Mylène Moisan

De la fierté d’être préposée

CHRONIQUE / Anouk Poulin l’a pogné, la COVID, probablement en retournant le vieux Grec qui cherchait son air et qui lui a demandé de le tourner sur le côté.

Il ne lui en restait plus pour longtemps.

Je vous ai parlé d’Anouk il y a un peu plus d’un mois, elle avait laissé le confort de son sofa pour aller en renfort dans un CHSLD près de Montréal où le feu était pris solide, où ça mourait comme des mouches. Elle est débarquée là un mercredi matin au pire de la crise, en plein chaos, comme dans un film d’horreur.

Sauf que ce n’était pas un film.

Après avoir mis l’équipement de protection du mieux qu’elle pensait – personne ne lui a montré – , elle a d’abord été saisie par les odeurs, celle de l’urine mêlée aux désinfectants, puis les gens, laissés à eux-mêmes, qu’elle devait nourrir et hydrater sans trop savoir comment.

Anouk a 50 ans, elle est architecte dans la vie, elle n’avait jamais mis les pieds dans un CHSLD.

C’est bête à dire, mais elle s’attendait à l’horreur, avec tout ce qu’elle voyait et entendait aux nouvelles, à entendre le cri du cœur du premier ministre tous les jours à 13h. C’est à ses appels qu’elle a répondu, elle s’est dit qu’elle pourrait bien aller donner un coup de main au lieu de rester chez elle.

Elle s’attendait à l’horreur, elle a vu l’horreur.

Elle a aussi vu de l’humanité. 

Ça, elle ne s’y attendait pas. Après trois jours, elle a raconté sur Facebook ce qu’elle avait vécu, elle a donné des petits noms aux gens dont elle a pris soin, madame Gentille, madame Attente qui restait à côté de son téléphone, monsieur Don Juan qui lui faisait la cour, monsieur Hi Ha qui lui tirait la pipe.

Et j’en passe.

Elle est retournée la semaine suivante, l’armée avait débarqué, la situation s’était un peu stabilisée. Moins d’horreur, plus d’humanité. Elle nous a donné, toujours sur Facebook, des nouvelles de son monde, madame Gentille avait pu voir sa fille par la fenêtre, sa fille était habillée en clown.

Anouk n’a pas parlé du vieux Grec. Au bout du fil, elle me raconte. «C’était un homme immense, il était en fin de vie, il avait des sondes partout. Il voulait se retourner sur le côté pour respirer, pour dégager un peu les sécrétions, il en avait tellement. L’infirmière m’a dit : «il ne lui reste que quelques jours». On s’est regardée, on l’a fait… j’ai oublié de mettre mes gants.»

C’était le mercredi et, le samedi matin, Anouk s’est réveillée avec la COVID. Elle ne saura jamais si c’est le vieux Grec, «on baignait dedans», mais elle a su tout de suite que c’était ça. Elle a écrit comment elle se sentait. «Tous les muscles de mon corps me font mal et j’ai la peau en papier de soie. Mon linge, même le plus doux, le plus mou, me fait l’effet d’un papier sablé. Je tousse et l’enveloppe de mes poumons est trop épaisse, comme si j’essayais de souffler dans une «balloon» au caoutchouc trop tendu. Je trouve un vieux thermomètre et sa lecture explique mes frissons.»

Elle appelle le 811, va passer un test.

En sortant, la fille de madame Gentille lui envoie un texto, sa mère est morte.

Seule.

Anouk écrit encore. «J’ai une écœurite aiguë de l’humanité. Je veux oublier, mais j’ai la tête remplie d’images des dernières semaines. J’ai perdu l’odorat, mais ma mémoire olfactive est intacte. Couches souillées, plaies infectées, respiration bruyante, haleine pestilentielle, regards embrouillés de désespoir…

Je ne veux pas faire partie de ce système inintelligent, déshumanisé, cruel. C’est trop gros, trop grave, trop compliqué, trop lourd. J’ai le vertige de la tâche colossale nécessaire à redonner dignité à nos anciens. On ne s’en sortira jamais.

Je n’arrête pas de pleurer. J’ai mal partout, mais j’ai surtout mal à mon humanité.»

Puis, son amie Maryse vient déposer à sa porte un pâté chinois et des beignes aux patates. Une inconnue qui a lu son premier texte sur Facebook envoie son mari lui porter des repas. Les filles de madame Gentille lui envoient quelques photos de leur mère dans ses beaux jours. 

Sa voisine qu’elle ne connaît pas s’occupe de ses poubelles.

«Je guéris pendant que mes proches et des inconnus rebâtissent mon humanité. Le monde n’est pas méchant. On fait partie d’un système qui nous dépasse, qui nous déshumanise. Mais l’humain est foncièrement bon. Jour 12, je sais que je suis guérie, car j’ai encore espoir en l’humain et j’ai presque l’énergie pour m’attaquer au système. Naïve? Peut-être, mais l’humain vit d’espoir.»

Anouk a eu ses deux tests négatifs, elle a voulu reprendre du service au CHSLD, on n’avait plus besoin d’elle. Elle y est quand même retournée pour voir son monde, une dernière fois. Elle m’a raconté. «Il n’y avait plus de cris, plus de «aidez-moi!» plus d’odeurs non plus. C’était très calme, très propre.»

Elle a enfilé l’équipement de protection, s’est rendue au sous-sol où elle travaillait. «Je me suis rendue au bout du corridor où était M. Don Juan, j’espérais voir sa photo et la carte avec son nom. La porte était blanche, ça m’a donné un coup de poignard…» La chambre de monsieur Hi Ha était vide aussi, comme celles de monsieur SOS et de monsieur Respirateur. Et celle de madame Gentille.

«Madame Coquette, madame Attente et madame Parano vont bien.»

Madame Malcommode aussi.

Anouk a encore le projet d’instaurer un système pour que les résidents puissent mieux communiquer avec leurs proches, elle a remarqué tout le bien que ça leur faisait. «Des fois, les personnes sont tellement affaiblies qu’elles ne peuvent même pas se rendre à leur téléphone. Ça sonne, ça sonne, ça sonne…»

Elle est restée en contact avec des personnes qui, comme elle, sont venues en renfort dans les CHSLD, au pire de la crise. Et, depuis que le gouvernement a annoncé son intention d’embaucher des milliers de préposés – et de mieux les payer – elle sent le vent tourner. «Je le vois, des gens qui disent : «j’ai tellement aimé ça, je vais prendre le cours, je change de carrière.»

Mais il y a mieux encore. «Ces personnes-là qui sont allées comme bénévoles et qui veulent devenir préposées, elles sont fières d’y aller. C’est devenu une fierté, c’est devenu un travail qui est valorisé. On n’aurait jamais pensé ça, ça fait un baume sur le cœur. Si la mort de ces gens-là – qui sont morts dans des souffrances atroces –, peut avoir contribué à changer ça...»