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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Emy Gemme
Emy Gemme

Dans la tête d’Émy

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CHRONIQUE / Adolescente, Emy Gemme envoyait des poignées de bêtises par textos à sa mère, des mots durs, blessants.

Son père était derrière. «Il me dictait quoi écrire».

C’était un «amour conditionnel», il obligeait Emy à faire tout ce qu'il lui ordonnait, faute de quoi, lui disait-il, il ne l’aimerait plus. «Il m’a forcée à rejeter ma mère pour mériter son amour. J’avais l’impression d’être un objet qui lui appartenait. Il avait un contrôle sur tout ce que je faisais. Si je ne lui donnais pas raison, il y avait des pics.»

Des pics : un effet boomerang, des représailles.

Alors Emy se tenait à carreau et faisait ce que son père lui demandait. «Un jour, il m’a demandé de ne dire à personne que c’est lui qui me dictait les messages à ma mère. C’est là que j’ai réalisé que ce n’était pas correct.»

L’emprise de son père ne datait pas d’hier, il avait lentement tissé sa toile. «Mes parents se sont séparés quand j’avais un an et, d’aussi loin que je remonte dans mes souvenirs d’enfance, mon père avait des commentaires désobligeants envers ma mère, il parlait contre elle.»

Emy ne parlait pas encore qu’elle était déjà dans l’engrenage de l’aliénation parentale.

Tout a basculé entre sa sixième année et son entrée au secondaire. «Il y a eu un élément déclencheur qui a fait que mon père est devenu de plus en plus contrôlant. Il me demandait de mentir, il me demandait de lui rapporter ce qui se passait chez ma mère et il s’en servait contre elle.» Son emprise était telle qu’Emy a tourné le dos à sa mère. «Je voulais aller vivre chez lui. […] La dernière journée de mon secondaire 1, mon père est venu me chercher et m’a emmenée à une heure de route, dans une nouvelle maison.»

Elle allait même changer d’école.

Sa mère ignorait où sa fille habitait. La petite Emy, elle, s’isolait de plus en plus, elle s’enfermait dans sa chambre. Elle a même développé des troubles alimentaires. «Ma mère a demandé à mon père pour que j’aie du soutien psychologique, il a refusé deux fois.» Sa mère a redemandé la garde de sa fille, l’a obtenue. Et Emy a pu retourner chez elle à la fin de l’année scolaire. 

Enfin, elle pouvait respirer. «Ça m’a permis de sortir de l’emprise de mon père.» Mais pas complètement, il avait des droits de visite, une fin de semaine sur trois. «Ça a continué, il me promettait des choses, il ne voulait pas que je travaille la fin de semaine parce qu’il voulait que je sois tout le temps avec lui.»

En secondaire 4, elle a coupé les ponts. «Je l’ai revu quelques fois après ça, mais jamais seule.»

Sa mère a passé l’éponge. «Quand je suis retournée chez elle, la première semaine, c’était un peu froid, mais après c’était correct. Elle ne m’a jamais mis de pression, elle a compris que ce n’était pas de ma faute, il n’y a pas eu de colère. On a mis ça derrière nous, et aujourd’hui, on a une relation à peu près normale.»

Emy n’est pas encore capable de lui dire «je t’aime».

À 19 ans, elle porte toujours les cicatrices de l’aliénation parentale. Elle a reçu les diagnostics de trouble de la personnalité limite, de troubles obsessionnels compulsifs, des troubles anxieux et un trouble de la personnalité évitant. «J’ai des troubles anxieux parce que je n’avais pas de contrôle sur rien dans ma vie et aujourd’hui, je dois tout contrôler. […] Et la personnalité limite, ça fait que je me coupe de tout. Dès qu’il y a un problème, par exemple avec des amis, je me coupe pour ne pas être blessée.»

Même chose avec son amoureux. «Quand on se chicane, je lui dis : «c’est fini»! Heureusement qu’il ne m’écoute pas…»

L’an passé, Emy a confronté son père. «Je lui ai demandé, «si tu avais su le mal que ça m’a fait, mes trois dépressions et ci et ça, est-ce que tu l’aurais fait?» Il m’a dit : “non, je ne l’aurais pas fait. Je m’excuse.” Je pense qu’il y a beaucoup de parents qui ne réalisent pas le tort que ça peut faire à leur enfant.»

C’est pour ça qu’Emy m’a raconté son histoire, pour éviter à d’autres de tomber dans le piège. «C’est une prison psychologique.»

Elle veut qu’on parle de l’aliénation. «On n’en parle pas parce qu’on n’entend pas les enfants s’en plaindre, car comme toute victime de violence, on se sent coupable et honteux», m’avait-elle expliqué dans un courriel. Elle leur a même écrit une lettre, en voici des bribes. «Je sais que tu te sens seul. Tu ne l’es pas. Je sais que tu as dû être ton propre parent. Probablement celui de ton parent aliénant aussi. Tu as honte, tu te sens coupable. Moi aussi. J’aimerais que tu puisses te réparer. Je sais que ce n’est pas facile. J’aimerais que tu puisses finalement prendre soin de toi, enlever ce poids de tes épaules. Ce n’était pas de ta faute. Dis-le, crois-le.»

Ça a pris du temps, mais Emy y est arrivé. 

Et depuis deux ans, elle travaille avec le Carrefour aliénation parentale pour que son histoire serve à d’autres. «J’essaie d’aider les parents rejetés à comprendre ce que vivent et ressentent leurs enfants aliénés. Mais surtout, je rêve d’aider les enfants, de faire de la sensibilisation auprès des jeunes. Je rêve de participer au développement d’un programme de sensibilisation dans les écoles. Je rêve d’aider les jeunes et leur permettre d’échapper à toutes les souffrances et les séquelles de l’aliénation parentale.»

Pour qu’ils puissent dire «je t’aime».

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Si vous voulez lui en parler, écrivez-lui à emy.gemme@gmail.com