer, parce que je n’étais pas patient…»

Parce que de la patience, il lui en a fallu, quand il se trompait, quand il devait tout recommencer. «J’en ai perdu du bois, sur le premier. Moins sur le deuxième, moins encore sur le troisième…»

Il en a fait 17.

Mylène Moisan

En direct des Îles: les bot’ à ouelle…

CHRONIQUE / Avant le moteur, il y avait les voiles. Et les rames, quand il ne ventait pas. «J’ai connu des pêcheurs qui pêchaient à la voile et, quand il y avait des étés de calme, ils devaient ramer pour y aller, ils passaient la journée à «giguer» la morue, et ils devaient ramer pour revenir…»

Et ils recommençaient le lendemain.

«La voile, c’était la misère.»

Normand Briand, qui fait partie de ma belle-famille, a travaillé pendant 30 ans pour la Garde côtière, et il fait de la voile autour des Îles depuis qu’il est jeune. Il a eu son premier voilier à 14 ans, le Astérix, en plywood. «Je l’avais acheté 50 $, je me suis amusé deux ans avec ça, je suis allé de Havre-Aubert à Grande-Entrée…»

C’était il y a presque 50 ans. «J’étais hardi!»

Jusque-là, les bateaux à voile — qu’on appelle ici un bot’ à ouelle — avaient disparu avec l’arrivée du moteur, ce fameux moteur à un cylindre baptisé «tocotoc» à cause du bruit qu’il faisait. Les pêcheurs ont vite troqué la voilure pour la machine. «Et on dit que quand ils ont mis des moteurs, il a recommencé à venter…»

On dit aussi, «ne crois rien de ce que tu entends, et la moitié de ce que tu vois».

Libérés de leur dépendance à Éole, les pêcheurs ont abandonné les voiles comme une délivrance, jamais il ne leur est passé par la tête à l’époque qu’on puisse s’amuser sur l’eau avec ce maudit gréement.

C’était un bon débarras.

Il a fallu attendre le début des années 70. «Les premiers qui ont commencé à faire de la voile, c’est Gilbert Cormier et Albert Delaney, ils se sont fait construire des bateaux identiques, des 30 pieds, par Léo Leblanc», dont l’entreprise a été reprise par son fils Camil, puis par son petit-fils Jean-Félix.

Normand s’est joint à eux quelques années plus tard. «On était une communauté d’une dizaine au début.»

À faire de la voile par plaisir.

Au fil des années, le nombre d’adeptes de la voile a augmenté, jusqu’à une cinquantaine aujourd’hui sur l’archipel. Ce qui est peu sur une population de 12 000 personnes, entourées de mer et de vent. Il n’y a qu’à arpenter les quais pour voir que le bateau, ici, c’est d’abord pour pêcher.

Et qui connaît les Îles sait qu’on ne s’y aventure pas comme sur un lac, il y a eu entre 700 et 1000 naufrages autour de l’archipel. 

N’empêche, chaque année, des voiliers venus d’ailleurs viennent accoster ici, les rares touristes à ne pas débarquer de l’avion ou du traversier. La plupart se sont d’abord rendus à Rivière-au-Renard en Gaspésie, d’où ils ont entrepris la traversée du golfe vers les Îles, au moins 20 heures de navigation en continu.

«Entre les deux, il y a le banc des orphelins, on ne l’appelle pas comme ça pour rien…» La mer a toujours le dernier mot.

Il en a sorti plus d’un du pétrin pendant ses années à la Garde côtière. Une famille entre autres, qui était à 10 milles de l’Île Brion, à bout de forces. «Je leur ai dit où ils pouvaient aller s’ancrer pour se reposer avant de repartir.» En 30 ans, il en a vu de toutes sortes. «Il y en a qui auraient mieux fait de rester chez eux…»

Mais pour ceux qui arrivent, la traversée en vaut la peine. Ils sont quelques-uns à être amarrés autour des Îles, venus de Portneuf, de Rimouski, de Québec. De ceux-là, un bateau dont je vous ai déjà parlé, le Jamia, élégante goélette américaine construite en 1936, amoureusement restaurée.

Jean-Patrick Laflamme et Stéphanie Bleau ont mis 10 ans à lui redonner l’allure qu’elle avait à l’époque.

Pour leur premier voyage, ils ont mis le cap vers l’archipel, ils sont arrivés au quai de L’Étang-du-Nord où leur voilier, attaché entre deux bateaux de pêche, ne passe pas inaperçu. «Il y a eu du bouche-à-oreille par les gens des Îles qu’on connait, ils en ont entendu parler et ils passent nous voir. Ils nous disent je suis le père d’Untel, la mère d’Untel… on se sent un peu de la famille, c’est spécial.»

Chronique

En direct des îles: des souvenirs heureux

CHRONIQUE / Déjà un mois que je vous écris des Îles-de-la-Madeleine, que je vous raconte des histoires et des palabres, que je vous parle de «mes îles», que je fréquente depuis 15 ans. Depuis un mois, vous m’écrivez aussi. Vous me parlez de «vos îles», où vous êtes né ou avec lesquelles vous êtes tombé en amour, où vous avez vos habitudes. Et vos souvenirs. Voici, dans le désordre, certains messages que j’ai reçus et que j’ai eu le goût de partager avec vous, tout simplement.

Le pilote s’amuse

Du haut des airs, l’archipel a la forme d’un hameçon accroché à la mer, Michel a pu l’observer de tous les côtés. «Durant presque 15 ans lorsque je pilotais pour feu Inter-Canadien, j’ai fait souvent le trajet vers les Îles et, quand la météo s’y prêtait, je faisais un grand circuit avant d’atterrir pour permettre aux passagers d’apprécier le paysage… mais je me gâtais moi-même! Plus tard, avec mon travail chez Air Transat, je ne faisais que survoler ces îles que j’aime tant et encore là, je faisais une adresse aux passagers «à votre gauche vous pouvez admirer les Îles-de-la-Madeleine»…»

Je vous inclus une rare photo des îles d’un bout à l’autre.

Chronique

En direct des îles: les amoureuses du sable

CHRONIQUE / Ils ont agrandi cette année le stationnement de la plage de la Dune du sud, une des plus courues de l’archipel, avec ses grands caps de terre rouge. Sauf qu’il n’y a plus de plage.

On a fait le saut, début juillet, quand on s’est pointés là, quand on a voulu contourner le premier cap et qu’on a vu qu’il n’y avait que de l’eau de l’autre côté, là où il y avait avant une large dentelle de sable.

Les tempêtes de l’hiver l’ont mangée.

Il reste la portion qu’on appelle la Cormorandière, qui s’étire de l’autre côté, mais n’empêche.

Pascal Poirier, qu’on appelle ici Pascal à Jacques, est particulièrement attentif aux changements qui s’opèrent année après année. «C’est normal qu’après l’hiver, qu’avec les grosses tempêtes, qu’il y ait des plages qui soient mangées, mais elles se reforment habituellement après. Ce n’est pas le cas cette année. À Dune du sud, c’est fou, elle s’est fait laver, t’as de l’eau jusqu’ à la taille! Même l’escalier pour descendre a été arraché.»

En plus des autres caps, avalés par la mer.

La tempête du 29 novembre, qui a coupé les Îles du reste du monde, a particulièrement amoché le littoral. Des sections de la piste cyclable ont été emportées, la route menant à la Grande-Entrée a été submergée. Le ministère des Transports a ainsi dû procéder à l’enrochement de certaines sections en plaçant des pierres sous un couvert de sable, pour ne pas altérer le paysage.

Un budget de 25 millions $ a été alloué à l’archipel pour protéger ses côtes, il en faudra sûrement plus.

«Les Îles sont aux premières loges des changements climatiques. On vit des choses qu’on pensait impensables avant, comme le couvert de glace qui nous protégeait et qui est beaucoup moins important», illustre Pascal qui a été technicien de la faune pour les espèces en péril et pour la protection des dunes pour l’association Attention Fragîles, qui veille depuis 30 ans sur l’archipel.

Dans sa flore, il y a ce qui peut avoir l’air d’un vulgaire brin d’herbe.

C’est sa police d’assurance.

Le foin de dunes pousse partout sur les Îles, on le nomme comme ça parce que les Madelinots en fauchaient quand ils manquaient de fourrage pour le bétail. C’est le meilleur indicateur pour le sens du vent.

Son vrai nom, ammophile, veut dire amoureuse de sable.

Et elle tient les Îles ensemble, littéralement. «C’est une plante essentielle. C’est l’ammophile qui construit la dune et, sans les cordons dunaires, on ne pourrait pas passer d’une île à l’autre en voiture. Il faudrait des traversiers…» Ou des ponts, comme celui entre l’Île de Cap-aux-Meules et celle de Havre-aux-Maisons.

Les autres sont liées par la dune, tenue par les racines de l’ammophile.

Elle permet aussi de préserver les lagunes. «C’est là où on fait l’aquaculture des huîtres, des moules, des pétoncles. Si la dune lâche, ça devient des baies!»

Ça fait des années, donc, que Pascal et plusieurs autres se battent pour préserver le foin de dunes, particulièrement malmené par ceux qui le piétinent ou, pire encore, qui roulent dessus avec leurs véhicules. Il n’y a pas si longtemps encore, les camionnettes circulaient sur les dunes comme sur les chemins.

À trois exceptions près, les plages sont désormais interdites du 1er mai au 15 septembre.

En théorie, les dunes sont mieux protégées.

En pratique, c’est une autre histoire. «Les gens sont plus sensibilisés qu’avant, mais il y a encore du travail à faire.» Autant auprès de certains résidents qui continuent à faire comme avant et des touristes, qui ne mesurent pas toute l’importance de ces grandes herbes qui bordent les buttereaux.

Il y a un propriétaire privé qui aurait, cette année, «bulldozé» de la dune pour y installer des véhicules récréatifs.

«Quand l’ammophile n’est plus là, une fois que la dune est partie, il est trop tard, le dommage est fait. C’est comme couper un arbre, quand il est coupé, il est trop tard, quand bien même tu mettrais de la colle Lepage!»

Mais la pression du tourisme — et des revenus qui vont avec — est forte. Les touristes convergent toujours plus vers l’archipel qui a connu l’an dernier une saison record de 77 000 visiteurs et la tendance devrait se maintenir cet été. «C’est nous qui sommes responsables de les encadrer. On pourrait mettre des panneaux d’information dans le bateau, ce serait un début…»

La presque totalité des touristes arrive à bord du Madeleine, on pourrait même leur remettre un dépliant lorsqu’ils payent leur passage. C’est bien de leur dire ce qu’ils peuvent faire aux Îles, mais on pourrait aussi leur dire ce qu’ils peuvent faire pour elles.

Ce serait la moindre des choses.

Chronique

En direct des îles: l'histoire qu'on raconte trop peu

CHRONIQUE / 1822, Isaac Coffin, premier seigneur des Îles-de-la-Madeleine, envoie une lettre à l’Angleterre. Il veut vendre l’archipel aux Américains.

Une trentaine d’années après en avoir obtenu la concession, l’amiral calcule que son investissement ne lui rapporte rien, ses tentatives de mettre un terme au carnage du morse ont totalement échoué, tout comme la monnaie qu’il y a introduite en 1815, le Magdalen Island Token, frappé d’un phoque d’un côté, d’une morue de l’autre.

C’est aujourd’hui une des pièces les plus prisées au monde.

Raynald Cyr ouvre devant moi un cartable où il conserve précieusement celles qu’il possède, il les a achetées un peu partout, jusqu’en Chine. «J’en ai vu circuler sur les sites. En bon état, ça peut valoir jusqu’à 11 000 $.» Lui les achète pour les ramener d’où elles viennent.

Comme la lettre de Coffin, qu’il retire avec précaution d’une enveloppe. «Je suis allé l’acheter dans un encan aux États-Unis.»

Coffin a dû attendre deux ans avant de recevoir la réponse de l’Angleterre, qui refusait d’accéder à sa demande. Il revint à la charge quatre ans plus tard en tentant de les annexer à la Nouvelle-Écosse.

En vain. Les Îles allaient demeurer québécoises.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été fasciné par l’histoire de ses Îles, il collectionne tous les bouquins qu’il trouve. Il me montre à l’intérieur de l’un d’eux la photo de Pierre Elliott Trudeau, prise l’été suivant la Crise d’octobre, en train de prendre un bain de soleil sur la plage de La Bluff.

Il en sort un autre, Chez les Madelinots, écrit en 1920 par Marie Victorin.

Ils sont une poignée de passionnés comme lui à rapailler dans leurs temps libres des fragments d’histoire de l’archipel, des objets surtout, qui permettent de remonter le temps, de mieux comprendre le passé.

Raynald s’intéresse particulièrement aux morses, qu’on appelle aussi vaches de mer à partir du terme anglais seacow. «Ma première défense, je l’ai eue en cadeau en 1996 par un pêcheur de pétoncles qui l’avait ramassée avec sa drag.» Depuis, il amasse tout ce qui a trait aux morses, il possède une impressionnante collection qu’il expose, faute de mieux, dans son bureau où il vend des assurances. 

Il rêve d’un musée.

Il n’est pas le seul, Jean-Simon Richard aimerait aussi que tout le monde puisse voir ce qu’il conserve chez lui, des objets qu’il a trouvés en se promenant le long des plages ou en effectuant des plongées sous-marines autour des Îles. Au début du mois, il a trouvé sa plus grosse défense jusqu’ici.

Jean-Simon, 27 ans, a commencé à farfouiller avec son père. «J’étais tout petit, il me prenait sur ses épaules pour aller marcher sur les plages. Parfois, on trouvait des défenses de morses, ça me fascinait. Mon intérêt part de là.» Ils ont aussi d’autres objets liés à la chasse aux morses, entre autres des vestiges de l’huilerie où les bêtes étaient abattues et où on faisait fondre leur lucrative graisse. 

En 2014, il a rédigé un rapport qu’il a fait parvenir au ministère de la Culture, dans lequel il détaille ses trouvailles. Le site qu’il décrit a été exploité par Richard Gridley, officier militaire qui aurait combattu aux côtés de Wolfe sur les Plaines en 1759, avant de venir s’établir aux Îles pour y exploiter les ressources.

La colonie est toute jeune, à peine une quinzaine d’années.

Quelques années après la Grande déportation, il embauche 22 Acadiens, qui doivent d’ailleurs signer une Déclaration d’allégeance à la Reine d’Angleterre. «Les documents sont signés avec des “X”, les gens ne savaient pas écrire.» Ils savaient chasser le morse par contre, c’est pourquoi ils ont été embauchés.

Jean-Simon a retrouvé plusieurs balles de mousquet, certaines intactes, d’autres aplaties. «Celles-là ont tué.» Il a retrouvé aussi différents objets qu’il a patiemment identifiés, parfois avec l’aide d’archéologues ou en consultant différents documents sur Internet. «Pour la paumelle de voilier, il m’a fallu un an.»

Il a aussi trouvé des traces d’activité humaine depuis aussi loin que 6000 à 8000 ans, des pointes de flèches typiques de l’époque paléoindienne, ce qui confirme que les autochtones venaient y chasser depuis longtemps. Il a trouvé des pierres qu’on ne retrouve pas aux Îles, également des pièces de monnaie européenne, la plus ancienne est un demi-sol Louis XV datant de 1722.

Quand il plonge, il lui arrive aussi de tomber sur les vestiges d’une épave, les Îles sont le deuxième plus grand cimetière marin en Amérique du Nord, entre 700 et 1000 bateaux s’y seraient échoués au fil des siècles.

Avec, dans leurs cales, des fragments d’histoire.

Il y a quelques années, il a déniché le squelette complet d’un jeune morse, qu’il a remonté lui-même, un gigantesque casse-tête grandeur nature. Nul doute que ses études en médecine vétérinaire à Ste-Hyacinthe ont aidé, il vient d’obtenir son diplôme. Il a aussi fait dater une défense au Carbone 14 à l’Université Laval.

Elle a 3345 ans.

Il conserve ses artéfacts précieusement chez sa mère, il a converti le salon en salle d’exposition.

Le morse «remonté» est au sous-sol.

«Quand je vois un objet en me promenant sur la plage ou en faisant une plongée, je le ramasse pour ne pas que la mer le prenne, ou encore des touristes, qui l’emmèneraient à l’extérieur des Îles. Je fais ça pour que ça reste aux Îles et pour qu’éventuellement ça soit mis en valeur. Le but, c’est d’exposer ça quelque part le plus tôt possible.»

Et pas juste pour la visite.

Il cherche une solution avec les autres collectionneurs. «On se rencontre une fois de temps en temps. On se questionne tout le monde ensemble sur l’avenir de nos collections personnelles. Il n’y a pas encore de projet concret, mais on réfléchit à une solution pour que ce soit mis en valeur.»

À bon entendeur.

C’est de transmission de mémoire dont il est question ici. «Quand mon père est décédé subitement il y a deux ans d’un cancer, ça m’a fait réfléchir. Tout ce que je sais, tout ce qu’on sait, il ne faudrait pas que ce soit perdu…»

Chronique

En direct des îles: se trouver un souper avec un siphon

CHRONIQUE / «Maman, quand est-ce qu’on va aux coques?» Nous sommes habituellement encore sur le traversier qui relie Souris aux Îles-de-la-Madeleine quand notre dernier pose la question, c’est toujours la première chose qu’il veut faire en arrivant.

On consulte le guide touristique, on y trouve les marées, elles sont cette année à la page 116. 

On y a mis un signet.

Les coques se pêchent à marée basse ou sur la fin du descendant, surtout à l’intérieur des baies où on a, au plus haut, de l’eau aux mollets. Quand vous voyez quelqu’un accroupi dans la lagune, il pêche des coques.

Dans le champ, il cueille des p’tites fraises.

La coque, mye de son vrai nom, est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, une des rares pêches qu’on peut pratiquer sans permis, à condition de n’en prendre pas plus que 300. Et pas plus petites que deux pouces, 51 millimètres. 

Vous voilà informés.

Les gens ici parlent de pêche aux coques, Pêches et Océans Canada dit cueillette, ça ressemble presque à la chasse en fait. Une chasse à l’aveugle dans le sable où on doit saisir le mollusque avant qu’il ne se pousse.

Seul indice de sa présence, un petit trou dans le sable, la «paille» d’air par laquelle la coque respire.

J’ai essayé plusieurs techniques, la plus inusitée étant assurément celle du siphon de toilette, on le pose au-dessus du trou et on aspire le sable, en croisant les doigts pour que la coque soit emportée dans la succion. 

Il y a aussi la bonne vieille pelle ou une bêche à dents qu’on plante dans le sol, mais avec le risque d’écrabouiller littéralement les coquilles.

Je préfère de loin la technique la plus manuelle de toutes, les mains. Juste les mains. On marche lentement en quadrillant le sable des yeux, on localise un trou, on enfonce les mains de chaque côté en creusant dans le sable avec les doigts. Et tout à coup, on la touche, on essaye de la saisir avant qu’elle ne file, puis de la tirer vers soi alors qu’elle essaie tant qu’elle peut de résister.

Avec doigté, pour ne pas l’abimer.

Il n’y a pas grand-chose de plus zen que la pêche aux coques, par une paresseuse fin de journée sans vent, alors que le soleil fait réfléchir le chapelet de dunes autour dans la lagune comme dans un miroir d’eau. 

Si vous ne décrochez pas là, vous ne décrocherez jamais.

Nous arrivons toujours gonflés d’optimisme, avec plus de chaudières qu’il n’en faut. Pas grave, ramener le souper est un prétexte.

Il y a des épiceries sur le chemin.

Nous en ramassons généralement assez pour un goûter. Nous les laissons reposer au froid une journée dans l’eau salée pour qu’elles expurgent le sable, nous les cuisinons à la manière des moules et nous les dégustons, sans plus de cérémonie. Ne vous fiez pas aux apparences, elles sont meilleures qu’elles en ont l’air.

Les Madelinots les cuisinent en pâtés, en bouchées frites dans de la pâte à crêpes, au four avec du blé d’Inde.

C’est que la pêche aux coques fait partie de ces traditions qui remontent à très loin, aussi en Gaspésie et sur la Côte-Nord, où on a trouvé des coquilles dans les campements autochtones. Elle est même inscrite au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, qui nous apprend que «Dans Croquis laurentiens (1920), Marie Victorin décrit la pêche aux coques dans les années 1910 aux Îles-de-la-Madeleine comme “l’une des plus rudes besognes des Madelinots et des Madelinotes”. Marie-Victorin souligne qu’on cache cette “curiosité” aux étrangers.»

On dit aujourd’hui Madeliniennes.

On ne cache plus cette «curiosité», mais il reste encore une part de tradition orale, les touristes y étant souvent initiés par des gens de la place. 

Même chose pour les enfants, qui l’apprennent de leurs parents. 

Il y a quelque chose de réconfortant à reproduire avec eux ce geste de subsistance, à l’époque où il fallait se contenter de ce que la nature avait à offrir. Il fallait cultiver, pêcher, cuisiner.

Heureusement qu’il y a l’épicerie à côté, on serait chétifs sinon.

Chronique

En direct des îles: la tempête qui n’a pas eu lieu

CHRONIQUE / «Ce sont des toilettes mixtes?»

L’homme s’est retourné vers moi quand il a vu les deux portes des toilettes, l’une à sa gauche, l’autre à sa droite, sans aucune indication. Pas un pêcheur d’un côté et une sirène de l’autre, pas de rose ni de bleu. 

C’est voulu.

Je n’avais jamais remarqué avant, et je suis pourtant venue souvent boire une bière sur la magnifique terrasse d’À l’abri de la Tempête, microbrasserie des Îles-de-la-Madeleine fondée en 2004, une des premières à l’est de Québec. Un rêve fou, une vieille usine de crabe près de la plage du Corfu, du nom d’un navire échoué en 1963.

L’Abri est aujourd’hui une institution aux Îles, ses bières sont partout sur l’archipel et au-delà, environ le tiers de la production est exportée.

On est en train d’agrandir.

Je n’avais jamais porté attention non plus au logo de la microbrasserie, on y voit une silhouette, des bras musclés tiennent un tonneau qui recouvre le visage, un autre tonneau dissimule le reste du corps, jusqu’aux genoux.

Comme Élise Cornellier-Bernier qui, jusqu’à il y a trois ans, travaillait très fort pour ne pas montrer ce qu’elle était.

C’est elle qui a fondé la microbrasserie avec Anne-Marie Lachance, avec qui elle a été en couple avant de venir s’établir aux Îles. Elles avaient en commun l’amour de la bonne bière. «Anne-Marie et moi, on travaille ensemble depuis toujours. […] Mais j’étais très malheureuse en général, il y avait beaucoup d’alcool, beaucoup d’agressivité. Je travaillais sans arrêt pour m’échapper.»

Elle s’était fait un personnage. «Je vivais avec mes propres préjugés sur la transphobie, je tenais des propos transphobes pour me dissocier de ça, pour voir aussi la réaction des gens autour de moi. Je voulais être la plus masculine. Je le savais depuis toujours, depuis que j’étais petite, mais je le refusais. J’étais frustrée, je ne voulais pas ça…»

Dès qu’elle le pouvait, à l’abri des regards, elle se vêtait en femme. «C’est la seule chose qui me faisait me sentir bien. Quand je sortais de la maison, c’était comme une punition. La vraie moi était pognée chez elle.»

Un peu avant Noël, en 2015, elle a appelé son père pour lui dire qu’elle n’irait pas le voir aux Fêtes. «Je lui ai dit : “Je suis fatiguée...” J’étais toujours fatiguée, je consultais, mais ça ne donnait rien. Là, mon père m’a dit : “Si tu ne fais rien, tu vas crever. Fais quelque chose, peu importe c’est quoi”.»

Elle savait quoi.

«Ça n’a pas été long que tout s’est enclenché, comme si mon père venait de me donner la clé, parce que c’est de sa réaction que j’avais le plus peur. J’ai pris rendez-vous avec mon médecin de famille ici, j’étais la première personne trans aux Îles, il n’avait pas de référence. Il m’a orientée vers une ressource qu’il connaissait à Montréal, j’en ai trouvé d’autres de mon côté sur Internet.» 

«J’ai commencé à prendre mes hormones et des bloqueurs de testostérone. Ça a été une délivrance, la vie est devenue belle.» 

Elle venait d’avoir 40 ans.

Elle n’était pas au bout de ses peines, il lui restait à l’annoncer, d’abord à Anne-Marie, avec la peur que la microbrasserie écope. «Quand je lui ai annoncé, elle est partie un peu sonnée… Quand elle est revenue le matin, elle m’a dit : “C’est une bonne nouvelle!” Et elle m’épaule depuis, ça va vraiment bien.»

Elle n’avait rien vu venir.

Élise a pris l’avion pour aller l’annoncer à ses parents — ils ont plutôt bien réagi —, elle a laissé sa mère appeler «la tante qui jase le plus» pour que la nouvelle se répande dans toute la famille. 

Il restait les clients de la micro.

Et les Îles.

«Le 26 juin à chaque année, c’est l’anniversaire de la micro. On fait un gros party, on lance nos nouvelles palabres [des bières en quantité limitée], on félicite nos employés. C’est là que je l’ai annoncé. Avant de finir, tout le monde avait un verre de bière à la main, j’ai pris la parole et j’ai dit : “La bière que vous avez devant vous a été brassée dans la douleur et le mal-être. Dorénavant, elle sera brassée dans le bonheur et l’acceptation.”»

Il y avait 200 personnes. «Tout le monde pleurait.»

En faisant ça, Élise a coupé court au commérage. On dit ici que «la rumeur tue plus que la tumeur», elle a pris les devants. «J’ai voulu casser le cercle des préjugés», ceux-là mêmes qu’elle répandait il n’y a pas si longtemps. «Faire une transition, ça peut être très rough. J’ai été chanceuse, je m’en suis sortie indemne, et pas trop maganée.»

Elle sait que ça a jasé.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Élise est convaincue que d’être dans un petit milieu a aidé. «En ville, tu peux peut-être t’habiller et faire ce que tu veux, mais essaye de te trouver une job… Je vois beaucoup de pauvreté chez les trans en ville et je vois des sourires de trans en région. Il y a ici une compassion qu’on ne retrouve pas en ville, où il y a un anonymat.»

Les gens ont vu le courage qu’il lui a fallu.

Elle s’est remise au CrossFit, elle avait arrêté de s’entraîner pour réduire sa carrure. «J’ai perdu 30 % de ma masse musculaire, je suis devenue moins forte.» Elle a même renoué avec le kitesurf, elle était dans le top dans sa vie d’avant. Début juillet, elle a participé à une compétition de Kitesurf, a terminé seconde dans une catégorie, première en Big Air. «C’était ma force.»

C’est la première fois qu’elle s’inscrivait comme femme. 

Pour la microbrasserie, la tempête qu’elle craignait n’a pas eu lieu. «On a vraiment eu peur, parce que tu ne sais pas à quel niveau est la transphobie dans la société. On a eu peur de perdre des ventes, que les gens nous jugent, mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Ça fait juste croître!»

L’Abri de la Tempête a même lancé la Trans IPA, qui est en fait une White IPL. «Au début, c’était pour faire un clin d’œil à la transsexualité, mais c’est devenu une bière régulière. Une des choses qui me fait le plus plaisir, c’est quand un gros biker arrive au bar pour commander et qu’il dit : “Je vais te prendre une trans!”»

Elle sourit.

Elle ne souriait pas, avant.

Chronique

En direct des îles: du coeur au ventre

CHRONIQUE / À six ans, Pier-Philippe Poirier a fait un pacte avec son grand-père Gérard. Promis juré.

Il venait de surprendre une conversation entre sa mère et sa grand-mère, Gérard songeait sérieusement à vendre le bar laitier qu’il a construit sur son terrain, en face du quai de l’Étang-du-Nord. «Je suis allé voir mon grand-père, il tondait le gazon. J’ai fait un pacte avec lui, il ne devait pas vendre la crèmerie et attendre que je sois assez grand pour m’en occuper.»

Le pacte tient toujours.

Je les ai rencontrés un samedi après-midi à la Crèmerie du port, un des rares moments où les deux ne travaillaient pas, mis à part le téléphone de Gérard qui a sonné, le ministère des Transports avait besoin de lui le lendemain. À 77 ans, l’homme est sur son excavatrice du lundi au vendredi 10 heures par jour.

Et après, il va aider à la crèmerie.

Pareil pour Pier-Philippe, 22 ans, qui travaille à temps plein à la radio des Îles, CFIM, et qui s’en va à la crèmerie après, de 18h à 23h. 

Gérard se souvient quand il a «parti» sa crèmerie en 1989, il y en avait une seule sur l’archipel. «C’est une idée que j’ai eue comme ça, je ne connaissais pas ça pantoute. Je me souviens le premier dimanche que ça a ouvert, il y avait du monde, la machine prenait de l’air… Le cœur voulait m’arrêter!»

Le cœur a tenu bon, la machine aussi.

Le fils de Gérard, François, a mis la main aux cornets, et puis son fils à lui, naturellement. Pier-Philippe a grandi avec le bar laitier, sur sa photo de couverture sur Facebook, on le voit assis sur le comptoir à côté de la caisse, il n’a pas deux ans. «Je suis né dans la crèmerie… Ça a toujours fait partie de ma vie.»

Il a commencé en lavant des plats. «Je regardais comment ça fonctionne, j’ai appris comme ça. J’ai eu mon premier shift à 12 ans, et j’ai été embauché à 14.»

Aujourd’hui, c’est Gérard qui lave les plats.

Pier-Philippe a pris du galon au fil des années, c’est lui qui s’occupe des employés, de la gestion. Il a toujours de nouvelles idées, un peu trop au goût de Gérard. «Je dois le retenir…» Son petit-fils s’en accommode bien. «Je suis la jeunesse et il est la sagesse. C’est pour ça qu’on fait une bonne équipe.»

Pier-Philippe est chez lui à la crèmerie, il me fait faire le tour, m’explique comment ça fonctionne. «Je n’ai pas l’impression de travailler ici. Ce qu’on fait, ce n’est pas juste servir de la crème glacée, c’est faire vivre des moments aux gens. Venir à la crèmerie, c’est toujours quelque chose de spécial, c’est une grand-mère qui vient passer du temps avec ses petits-enfants, il y a toujours une occasion.»

Un cornet, ça passe du cœur au ventre.

La crèmerie aussi. «Je suis chanceux d’arriver dans quelque chose qui a été fait avec amour, on a beaucoup de plaisir!»

Ça paraît.

Chaque idée doit passer au conseil de famille, la mère de Pier-Philippe, Anne, travaille à temps plein de jour à la crèmerie, sa grand-mère Marie-Carmelle s’occupe des comptes, son père François, lui, est la caution morale. «Il travaille sept jours sur sept [sur son bulldozer] l’été, on ne le voit pas beaucoup. Mais il a son mot à dire sur chaque idée, il a un regard extérieur. Et il a souvent raison.»

Le C.A. doit s’entendre. «C’est un travail collectif.»

C’est un des secrets du succès du bar laitier — avec le chocolat belge concocté par Gérard — qui échappe d’ailleurs à la pénurie de personnel qui frappe les Îles, particulièrement cet été. Des CV, ils en ont plus qu’il n’en faut, ils en ont reçu 38 l’été dernier. Gérard y est pour quelque chose. «Le soir, je vais les voir et je leur dis merci. Si tu veux que ton commerce fonctionne, organise-toi pour soigner tes employés.»

Ils font partie de la famille.

C’est d’ailleurs en famille qu’ils ont eu l’idée d’aménager un parc juste à côté de la crèmerie, sur le terrain que tout le monde appelait d’ailleurs déjà «le parc à Wilfrid», le père de Gérard. C’était un terrain vague où les enfants allaient courir, où ils allaient jouer à la balle-molle!»

La famille a récupéré une partie des jeux qui étaient dans une école qui a fermé, ils ont demandé à un gars qui connaissait ça, Bernard Vigneau, de leur donner un coup de main. «Il a dessiné le parc avec nous, il nous a aidés à fabriquer des choses.»

Cet été, ils ont ajouté une glissage gonflable.

Et pas besoin d’acheter un cornet pour aller jouer. «C’est vraiment un parc pour les enfants, pour qu’ils puissent s’amuser, pour que ça fasse partie de leurs souvenirs.»

Trente ans plus tard, Gérard est content. «Sans Pier-Philippe, j’aurais vendu depuis longtemps. Et dans pas long, ça va être à lui… Quand je vais être encore plus vieux, je vais pouvoir passer ici et me dire que ce que j’ai fait, c’est pas pire.»

Le pacte aura été tenu.

Chronique

En direct des îles: sais-tu brocher?

CHRONIQUE / Ça tricotait depuis une bonne «traille» déjà quand Adrienne s’est pointée, du haut de ses 94 ans, elle a vu que j’avais les mains vides. «Sais-tu brocher?»

Je lui ai répondu, sachant que j’allais la décevoir un peu, «j’ai déjà broché, je ne broche plus». Le tricot fait partie de mes souvenirs d’enfance, j’ai déjà «broché» des vêtements pour mes Barbie.

C’est ma mère qui m’a appris.

J’étais assise à côté de Fabienne, 81 ans, qui «brochait» sur un méchant temps, elle se faisait aller les broches en un mouvement régulier, la laine valsant entre ses doigts. Un point régulier, des mailles tout à l’endroit, elle aurait pu suivre le patron des pochettes de lavande les yeux fermés.

Adrienne est passée faire son tour même si elle ne tricote plus, une vilaine fracture au poignet droit l’empêche de manier la broche. N’empêche, dans le vent froid et le crachin de ce début d’après-midi, elle est venue faire son tour, pour soutenir le moral de la petite troupe de tricoteuses.

Et pour partager ses souvenirs du temps où il n’y avait pas de magasins aux îles, quand l’archipel était littéralement coupé du reste du monde. «Dans ce temps-là, je brochais toute, toute, toute. Je brochais les mitaines, les bas, le linge. Je faisais même des sous-vêtements brochés!»

Bonjour le confort.

C’était l’époque où les Madelinots ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour subvenir à leurs besoins, ils ont d’ailleurs cultivé la terre jusque dans les années 1950, lors des premiers approvisionnements venus de l’extérieur. Depuis, il pousse sur les terres arables des maisons plutôt que des légumes.

Il y en avait 1863 en 1981, 5504 en 2008.

Et ça pousse encore.

Adrienne et Fabienne ont vu leurs îles changer, elles ne vivent pas dans le passé, elles en perpétuent les traditions. Elles font partie des Fermières de Bassin, sur l’île du Havre-Aubert, un des plus beaux endroits de l’archipel. Quand on suit le chemin qui longe les caps, on fait le «tour du canyon».

Je les ai rencontrées au quatrième Tricothon des îles, un rendez-vous sans prétention organisé sur la Grave, classé site patrimonial en 1983, là où les premiers Madelinots se sont établis après l’ouverture, en 1765, d’un tout premier poste de pêche et de chasse aux morses.

Les morses ont depuis disparu.

Le Tricothon est né sur le banc de parc à côté de la charmante boutique Le Portique, la propriétaire Emmanuelle Doyon jasait avec le gars à côté d’elle, elle cherchait une cause à aider. Le gars, c’était Hugues Poirier, chef de l’unité psychiatrique aux îles, Emmanuelle venait de trouver sa cause.

Et c’est comme ça depuis quatre ans, les gens qui le veulent passent quelques heures à «brocher» à côté de la boutique d’Emmanuelle, on vend la production à la fin de la journée, où on procède aussi au tirage d’un prix.

Et où on jase.

Pour Hugues, le Tricothon est plus qu’une activité de financement, c’est une occasion de faire tomber les préjugés. Il y a parmi les tricoteurs des patients — Hugues préfère parler de personnes ayant eu un vécu expérientiel en santé mentale — qui se fondent aux autres, qui tricotent simplement.

Comme dans le groupe de marche, où ils sont des marcheurs.

Si les îles ne font pas exception du reste de la province pour les listes d’attente en santé mentale, on a décidé ici de faire les choses autrement, en misant sur la psychiatrie citoyenne, où la communauté est un prolongement de l’hôpital, un terrain d’atterrissage après une période de turbulence.

Et ça marche.

«On a commencé ça il y a quatre ou cinq ans. On part de ce que la personne souhaite, pas de ce que le ministère dit. On demande aux gens «as-tu un rêve?» et on part de ça, et les projets sont portés par l’administration, par la famille, par la communauté. Si t’as rocké une période dans ta vie, on va te porter pour que tu retrouves ta dignité, pour que tu lèves la tête. Soigner quelqu’un, ce n’est pas juste dans le bureau du psychiatre, c’est pas juste avec des médicaments.»

Il faut aussi deux choses, «se sentir utile, être aimé».

Hugues m’a raconté l’histoire de cet homme, qui avait abdiqué. «C’était pour notre souper spaghetti, je lui avais demandé s’il voulait venir aider pour le service. Il m’avait répondu “tu sais, moi, je ne travaillerai plus”. J’ai insisté, il est venu et il l’a fait. Après, il m’a dit “je vais pouvoir retravailler”…»

Il aurait pu dire revivre.

Chronique

En direct des îles: l’éducation, c’est «mettre debout»

CHRONIQUE / Amabilis Deveau, toute petite, était fascinée par ces jeunes religieuses venues «de l’extérieur» pour enseigner à Bassin, tout au sud des Îles, un peu comme le bout du monde. «Elles étaient toutes de bonne humeur, toutes heureuses. Je me suis dit que moi aussi je serais capable de faire ça.»

Elle a fait les deux, sœur et enseignante.

Mais pour ça, elle a dû quitter ses Îles, d’abord pour faire son noviciat avec la congrégation Notre-Dame à Québec, puis partout on a eu besoin d’elle. «J’ai enseigné à Québec, à Montréal, au Nouveau-Brunswick, à Caraquet», puis à Saint-Louis-de-Kent, berceau du drapeau acadien, il y a été créé et brodé en 1884.

Tout allait bien, elle a eu l’idée d’aller à l’université pour se perfectionner, mais à cause d’un formulaire oublié, elle s’est retrouvée le bec à l’eau.

Puis, au Honduras.

C’était en 1971. «Ils cherchaient des missionnaires. J’étais avec des gens qui s’étaient installés sur un terrain, ils n’avaient rien du tout. On a réussi à mettre l’eau, on a rénové 100 maisons. On mettait des planchers de béton, un toit de tôle. Je ne me souviens pas du montant que ça coûtait, mais on demandait aux gens d’en payer la moitié. Il ne faut pas que ce soit donné, sinon les gens n’apprécient pas.»

Ils ont fondé une école, un jardin d’enfants.

Ils sont encore là.

Elle a passé 17 ans là avant d’être envoyée au Guatemala, où elle a littéralement donné naissance à des femmes. «On est allé voir le maire du village et on lui a dit : “Écoute Mario, ça n’a pas de bon sens, te rendes-tu compte que les femmes ici ne sont rien, elles n’ont pas d’identité, aucune valeur?”»

Mario a allumé, les femmes ont eu des cartes d’identité. «À partir de là, elles étaient des personnes, elles pouvaient se marier. On a célébré 20 mariages ce jour-là, je peux vous dire que c’était la fête au village. On avait fait un gros chaudron de soupe au poulet, des tortillas pour tout le monde. Je m’en souviendrai toujours…»

C’est ce jour-là qu’elle a appris que sa mère était décédée, à son retour au presbytère.

Bien loin de Bassin.

Elle a ensuite pris le chemin du Salvador, où l’archevêque Oscar Romero a été assassiné en 1980. «J’étais la seule Québécoise. Un jour, des soldats sont venus fouiller ma maison, pendant cinq heures de temps, ils cherchaient des armes.» Ils n’ont pas trouvé les livres de Romero cachés dans l’entretoit.

Elle y est restée huit ans. «On était installées dans une communauté très pauvre, je travaillais avec les jeunes, avec le monde. Je te le dis sincèrement, j’aime être avec le monde. On faisait de l’éducation, on essayait de leur montrer qu’ils sont capables de faire des choses. L’éducation, c’est mettre les gens debout.»

Elle en a redressé une gang.

Elle est revenue au Québec en 2000, d’abord à Montréal pendant sept années où elle travaillait avec la communauté latino, «il n’y a pas beaucoup de religieuses qui parlaient espagnol». 

Puis, en 2007, elle est revenue chez elle. «Les Îles me manquaient…»

Sœur Amabilis n’est pas vraiment revenue chez elle. Elle aurait bien pu s’installer à Bassin, revenir à l’endroit où elle est née, première d’une famille de onze. «Il y avait déjà des religieuses à Bassin, il y en avait à Cap-aux-Meules [l’île centrale]. Mais il n’y en avait pas ici.»

Ici, c’est Grande-Entrée, à l’autre bout de l’archipel.

«Je ne connaissais personne. Je suis allée rencontrer les gens un à un, je suis allée cogner à leur porte. Je leur disais : je suis Amabilis Deveau, la sœur D’Améla et de Fernande, la femme de Paul Gallant…»

Ils la replaçaient. 

Elle leur disait qu’elle était là pour eux, simplement. Depuis une dizaine d’années, elle s’occupe de la paroisse, elle célèbre les baptêmes, c’est elle qui était au cœur de la campagne de reconstruction de l’église qui a flambé il y a cinq ans. Elle passe du temps avec les personnes âgées au centre de jour, avec les jeunes «qui ont besoin d’une oreille», qui n’ont parfois personne à qui se confier. 

L’an passé, elle a invité à luncher la cinquantaine de travailleurs mexicains venus en renforts pour la pêche. 

Elle habite en face de l’école, sur le chemin de l’Église. «Ils m’invitent parfois, lorsqu’il y a des activités. Je me suis impliquée cette année dans le projet Les héritiers, ce sont des aînés qui ont montré aux jeunes des jeux de dans leur temps, des danses qu’ils faisaient. Parce que l’éducation, ce n’est pas juste à l’école.»

Sœur Amabilis est toujours là quand quelqu’un a besoin d’elle, et elle fait ce qu’elle a toujours fait, écouter, aider. Que ce soit un jeune, une personne seule ou avec des problèmes de santé mentale, elle essaye de les mettre debout.

Et debout, on peut avancer.

Chronique

En direct des îles: l’île à Tiguidou

CHRONIQUE / Ainsi s’est achevée la 144e saison de pêche au homard lundi dernier, comme un fondu au noir, après 64 jours. Moins deux jours où la mer n’a pas voulu.

Contrairement à l’ouverture de la pêche où les Madelinots se rassemblent à l’aube sur les quais pour voir partir les 325 homardiers de l’archipel, la fin de la saison se fait discrètement, sans cérémonie, chacun revenant au port une dernière fois, déchargeant les cages.

On en voit des remorques pleines sur les routes, on sait que la pêche est finie. 

On le sait aussi parce que la vie reprend, surtout à Grande-Entrée, qui a été nommée capitale québécoise du homard en 1994, où se tient chaque année le Festival du homard, pour marquer la fin. C’est là où vit presque le tiers des homardiers des Îles, où se font environ la moitié des prises.

Ghislain Langford en est à sa quarantième saison.

«Au moins.»

Si vous le cherchez aux Îles, demandez Tiguidou, tout le monde le connaît comme ça. C’est comme ça qu’il s’est présenté quand je suis débarquée jeudi chez lui, où lui et une armée de maringouins m’attendaient de pied ferme.

— Pourquoi est-ce qu’on appelle Tiguidou?

— Parce que je suis le gars pour embarquer dans toute!

Ça donne le ton.

Tiguidou, donc, vient de finir sa saison de pêche, neuf semaines à se lever à l’aube, même avant, à ramener du homard tant qu’il y en a. «J’ai commencé à 13, 14 ans, j’ai lâché l’école.» Les trois, quatre premières années, «j’ai vomi tout ce que j’avais dans le corps», comme bien d’autres pêcheurs, qui doivent faire avec le mal de mer. «Tu t’encourages les uns sur les autres. Tu vois ton voisin qui toffe, tu toffes toi aussi.»

Il s’est fait dire de manger du chocolat, une orange. «C’était des histoires de pêcheurs. Le truc, c’est de ne pas avoir l’estomac vide, ni trop bourré.»

Les biscuits soda? «Ça aide un peu.»

Propriétaire de bateau pendant 20 ans, Tiguidou a vendu son permis en 2013, il travaille pour un capitaine depuis. Il n’en revient pas de la quantité de homards pêchés chaque année. «Dans le temps, on faisait 18 000, 20 000, 25 000 livres [par bateau pour la saison] et là, il y en a qui font 50 000!»

Et ce même si le nombre de cages permises pour chaque bateau est passé cette année de 300 à 273.

Les chiffres ne sont pas encore confirmés pour la saison 2019, mais on s’attend à un nouveau record, plus de 11 millions de livres, une augmentation de 10 % par rapport à l’an dernier, où on avait battu le record établi l’année d’avant. «Le homard, c’est un crustacé qui cherche à se cacher. Mais depuis quatre ans environ, il est rendu sur le sable… c’est un phénomène que je n’ai jamais vu avant.»

On dit que le homard du Maine monte vers ici.

L’eau qui réchauffe.

Sa maison a pignon sur mer, il voit le paysage changer devant lui d’année en année, les tempêtes de l’hiver passé ont particulièrement écorché l’horizon. «Là-bas, ça a été mangé de 700-800 pieds…»

Les Îles rétrécissent toujours un peu plus.

Tiguidou a devant chez lui une île qui n’est sur aucune carte, «elle a été faite en 1981 parce que le passage n’était pas assez profond pour que les bateaux se rendent à la mine». La mine Seleine, en activité depuis 1982, est la seule mine de sel au Québec, c’est là d’où vient le sel qu’on épand sur nos routes.

On en extrait plus de 1,3 million de tonnes métriques par an.

Ça fait du sel.

Et ça fait une île, qui n’était au début qu’un tas de sable. «Je l’ai vue changer au fil des années. Les oiseaux sont allés, ils ont apporté les graines, il y a des fraises maintenant. La vie s’y est installée.»

— Comment elle s’appelle?

— L’île à Tiguidou.

— Pourquoi?

— Parce que j’ai été le premier à y camper.

Tout simplement.

Il a commencé à y pêcher des palourdes, il jure qu’elles sont meilleures qu’ailleurs «parce que c’est du sable blanc» qui a été dragué là. «Les coques viennent d’arriver…» Mye de son vrai nom, ce qu’on appelle ici la coque est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, qu’on extirpe du sable à marée basse.

Aussi laid que bon.

Maintenant que la pêche est finie, «Ghislain à Hubert à Gérard à Hubert à William» prend le temps de profiter de la vie, il a un certain talent pour ça. Il y a toujours quelqu’un qui débarque chez lui pour boire une Black, pour passer la veillée. Il y a de bonnes chances qu’à un moment donné dans la soirée, il sorte ses cuillères.

Il en joue même sur du disco. 

Il aime tellement le monde qu’il a acheté le terrain à côté du sien pour aménager un camping au travers des arbres rabougris, n’importe qui peut aller planter sa tente gratis. Il a installé des chaises, des pits à feu, il y a même planté le sapin de Noël qu’il avait décoré cet hiver pour sa petite-fille. 

«J’ai fait ça juste pour faire des connaissances, pour jaser. Je suis comme mon père pour ça. C’est peut-être dû au fait qu’on est des insulaires.»

Il a quitté ses Îles une fois, il est allé s’installer à Saint-Jérôme après avoir vendu son permis de pêche au homard. Le goût de changer d’air, j’imagine. «Je travaillais dans le paysagement. Je suis resté là une année. Le bruit de l’autoroute, ce n’est pas comme la vague qui vient taper dans la falaise…»

Chronique

En direct des îles: redonner

CHRONIQUE / C’est l’histoire d’un gars qui est tombé en amour avec les Îles-de-la-­Madeleine et qui a eu le goût de faire quelque chose. Je l’ai rencontré à l’ancienne école Marguerite-D’Youville, on a pris deux chaises dans le corridor qu’on a tirées dans le gymnase, à côté du filet de hockey. En toile de fond, le bruit des perceuses.

L’école reprend vie.

«Je suis venu aux îles une première fois en 1999, j’ai adoré. Pour un gars qui vient de l’Abitibi, de voir ça, c’était comme ce qu’on voit dans le sud habituellement. Je me suis dit : “un jour, je vais me construire”, je l’ai fait six ans plus tard. Chaque été, je viens pour un mois, parfois deux…» 

Le gars, c’est Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil.

Et ne cherchez pas Gilles sur une plage ces jours-ci — n’y cherchez pas grand monde, c’est frisquet —, il est à Cap-aux-Meules en arrière du Dépanneur du village, près du gros chapiteau qu’on a monté en fin de semaine passée. Il revient à ses anciennes amours qui ne sont pas si anciennes, en orchestrant un premier festival de cirque.

Comme il l’avait fait en 1982. «Ce qu’on fait ressemble à la fête foraine qu’on avait organisée à Baie-Saint-Paul. Ça a été le point de départ du Cirque du Soleil…»

Et ça tombe bien, il y a aux îles une école de cirque depuis une quinzaine d’années, qui est elle-même une suite logique de la création il y a 25 ans du Cirque Éloize, une troupe madelinienne qui a depuis longtemps fait ses preuves, on lui doit entre autres le dernier spectacle de Fiori, Seul ensemble.

Gilles s’inscrit dans cette suite logique.

Mais avant d’avoir l’idée du festival, il a d’abord donné un coup de main à l’école, sans domicile fixe depuis sa création. «Je suis allé voir le maire [Jonathan Lapierre] et je lui ai demandé s’il y avait un bâtiment inutilisé qui pourrait être rénové pour ça, au lieu d’en construire un nouveau.»

Il y en avait un, l’ancienne école primaire Marguerite-D’Youville, qui n’attendait que d’avoir une nouvelle vie.

Et voilà Gilles qui fait aller ses contacts, qui réunit ses amis. «Je me suis impliqué pour aider l’École de cirque à exister, pour lui donner une maison, un peu comme je l’ai fait au Mexique, à San Pancho de Nayaris, où je passe l’hiver, où j’ai fait le Circo de los niños. Je me fais un devoir de redonner.»

Il m’avait donné rendez-vous à l’école, qui a plus les allures d’un chantier, c’est aussi le quartier général du festival qui aura lieu juste à côté.

On était à trier les costumes, récupérés du Cirque du Soleil.

Gilles ne voit déjà plus l’école primaire, il voit déjà l’École de cirque. Là, les murs qu’on abattra, le plafond qu’on défoncera pour avoir une hauteur de 28 pieds, et à côté des salles d’entraînement plus petites. «Lorsque l’école aura sa maison, ça va lui permettre de se développer, d’aller plus loin. Dans cinq ans, j’aimerais que les îles soient reconnues comme un pôle de cirque en région, qu’il y ait un rayonnement à travers les années, que les gens viennent ici pour se ressourcer.» 

L’homme est habitué de rêver grand. «J’ai quitté le cirque [du Soleil] il y a six ans, mais je n’ai pas laissé mon imagination.»

Ni son talent pour organiser.

Il a imaginé le festival et il s’est arrangé pour que ça marche. Il voulait un chapiteau, il en a trouvé un à Drummundville, l’a acheté et l’a donné. Il a pigé dans ses contacts pour la programmation, a ramené le cirque Éloize aux îles pour ses 25 ans. Il a, surtout, impliqué les Madelinots. «Ce n’est pas le festival de Gilles Ste-Croix, c’est le festival des îles. Pour que ça fonctionne, il faut que les gens se l’approprient.»

Comme Petite-Vallée, en Gaspésie.

Son ami Jean-Pierre Léger, monsieur Saint-Hubert, a aussi sorti son chéquier. «L’idée, lorsque tu fais un projet comme ça, c’est de ne pas te faire haïr. Alors, pour ne pas qu’il y ait de problèmes de stationnements, Jean-Pierre a acheté le terrain derrière l’école, il l’a fait aménager et il l’a donné. Il a aussi fourni les gradins à l’intérieur du chapiteau.»

Jean-Pierre est aussi impliqué dans l’École de cirque, qui aide entre autres des jeunes à raccrocher.

Gilles Ste-Croix ne se contente pas d’imaginer, il a les deux mains dedans. Pendant l’entrevue, son cellulaire sonne. «Allô Martin, je t’avais parlé du fil pour le marteau piqueur, il me faut ça pour demain, pour planter le chapiteau. J’aurais besoin d’à peu près cent pieds.»

Quand je suis repassée le voir quelques jours plus tard, je l’ai trouvé accroupi sous le chapiteau, en train d’installer je-ne-sais-quoi. On dit ici qu’on ne peut pas sortir les îles d’un Madelinot, on ne peut pas plus sortir le cirque de Gilles Ste-Croix, qui y a consacré toute sa vie. 

Et qui y a perdu un fils Olivier dans un accident en montant le spectacle Luzia, le 29 novembre 2016. «Il m’a fallu presque un an et demi avant de pouvoir prendre une certaine distance par rapport à ça. L’automne dernier, je suis allé à San Francisco, sa compagne y travaille toujours pour le cirque. Je suis allé à l’endroit même où Olivier était mort… et j’ai pleuré toute ma peine. J’ai bouclé la boucle.»

Ici, aux îles, un autre de ses fils est venu donner un coup de main à l’école de cirque.

La roue continue de tourner.

Et Gilles, à 70 ans, continue de redonner, parce qu’il peut le faire, et parce qu’il le veut. L’ancien échassier est un semeur, un Monsieur Loyal sans le costume. «Pour que le festival continue d’exister au fil des années, il faut que la communauté soit là. Et c’est ça qui se produit, il y a une énergie, on la sent.»

D’une simple idée, ils en ont fait tout un cirque.

Dans le bon sens.

Vous êtes aux îles du 18 au 22 juillet et vous voulez y aller? www.festivaldecirquedesiles.com

Chronique

D’Istanbul à Havre-aux-Maisons

CHRONIQUE / Les parents de Gil Thériault ont opté pour une valeur sûre quand ils ont reçu leur bru à souper pour la première fois, ils sont allés acheter de beaux homards qui venaient tout juste d’être pêchés, c’était en juin, en plein dans la saison.

Ça n’a pas eu l’effet escompté.

«J’ai failli m’évanouir quand je les ai vu bouger, ils étaient vivants, c’était comme des gros scorpions...»

Ezgi Cakmak — elle préfère Thériault — venait de débarquer d’Istanbul en Turquie où elle et Gil avaient vécu ensemble pendant six mois, où ils s’étaient mariés un mois plus tôt. Elle était ingénieure, a craqué pour ce Canadien qui bourlinguait autour du monde en faisant du couchsurfing, qui a débarqué chez elle pour quelques nuits.

Il a craqué pour elle aussi.

Un coup de foudre.

Sauf qu’en Turquie, ça reste plutôt mal vu de sortir ensemble si on n’est pas mariés, ils ont donc décidé de se marier avec tout ce que ça implique de rituels et de formalités. Par exemple, quand un gars demande la main d’une fille, la fille doit lui faire un café salé et le gars doit le boire devant le père de la fille sans grimacer.

Déjà que Gil n’aimait pas le café.

Et après, le prétendant apporte une boîte de chocolats au père, si le père en mange, c’est oui.

Il en a pris un, du bout des lèvres.

Un mois plus tard, Ezgi et Gil sont partis pour les Îles-de-la-Madeleine. «Mon père allait moins bien, j’ai voulu me rapprocher.» Les nouveaux mariés sont donc débarqués en juin 2009 sur l’île de Havre-aux-Maisons où Gil a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs.

Il est le p’tit dernier.

Le choc a été énorme pour Ezgi, 28 ans, qui vient d’une famille bien établie. «En Turquie, j’étais ingénieure, j’étais quelqu’un et ici, je n’étais personne, j’étais juste Ezgi à Gil.» Et elle ne parlait pas un mot français. «Au début, elle écoutait de la musique turque, elle regardait des émissions turques. Je lui ai dit : “Si tu veux que ça fonctionne, il va falloir que tu apprennes la langue.”»

Elle lui a demandé : «Tu veux que je parte?»

Il a répondu : «Je veux que tu arrives.»

Ça lui a pris environ deux ans pour s’acclimater, elle s’exprime aujourd’hui parfaitement en français, en plus de l’anglais qu’elle parlait déjà. «Quand j’ai appris qu’il y avait une communauté anglophone aux Îles, j’ai demandé aux gens de m’en parler, ils me disaient tous : «C’est un autre monde…”»

Qu’à cela ne tienne, elle a contacté le Conseil des anglophones des Îles, CAMI. «J’ai écrit à la directrice de l’organisme pour lui dire que j’aimerais faire partie de la communauté, on a pris un café.» Elle lui a proposé un poste comme agente de développement touristique, Ezgi avait ce qu’il faut pour l’occuper. 

Ezgi s’est rendu compte que ce n’était pas un autre monde du tout, juste des gens qui parlent une autre langue.

Et qui posent moins de questions.

Diplômée en Turquie en génie environnemental, Ezgi entreprendra les démarches pour être reconnue par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle fait une maîtrise à l’Université Memorial de Terre-Neuve en gestion halieutique — la pêche — ce ne sont pas les sujets qui manquent aux Îles.

Son mémoire portera peut-être sur les concombres de mer.

Elle a fait tranquillement sa place. «À Grande-Entrée maintenant, c’est Gil à Ezgi!» blague son homme, qui vit de sa plume et des photos qu’il prend. «Quand on s’est mariés, il y avait une journaliste qui est venue nous rencontrer, elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie. Je lui disais que j’écrivais des livres et elle me relançait encore : “Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie?” Elle ne pouvait pas concevoir que je puisse vivre en faisant ça. Elle m’a demandé si je vendais mes photos, si j’avais une compagnie, je lui ai dit oui…»

Le titre de l’article publié le lendemain était «Un homme d’affaires canadien marie une ingénieure».

Ils ont bien ri.

Le plus dur pour Ezgi n’a pas été la langue ni d’apprendre à aimer le homard. Quand on part d’Istanbul et de ses 15 millions d’habitants, l’immensité de l’horizon donne le vertige. Et l’absence de lumière, par les nuits sans lune. «La première fois que j’ai dormi seule, j’ai pris un couteau de chef et je l’ai mis à côté de moi.»

Elle avait écouté CSI et autres séries américaines où la police traque des bandits. «Je pensais qu’il y avait des tueurs en série partout…»

Elle a même demandé à Gil de mettre du fer forgé dans les fenêtres de leurs maisons. «Comme on n’a jamais eu de clé de la maison, j’ai posé des petits crochets pour la rassurer, mais du fer forgé… Imagines-tu, on aurait fait rire de nous!»

Après 10 ans, elle a moins peur.

Elle se souviendra toujours de son premier anniversaire de mariage. «En Turquie, je me faisais coiffer et maquiller, je n’avais jamais appris à faire ça. Je suis allée sur YouTube pour voir comment on faisait, je me suis préparée pendant deux heures. Je voulais sortir, j’ai demandé à Gil de m’emmener dans un club pour danser…»

Mais le Cap-aux-Meules, ce n’est pas Istanbul. «La seule place qu’il y avait, c’était le bar Le Dragueur… Et on était tout seuls!»

Elle en rit aujourd’hui.

Je les ai rencontrés dans leur petite maison d’été plantée devant une lagune, bordée de dunes, un des plus beaux paysages de l’archipel. C’est la maison où Gil a passé tous les étés de son enfance, il l’a reprise depuis peu, il l’aménage pour sa petite famille à lui.

Ezgi et Gil ont deux filles, trois ans et cinq mois.

Les Îles, c’est chez elle maintenant. «J’aime notre vie. On est bien, on joue à des jeux de société, on fait des soupers, des partys de costumes! Il y a aussi le soutien de la communauté qui est là. Quand j’étais enceinte, ma belle-sœur a tout nettoyé la maison sans que je lui demande, mon autre belle-sœur a cuisiné 26 pâtés à la viande… La famille est toujours là, les amis aussi.»

Et l’horizon, tout autour, qu’elle ne se lasse pas de contempler. «Quand il y a le soleil, il y a tellement de beautés…»