Corellie a été assassinée le 8 août 2013 à Sault Ste. Marie.

«C'est une descente aux enfers»

CHRONIQUE / «J'ai monté le dossier de Corellie, il était dans mon bureau, en bas.» Lise a mis le dossier sur la table, ne l'a pas ouvert.
Elle en connaît le contenu par coeur.
C'est le dossier de sa fille, assassinée à 42 ans à Sault Ste. Marie le 8 août 2013. Corellie a passé une dizaine de jours chez un gars qu'elle connaissait depuis deux ans, elle s'est assoupie quelques heures avant d'aller prendre l'autobus pour Toronto. Avant de retourner auprès de son amoureux.
«C'est là qu'il l'a tuée.»
Jonathan Townsend, 21 ans, avait empoisonné les patates qu'il lui avait servies, elle n'y a pas touché. Quand elle s'est endormie, il a choisi un couteau, s'est approché à pas feutrés. «Il l'a poignardée au cou».
Il a dit en cour qu'il aurait voulu qu'elle soit en amour avec lui.
«Ils s'étaient rencontrés sur un réseau de jeux vidéo, ils jouaient ensemble. Lui faisait des jeux vidéo, il était assez reconnu dans son domaine. Il a offert à Corellie d'être sur la pochette de son dernier jeu, elle était belle, elle avait déjà travaillé comme mannequin. Il l'a fait venir chez lui pour les photos.»
Elle n'est jamais repartie.
Quand elle a appris la mort de sa fille, Lise a été foudroyée. «C'est une détresse épouvantable, un désarroi total, tu ne peux pas imaginer pire que ça. Encore aujourd'hui, je peux être tranquillement en train de lire et je tombe sur un mot qui fait tout remonter, qui me fait éclater en sanglots.»
Des images surgissent. «Les derniers moments de ton enfant, ça te poursuit et ça va toujours te poursuivre. Ce qui m'a poursuivie le plus c'est qu'elle s'est vue mourir. Corellie a eu le temps de se dire ''je vais m'évanouir, je vais partir...''»
Il lui est même arrivé d'en vouloir à sa fille. «On passe par toutes sortes d'émotions quand ça arrive. J'en ai voulu à Corellie de s'être mise dans cette situation-là. À son âge, elle n'aurait pas pu voir qu'il était dérangé? Elle se voyait tellement devenir actrice, elle s'est laissée embarquer...»
Le rideau est tombé.
«Les gens me demandent souvent si j'en veux au tueur. Je ne me suis jamais arrêtée à haïr cet être-là, j'étais dans les pourquoi. Et puis haïr, c'est créer un lien. Je m'en suis complètement détachée. Il doit assumer ce qu'il a fait, comme Ugo Fredette. Il doit assumer ce qu'il a fait.»
Il y a la grande question, qu'elle se pose encore et encore. «Cette question-là, les parents de Véronique [Barbe] vont se la poser. C'est pourquoi? Pourquoi c'est arrivé à elle? Contrairement à moi, eux, ils avaient un lien avec celui qui [aurait] tué leur fille. C'est une descente aux enfers, personne ne peut mesurer l'intensité du drame qu'ils vivent.»
Leur vie à eux aussi s'est arrêtée.
Comme Lise, ils auront à passer au travers d'un procès. «Après le meurtre, c'est la pire chose à vivre. C'était surréel d'assister à la description du meurtre, il avait tout texté à sa petite amie qui habitait en Indiana, il a tout raconté, tout décrit. Il a même dit que c'était plus facile qu'il pensait de tuer.»
Lise a lu les derniers moments de la vie de Corellie en diaporama.
Elle a dû se débrouiller dans les dédales d'un système dont elle ne saisissait pas tous les rouages, dans une langue qui n'était pas la sienne. Elle a aussi dû se battre pour des factures, on ne payait que l'autobus de Montréal à Sault Ste. Marie pour assister au procès, «même si je leur répétais que j'habitais à Québec.»
Une mère qui perd sa fille ne devrait pas se battre pour une facture.
Il y a la défense aussi. «Je comprends que tout le monde a droit à une défense, mais c'est extrêmement difficile d'entendre l'avocat de l'assassin demander, plus d'une fois, pourquoi elle n'a pas crié. Elle avait les cordes vocales coupées...»
Le procès a eu lieu en avril dernier, devant jury, plus de trois ans et demi après la mort de Corellie. Lise a eu peur de ne jamais obtenir justice. «Le temps passait, on n'avait pas beaucoup de nouvelles. J'ai eu vraiment peur qu'ils invoquent l'arrêt Jordan. Le juge a été extraordinaire.» 
L'assassin de Corellie a été reconnu coupable de meurtre au premier degré.
«Il a eu 25 ans ferme.»
Le procès étant terminé, Lise vient tout juste de recevoir, quatre ans plus tard, les effets personnels de sa fille. Ce qui en reste. «Ils m'ont envoyé sa sacoche et une petite enveloppe avec le collier qu'elle portait, il est plein de sang. Je vais brûler ça, pour franchir une autre étape du deuil.»
Même chose pour les rouges à lèvres.
Quand je me suis levée pour partir, Lise a ouvert le dossier de Corellie, elle en a sorti un petit bout de carton bleu ciel. Elle me l'a tendu. «Tiens, c'est le signet funéraire de ma fille. Elle est belle, hein?»