Les gestes des enfants posés à l’endroit du personnel laissent parfois des marques, et pas seulement physiques.

Ces tout-petits qui explosent

CHRONIQUE / «L’élève a pris une bouteille, l’a brisée, a pris un morceau de verre et a couru après l’adulte en lui criant : “Je vais te tuer!”»

La scène s’est déroulée dans une école primaire.

L’enfant n’avait pas huit ans.

Isabelle Larouche représente les employés de soutien de la commission scolaire des Découvreurs, elle constate depuis quelques années que «la clientèle s’alourdit», entendre par là que les élèves qui ont de sérieux problèmes de comportement sont plus nombreux qu’avant.

Et les services qui sont donnés en classe ne suivent pas nécessairement au service de garde, comme si l’élève n’avait plus de problèmes quand il passe du prof à l’éducatrice. «Les enveloppes sont attribuées en silos. J’ai été témoin de plusieurs événements, des élèves qui mordent, qui lancent des choses, qui frappent. Même chez des tout-petits.»

En maternelle, en première année.

La commission scolaire est au courant et offre un bon soutien, dans la mesure du possible. «Nous, on est chanceux, on a de bonnes relations avec la commission scolaire. On est capables de s’asseoir et de se parler pour trouver des solutions. On a un intérêt commun : les enfants.»

À certains endroits, il y a des manchons pour limiter les dommages des morsures. À un autre endroit, il a fallu improviser un local d’isolement.

Isabelle Larouche a compilé les incidents violents déclarés à la commission entre juillet 2017 et septembre 2018, une année scolaire à quelques semaines près. «Pour 870 employés de soutien, on a 105 incidents déclarés. Et c’est seulement la violence déclarée, on sait que les éducatrices ne déclarent pas tout le temps.»

On les encourage à le faire, mais le temps manque parfois pour remplir la paperasse. «Les gens passent à autre chose.»

Les gestes posés sont nombreux. «Ça va des coups de poing, des coups de pied, de cracher au visage, des morsures, de se faire lancer des objets par la tête, de se faire mordre, de se faire pousser. L’an passé, il y en a eu trois qui ont eu des commotions cérébrales, et une cette année.»

Les gestes des enfants posés à l’endroit des adultes laissent parfois des marques, et pas seulement physiques. «J’ai quelqu’un qui a été mordu au sang, il a dû prendre des antibiotiques. Et il y a aussi les dommages psychologiques, il y en a qui ne veulent plus rentrer...»

Ils partent, baissent les bras, au bout du rouleau.

Isabelle Larouche n’a pas de baguette magique, mais elle constate que la pénurie actuelle de personnel dans les services de garde est aggravée par cette réalité dont on ne parle pas vraiment. «L’idée d’en parler, ce n’est pas de faire peur. C’est de nommer les choses, de se demander qu’est-ce qu’on fait?»

Elle pose la question taboue. «L’obligation de scolariser tous les enfants devrait-elle être remise en question? Quand il y a un enfant qui ne fonctionne pas du tout et qui se désorganise constamment, est-ce qu’il n’y aurait pas un milieu qui serait plus adapté pour lui?»

Elle constate que, dans une classe ou dans un groupe de service de garde, «c’est l’enfer pour tout le monde. Et pour l’enfant aussi.»

À la commission scolaire de la Capitale-Nationale, les données compilées par le Comité de santé et de sécurité au travail ne semblent pas faire état d’une augmentation des cas de violence d’enfants envers des adultes. Au cours des 12 derniers mois, sur 1180 rapports d’incidents, 23 ont trait à cette réalité, soit moins de 2 %.

Cela dit, la commission a mis en place au cours des années des solutions pour diriger certains élèves dans des endroits plus adaptés pour eux. Dans le cas des enfants autistes qui n’arrivent pas du tout à fonctionner dans une classe régulière, ils peuvent être transférés dans une classe de «petits princes».

Trois écoles offrent ce service.

Il y a aussi le programme qu’on appelle «L’intersection», exclusivement pour les élèves du premier cycle du primaire, en première et en deuxième année, qui ont de très grands troubles de comportement. Des jeunes de sept et huit ans. Le programme est offert par une seule école, l’élève y est envoyé pendant deux semaines puis il réintègre graduellement son ancienne école, pendant un minimum de 20 semaines.

Un retour progressif, en somme, selon les progrès effectués.

Ou non.

Dans le cas de cet élève qui avait couru après l’éducatrice en la menaçant de la tuer, Isabelle avait fait lire son dossier à une technicienne en éducation spécialisée, en protégeant évidemment son identité. «Elle a lu le dossier, ce que cet enfant faisait, elle était convaincue que c’était un élève du secondaire.»

Isabelle espère que des solutions seront trouvées, et appliquées, pour le bien de tous. «Quand il y a un événement entre deux élèves, on agit sur-le-champ, mais quand c’est avec un adulte, c’est plus délicat, la capacité d’intervention est moins grande. S’il fallait qu’il arrive quelque chose...»