Des combats de coqs ont toujours lieu à Cuba, au sens propre et au sens figuré, entre les présidents Diaz-Canel et Trump.

Cuba: cherchez le poulet

CHRONIQUE / Rue Belacoian, une file beaucoup plus longue qu’à l’habitude au magasin d’État, la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre.

On venait de recevoir du poulet.

Depuis une semaine que j’étais à Cuba, j’avais déjà pu constater que la volaille était introuvable à La Havane, même les restaurants qui en font leur spécialité n’arrivaient pas à s’en procurer. Je demandais s’il y en avait chaque fois où elle était sur le menu, on me répondait comme si c’était une évidence.

«Bien sûr que non.»

Plusieurs matchs de soccer sont souvent improvisé dans les rues.

Les Cubains ont l’habitude des pénuries, mais rarement aussi criante que celle des derniers mois, où la liste des produits s’allonge sans cesse. En plus du poulet, il manque régulièrement du lait, des œufs, du sucre, de la farine et de l’huile. La situation est à ce point critique que le gouvernement a admis le problème.

Un événement rarissime.

Signe qui ne ment pas, le gouvernement de Miguel Diaz-Canel, qui a pris le relais de Raoul Castro il y a à peine un an, a annoncé au début du mois la réduction de moitié du nombre de pages du Granma, le journal officiel du Parti communiste. Le quotidien n’en sera plus un, puisque publié désormais aux deux jours.

La raison invoquée : la rareté du papier.

Voilà qui ravive dans la population le douloureux souvenir de la «période spéciale», cette époque où, à la suite de la chute de l’URSS en 1990, le pays avait connu une rupture d’approvisionnement sans précédent. Et où la première mesure adoptée par Fidel Castro avait été… de réduire le nombre de pages du Granma. Acculé au pied du mur, le Lider Maximo avait ouvert le pays au tourisme — sous le contrôle de l’armée — et à la devise honnie : le dollar américain. 

D’aucuns avaient alors prédit l’effondrement du régime, qu’on supposait incapable de se relever d’une telle asphyxie.

Le gouvernement cubain vient d’annoncer la réduction de moitié du «Granma».

Il a fallu qu’un autre allié vienne à la rescousse du pays en 1997, le Vénézuéla avec Hugo Chavez à sa tête, pour que Cuba sorte la tête de l’eau. Et ce n’est qu’en 2004 où le PIB de l’île est revenu à son niveau de 1989.

Mais depuis novembre, l’économie plonge de nouveau. Les tablettes des magasins se dégarnissent, les files s’allongent et les Cubains, même s’ils ont de l’argent, n’arrivent pas à se procurer des items de première nécessité. La frustration est d’autant plus grande qu’ils savent que les hôtels passent avant.

Et encore, eux aussi sont maintenant touchés. Le gérant d’un tout-inclus a confié à l’AFP au début du mois manquer d’œufs, de fruits et de pain.

Voilà qui explique en partie la force avec laquelle le gouvernement de Miguel Diaz-Canel appuie Nicolas Maduro au Vénézuéla, qui permettait à Cuba une certaine stabilité de l’approvisionnement en pétrole sur l’île. C’est d’ailleurs à Caracas où Diaz-Canel a fait son premier voyage officiel, pour saluer son «allié» stratégique.

«Je suis très content d’être au Vénézuéla. Vive la révolution bolivarienne et vive le président Maduro!» avait déclaré le président cubain à sa descente d’avion, tel que le rapportait l’AFP en mai 2018. Depuis, il appuie de façon indéfectible le leader socialiste dont l’élection controversée a provoqué le chaos.

Un chaos social, mais aussi un chaos géopolitique, les alliés d’hier — entre autres Cuba et la Russie — se retrouvant dans un bras de fer contre les États-Unis et, plus largement, l’Occident. Hier encore, alors que la menace d’un coup d’État planait contre Maduro, Cuba lui a réitéré son appui, à l’instar de la Bolivie.

Le ton est dur, belliqueux.

Les livraisons de poulet provoquent de longues files, parfois même des échauffourées.

Mais Diaz-Canel ne s’adresse pas seulement à la communauté internationale, il instrumentalise la crise vénézuélienne pour donner un nouveau souffle à la révolution, pour appeler la population à continuer le combat.

Un de ses mots-clics favoris sur Twitter ne laisse planer aucun doute, #somoscontinuidad, «nous sommes la continuité».

Mais au pays, nombreux sont ceux qui montrent du doigt le régime pour expliquer les pénuries de vivres, l’accusant d’affamer les Cubains pour nourrir les Vénézuéliens, accusations qu’a rejetées le président, qui réplique que les problèmes sont dus à des baisses de production.

Et à Trump.

Le nouveau président se réclame clairement de Fidel, qu’il n’hésite pas à citer, par exemple le 9 avril. En traduction libre : «Fidel a dit : “C’est ainsi que s’écrit l’histoire d’un pays : en donnant son sang hier, en versant sa sueur aujourd’hui. Et s’il fallait de nouveau donner son sang pour défendre le fruit de la sueur, alors il faudrait le faire encore et toujours.”»

Fidel avait prononcé ces mots le même jour, en 1968.

Un peu plus d’un an après l’arrivée de Diaz-Canel au pouvoir, les Cubains que j’ai rencontrés lors de mon passage au pays début avril ne semblaient pas portés par l’appel à la mobilisation de leur président. Les opinions à son endroit allaient à peu près toutes dans le même sens : il suit les traces de Fidel.

Ceux qui aimaient Fidel l’aiment.

Ceux qui détestaient Fidel le détestent.

Et ceux-là, règle générale, ont bien aimé Raoul pour avoir introduit la plupart des assouplissements et travaillé à un certain rapprochement avec les États-Unis d’Obama. Au cours de ses 10 années de présidence, de 2008 à 2018, le pays s’est ouvert comme jamais auparavant.

Les Cubains ont pris goût à une certaine liberté.

Et à manger du poulet.

+

COMME DES COQS

L’analogie crève les yeux, deux coqs dans une arène qui se livrent un combat sans merci, tous les coups sont permis.

C’est aussi Trump et Diaz-Canel.

C’est aussi une tradition qui remonte à la nuit des temps à Cuba, importée par les Conquistadores espagnols au XVIe siècle, soit bien avant la Révolution de Fidel Castro, qui avait d’ailleurs tenté de l’interdire. Longtemps pratiqué dans la clandestinité, ce rituel a depuis retrouvé quelque peu ses lettres de noblesse, tellement que l’État a permis la construction d’une arène.

Des touristes sont aussi admis, par du bouche-à-oreille, contre quelques dizaines de dollars américains, une somme évidemment beaucoup plus importante que ce que payent les Cubains pour y assister. Les paris sont ouverts, les bêtes sont lâchées au centre du cercle de combat.

Que le meilleur gagne.

Voilà un autre domaine où Cuba est à contre-courant du reste du monde, où de plus en plus de pays interdisent les combats de coqs pour des raisons aussi élémentaires que la protection des animaux, l’issue de ces combats se soldant souvent par la mort d’un des deux adversaires.

Ou par d’atroces blessures. 

+

#SOMOSCONTINUIDAD

Deux ans et demi après son décès, le souvenir de Fidel est toujours bien vivant.

Donald Trump n’est pas le seul à passer ses messages sur Twitter, Miguel Diaz-Canel Bermudez y a aussi pris goût.

Et il ne s’en gêne pas.

À la tête du pays depuis le 19 avril 2018, le président cubain est le premier à avoir un compte Twitter et à «gazouiller», sachant que de plus en plus de Cubains sont branchés et qu’ils ont accès aux réseaux sociaux.

«Si tu ne peux pas les battre, joins-toi à eux», dit le dicton.

Avec ses 123 000 abonnés, Diaz-Canel ne rate pas une occasion de souligner un anniversaire ou un fait d’armes de la Révolution, ou de souffler sur les braises de la lutte contre l’impérialisme. 

Depuis août dernier, il a tweeté 635 fois, toujours avec un chapelet de mots-clics dont il saupoudre ses messages.

#SomosCuba : Nous sommes Cuba

#Somoscontinuidad : nous sommes la continuité

#60ymas : 60 ans [de Révolution] de plus

#Revolución

Mardi, d’ailleurs, des internautes n’ont pas tardé à remarquer un tweet de Diaz-Canel identique à celui du ministre de la Défense vénézuélien, envoyé en même temps, dénonçant le soulèvement d’une partie de l’armée contre Maduro. 

Qui a copié qui?

Alors que certaines émissions de radio avaient déjà commencé à permettre certaines critiques, notamment sur la voirie et sur des questions pratico-pratiques, Twitter ouvre la voie à l’expression d’un ras-le-bol, mais bien malin celui qui prétend pouvoir départager, par contre, la part de propagande de part et d’autre.

C’est noir ou blanc.

N’empêche, de lire des commentaires du genre : «Ta marche du 1er mai, tu peux te la mettre dans le c…» détonne, surtout pour un gouvernement qui s’est toujours fait un point d’honneur d’endiguer la critique. Qu’on le veuille ou non, les réseaux sociaux ouvrent une brèche qui devient impossible à colmater.

On ne peut remettre le dentifrice dans le tube. 

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.