Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
La troupe de théâtre de l’école secondaire Jésus-Marie de Beauceville a monté la pièce Boule de suif.
La troupe de théâtre de l’école secondaire Jésus-Marie de Beauceville a monté la pièce Boule de suif.

De Beauceville à Moscou

CHRONIQUE / «Le théâtre est un point d’optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l’histoire, dans la vie, dans l’homme, tout doit et peut s’y réfléchir, mais sous la baguette magique de l’art.»

C’est de Victor Hugo.

À l’école secondaire Jésus-Marie de Beauceville, c’est un professeur qui agite la baguette magique, Philippe Gobeil y a été embauché en 2009 et il a créé l’année suivante la troupe de théâtre Sous la chapelle, «parce qu’on joue sous la chapelle» tout simplement, pour que les élèves de tous les niveaux puissent s’initier à cet art.

Et, parfois, s’y révéler.

Quand il est arrivé, seuls les élèves de 5e secondaire montaient une pièce pour financer leur bal de finissants, il s’est vite arrangé pour que tous les élèves puissent faire de l’art dramatique, tellement que c’est devenu un profil à part entière. Drôle d’adon quand même, c’est une prof qui lui a donné, à la polyvalente Benoit-Vachon de Sainte-Marie, le goût du théâtre.

Il est né à St-Élzéar il y a 37 ans.

Et il fait pour les élèves de son école ce qu’Aline Carrier a fait pour lui, et pour beaucoup d’autres.

«Je n’ai pas de mérite à enseigner à de bons élèves, mais pour ceux qui ont plus de difficultés, eux, je sais que ça peut faire une différence.» Il a en tête des exemples, six gars, qu’il appelle ses fils. L’un d’eux vient d’entrer au Conservatoire. «Je l’ai approché à l’école, je lui avais suggéré de faire les auditions. On a monté L’Oiseau vert [de l’Italien Carlo Gozzi], je lui ai donné le rôle de Truffaldin. Après, c’était très clair pour lui, il a dit : “je veux faire le Conservatoire”.»

Complètement à gauche, l’enseignant Philippe Gobeil dirige la troupe Sous la chapelle, en plus de donner des cours d’histoire aux étudiants de cinquième secondaire.

Un autre de ses «fils» veut être dentiste.

Père de deux filles, Philippe est resté en contact avec ces gars-là, «ils m’appellent même à la fête des Pères». 

Philippe ne se contente pas d’enseigner le théâtre et l’histoire — parce qu’il enseigne l’histoire de cinquième secondaire aussi —, il part avec sa troupe chaque année pour se produire à l’étranger dans un festival, le MASKI, où se retrouvent des troupes d’élèves de différents pays, qui ont en commun la langue française.

La petite troupe de Beauceville est entre autres allée jouer en Italie, en Hongrie, elle est revenue il y a un mois de Russie où les jeunes ont joué Boule de suif, adaptée par Philippe à partir de l’œuvre de Guy de Maupassant. 

Et les Russes «francophiles» viendront jouer cette même pièce à Trois-Rivières en mars, qu’ils auront quelques jours pour monter.

Ils habiteront dans les familles de la troupe en Beauce.

Les jeunes partent une douzaine de jours chaque fois et avant, ils doivent financer leur voyage. «Il y en a qui ont décapé des frigidaires tout l’été, il y en a qui ont travaillé dans des camps pour se faire de l’argent», en plus des traditionnelles activités de financement où chacun est mis à contribution.

Les «fils» de Philippe sont du lot. «Chaque année, il y en a qui nous aident. Il y a Charles qui est devenu accompagnateur.»

Les parents sont interdits.

Évidemment, tout ça ne s’organise pas pendant les heures de classe. «Ça arrive qu’on ait des répétitions le dimanche, c’est sûr que ça demande du temps.» Ça en demande aussi à Philippe, qui passe entre autres des soirées à confectionner des costumes. «Je ne fais pas de couture, mais tu devrais me voir sur le gun à glue!»

Il patente les décors aussi, a pris une formation en maquillage et en coiffure.

«C’est ça, une petite école.»

Et c’est là toute la beauté de l’affaire, dans cette école secondaire de quelque 365 élèves où à peu près tout le monde se connaît. «C’est beau à voir, tout le monde fait sa part, tout le monde participe. Pour les décors, je demande à Yvon : “peux-tu me monter quatre murs?”, je vais aller mettre du primer et peinturer.»

Yvon, c’est l’homme à tout faire.

Philippe a déjà hâte à l’an prochain, il aura plus du double du temps pour enseigner le théâtre. «Je vais passer de deux périodes par cycle à cinq périodes, on veut décloisonner les horaires pour faire de la pédagogie inversée. Le théâtre va être une plateforme pour le français, pour les autres matières, on va partir de ça.»

Au fond, on implante au secondaire ce qui se fait de plus en plus au primaire. «Les jeunes arrivent du primaire, des classes flexibles et là, au secondaire, on les place en rang d’oignons! J’ai un collègue qui se bat pour ne pas enseigner comme on lui a enseigné, les jeunes ont changé, il faut s’adapter.»

Et ça fonctionne.

Philippe le voit, lui qui permet aux élèves de sortir de leur zone de confort, de combattre, parfois, leur gêne. «Je suis vraiment impressionné par ce qu’ils arrivent à faire. Ils ont 15, 16 ans, c’est incroyable de voir ce qu’ils sont capables de réaliser.» C’est d’ailleurs pour ça qu’il m’a contactée. «J’entendais un monsieur qui chialait sur les jeunes et moi, je sortais d’une pratique qui avait été tellement hot! D’habitude, je suis totalement imperméable à ceux qui chialent, mais là, je me suis dit qu’il fallait raconter cette histoire-là, que c’était une belle histoire.»

Contrairement à ceux qui chialent, le bien ne fait pas de bruit.