Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Alors que le Québec se déconfine, les CHSLD semblent sortis de l’écran radar.
Alors que le Québec se déconfine, les CHSLD semblent sortis de l’écran radar.

Dans sa chambre depuis quatre mois

CHRONIQUE / «Est-ce que votre mère est en fin de vie?» . 

C’est la question qu’on pose à Johanne et Martine quand elles demandent à voir leur mère qui est confinée depuis quatre mois dans une chambre d’un CHSLD de la région de Québec.

Leur mère n’est pas capable de jaser au téléphone, elles ont eu deux «visites virtuelles», mais leur mère ne comprenait pas ce qu’elles faisaient dans l’écran.

Réjeanne a 90 ans, l’alzheimer.

«On nous pose toujours la question si elle est en fin de vie, si c’est deux ou trois jours, on ne sait pas. Elle est à la fin de sa vie, c’est sûr, mais on ne sait pas combien de temps.» Parce qu’il faudrait que Réjeanne soit sur le bord de mourir ou vraiment très proche pour pouvoir voir ses filles.

Sinon, on la laisse seule dans sa chambre.

Sans jamais en sortir.

En mai, Martine et Johanne ont bien cru qu’elles pourraient revoir leur mère quand le gouvernement a annoncé que les proches aidants pourraient avoir accès aux CHSLD, mais ça ne s’est pas fait, les premiers cas de COVID ont été déclarés dans celui où réside Réjeanne. 

On s’est aussi aperçu que les CHSLD en avaient plein les bottes avec la gestion des permissions d’accès, seuls les proches aidants «signifiants» étaient acceptés, avec tout ce que ça implique de subjectivité. Le gouvernement a alors changé son fusil d’épaule, les CHSLD devaient donner automatiquement accès, à moins d’avoir une dérogation, ce qui devait être l’exception. 

Les dérogations se sont multipliées.

Et prolongées.

C’est ce qui s’est passé au

CHSLD de Réjeanne, la dérogation est renouvelée depuis plus d’un mois de sorte que ses filles ne peuvent toujours pas lui rendre visite. «On est dans un mutisme complet, le CHSLD dit qu’il ne peut rien faire. Le gouvernement a donné l’accès, ça paraît bien… et c’est écrit noir sur blanc que ça concerne aussi les endroits où il y a des éclosions. Mais ça bloque…»

Presque la moitié des résidents du CHSLD ont attrapé la COVID-19, même la voisine de chambre de Réjeanne. «Ils les ont laissées là, ils ont dit que ce n’était pas si pire parce que ma mère était au fond et que la voisine n’était pas trop malade…»

Zone chaude et froide dans la même chambre.

Réjeanne n’a pas attrapé la COVID, mais c’est tout comme, elle — et les autres résidents comme elle — doivent faire les frais des éclosions. «Tout le monde subit le mauvais sort, ce n’est pas normal, ça ne peut pas rester comme ça. S’ils avaient sorti le premier cas, les autres résidents auraient pu vivre avec décence.»

Johanne a écrit à des députés. «C’est toujours la même chose, on me dit qu’on me comprend, mais on me dit qu’on ne peut rien faire. J’ai contacté le bureau de Marguerite Blais [la ministre responsable des Aînés], on a mandaté le CIUSSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux) de s’en occuper et le 1er juillet, on me contacte pour débuter les visites, que ma première sera le 3 juillet en après-midi et que j’en aurai une par semaine.»

Le 2 juillet, on l’appelle pour lui dire d’oublier ça. «On m’a dit que la santé publique refusait l’accès.»

Elles en sont là.

Faute de pouvoir voir leur mère, Martine et Johanne en ont au moins régulièrement des nouvelles. «Au début, ils nous appelaient tous les jours pour nous dire comment ça allait et, quand on demande des nouvelles, on en a. L’écoute est bonne, on a toujours senti de la bonne volonté.»

Elles ont ainsi appris que leur mère «a maintenant une plaie de 4,5 centimètres, par 4,5 centimètres par 3 centimètres de profond au coccyx, une autre à la fesse, une autre à l’orteil, elle n’avait pas ça avant la COVID. Elle avait une plaie au talon, elle avait la prescription pour voir un spécialiste, mais en raison de la pandémie, ça ne s’est pas fait. Elle n’a plus de talon maintenant…»

Son corps se désagrège.

Et il n’y a plus aucune activité, rien, nada. «Les gens ne voient plus aucun sourire, les employés ne peuvent plus s’approcher comme avant, ma mère a les cheveux longs, il n’y a plus de messe, plus rien, ils mangent dans leur chambre, ils restent isolés dans leur chambre. On n’endurerait pas ça pendant une semaine!»

Ça fait quatre mois.

Et l’alzheimer ne doit pas être un prétexte à l’absence de contacts humains. «Quand j’appelle, on me dit “votre mère est quand même de bonne humeur! ” Ben voyons, c’est quoi ça? Comme si on pouvait l’abandonner et la priver de tout et que ça ne faisait rien. Il y a comme une culture…»

Comme de demander si leur mère est «vraiment» en fin de vie.

Pendant que le Québec se déconfine un peu trop joyeusement, les CHSLD, eux, semblent sortis de l’écran radar. «On ne parle que de déconfinement et on n’entend plus rien sur ces personnes qui étaient supposément si importantes, sur ceux qui ont bâti le Québec. Ces personnes-là sont abandonnées.»

Au CHSLD de Réjeanne, les résidents d’un seul étage peuvent aller à l’extérieur et voir leurs proches à deux mètres. «Même s’ils permettaient ça sur l’étage où est ma mère, ça ne changerait rien, elle ne peut pas aller dehors. Ça n’a pas de sens de laisser les gens comme ça en fin de vie. Ils ne mourront pas du virus, mais d’ennui…»

Certains se laissent mourir.

Johanne ne sait plus à quelle porte frapper, elle a écrit une lettre à François Legault il y a une semaine, elle lui raconte ce qui s’est passé. Elle lui parle d’une promesse qu’elle ne peut pas tenir. «Ma mère avait peur de finir ses jours seule, d’être abandonnée. En plus, ce dimanche 5 juillet, c’est l’inhumation de mon père décédé le 17 décembre à ce CHSLD. Je me préparais à lui dire que je prenais bien soin de maman comme je lui ai dit juste avant qu’il parte. Je ne pourrai lui dire, ce ne serait pas vrai.»