Le navigateur Damian Foxall travaille avec la Fédération canadienne de la faune pour que toutes les personnes qui naviguent soient des sentinelles, pour éviter autant que possible de heurter des baleines avec leur embarcation.

Cherchez la baleine

CHRONIQUE / Imaginons un seul instant que, pour ajouter au niveau de difficulté des courses de Formule 1, on envoie un orignal sur la piste.
Ce serait du délire, évidemment.
Pour les pilotes de F1 peut-être, mais pas pour les marins qui font des courses transocéaniques. Remplacez l'orignal par une baleine et voilà, vous avez une idée du danger qui les guette.
Parce que, contrairement à l'orignal sur la piste de course, les marins, eux, ne peuvent pas voir si une baleine s'en vient.
Parfois si, mais trop tard.
Damian Foxall est bien placé pour en parler, l'Irlandais d'origine compte plus d'une dizaine de courses à son actif. Il était d'ailleurs de l'équipage du Oman, un des plus performants voiliers, qui a chaviré au large de Terre-Neuve l'été passé pendant la Transat Québec-Saint-Malo. 
Pas à cause d'une baleine, mais ça aurait pu. 
Il sera cette année de la Volvo Ocean Race, sa 10e course à faire le tour du monde par la mer. Il croise les doigts pour ne pas heurter une baleine. «On peut toujours avoir un accident. Frapper une baleine de plein fouet, c'est comme frapper un autobus. Même des bateaux comme le SpinDrift, ça peut l'arrêter.» 
Le Spindrift 2, un trimaran géant, peut atteindre des pointes à 90 km/h.
Et qui dit course dit vitesse, pas pour rien qu'on appelle ces bateaux les Formule 1 des mers. «À 45 kilomètres à l'heure, le choc peut être brutal. Ce n'est pas bon pour l'équipage, ni pour le bateau, ni pour la baleine.»
Ces histoires-là, les marins ne s'en vantent pas. «C'est certain que ce n'est pas joli, que ça ne paraît pas bien. Il y a des gens qui ont honte. Une fois, on a vu une baleine, on a réussi à l'éviter de justesse et on a poussé un "ouf" de soulagement. Mais on n'avait pas vu, derrière, on a frappé le petit...»
Damian veut changer ça. Avec la Fédération canadienne de la faune, pour qui il travaille à temps plein maintenant, il veut que toutes les personnes qui naviguent soient des sentinelles. «On veut que les gens signalent les collisions pour qu'on puisse répertorier des hot spots.»
Des zones à protéger.
Il y en a déjà quelques-unes, dont une tout près de chez nous, sur le Saint-Laurent à la hauteur de Tadoussac. «Pour la dernière Transat Québec-Saint-Malo, on s'était mis d'accord avec les organisateurs pour ralentir dans cette section-là. Ce n'est pas naturel ni facile de ralentir. C'est plus facile d'accélérer!»
Il n'y a pas eu d'accident.
Ailleurs, c'est une autre paire de manches. «Nos bateaux vont tellement vite que les baleines ne nous entendent pas. Le son n'arrive pas à temps... L'an dernier, entre New York et Les Sables d'Olonne, il y a eu 15 collisions avec des objets flottants pour huit bateaux. Ce n'est pas toujours des baleines, ça peut aussi être des bancs de poissons...»
Ou des conteneurs.
Les marins doivent être toujours sur leurs gardes. «Au large dans les courses, la présence de baleines est ponctuelle et aléatoire. C'est pour ça qu'il faut absolument les signaler. Et ça vaut pour tous les skippers, qu'ils soient en course ou qu'ils naviguent par plaisir. Comme ça, on pourra éviter des collisions.»
Ça vaut aussi pour les autres bateaux. «Les bateaux cargo, ils en heurtent, des baleines, pas mal plus qu'on pense.» Le National Geographic a fait état du problème en août 2014, soulignant le fait que personne ne sait combien de baleines, surtout des baleines bleues, viennent mourir sur les coques de ces mastodontes.
Le choc, dans ces cas-là, est à sens unique.
Dans un monde idéal, les capitaines de ces bateaux, de tous les bateaux, devraient pouvoir être informées des risques de collisions. Et agir en conséquence. Mais on parle ici d'un changement de culture, d'un véritable coup de barre. «Il faut prendre soin de nos milieux marins. Il faut donner l'exemple.»
Le pire, c'est que c'est simple comme bonjour. Un répertoire existe déjà, à portée de clics, il ne manque que les infos. La Commission baleinière internationale, mieux connue sous International Whaling Commission, tient déjà une belle banque de données où elle compile les collisions.
Il y a aussi l'application Whale Alert. «C'est pour tout le monde. Le grand public aussi.»
Dans sa nouvelle vie, Damian veut aussi sensibiliser les gens, pas juste les marins, à l'importance de la biodiversité. Suffit d'avoir un téléphone et de télécharger des applications conçues pour partager nos observations. «Il y a iNaturalist, c'est formidable. Tu prends une photo d'un animal, ça peut être un insecte, tu l'envoies et des experts l'analysent. Tu reçois une réponse très rapidement, ils te disent de quelle espèce il s'agit. Ça leur permet aussi de mieux documenter.»
Comme quoi «on n'a pas besoin d'être scientifique pour faire avancer la science». 
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Sur ce, les amis, je m'éclipse pour quelques semaines, le temps de poser le clavier pour mieux le retrouver.