Des joueurs de basketball des Perséides, de l’école Jeunes-du-Monde

Ce qu’il y a derrière la victoire

CHRONIQUE / — Qu’est-ce que ça t’apporte, le basket?

— Maintenant, j’ai un rêve.

J’ai posé la question jeudi soir à Jay-Baraka, «10 ans presque 11», j’étais allée faire un tour à son école, l’école Jeunes-du-Monde dans le quartier Bardy, où lui et son équipe de basket pratiquaient. C’était une journée très spéciale, les 12 joueurs des Perséides allaient signer la bannière des champions 2019-2020.

Ils ont gagné contre toutes les écoles.

L’an dernier, ils ont perdu en finale par quatre points, ils se sont promis de prendre leur revanche cette année. Invaincus pendant toute la saison, ils ont tenu promesse et remporté la victoire 82 à 50 contre l’Externat Saint-Jean Berchmans, une école privée sur le chemin Saint-Louis.

Aux antipodes de l’échelle sociale.

L’école Jeunes-du-Monde porte bien son nom, il y a des élèves de partout. Il y en a du Cameroun, du Zimbabwe, de la Côte d’Ivoire, de la Colombie, de l’Albanie et de la Thaïlande dans l’équipe de basket, certains sont nés ici, d’autres pas, ils restent tous dans les tours d’habitations à loyers modiques Saint-Pie-X.

Quand ils ont gagné la finale, ils ont scandé «Saint-Pie, Saint-Pie, Saint-Pie», avec toute la fierté qui vient avec.

Dans les gradins, il y avait des profs, des membres du personnel et d’anciens élèves. La directrice Danièle Turgeon était là aussi. «L’école est une des écoles les plus défavorisées de la ville et les parents n’ont souvent pas la capacité de venir voir les matchs. Habituellement, dans les écoles, les parents sont là. Pas chez nous. Ce sont les grands du quartier qui viennent encourager les jeunes.»

Les parents ne reconduisent pas leurs enfants aux matchs, c’est l’école qui fournit le transport.

Après la finale, Danièle a ramené trois élèves.

La directrice n’en revient pas de voir les «grands» prendre ainsi la peine de venir encourager les «petits» pour les matchs, parfois même pendant les pratiques. «Je trouve ça tellement beau de voir ça. Pour les élèves, ça peut changer la vie.»

Ça change.

Jay-Baraka est un bon exemple, il a compris cette année l’importance de faire des efforts pour réussir, c’est le mot d’ordre de John Mukalai, l’entraîneur, faire des efforts à l’école et au basket. «C’est juste ça que je veux voir, l’effort. Mon premier objectif, c’est de les aider à devenir des humains bons, travaillants, respectueux, avec de bonnes valeurs. Ce qu’on apprend au basket, c’est pour toute la vie.»

Et il est bien placé pour le savoir, il est passé par là, exactement par où Jay-Baraka est en train de passer.

Il y a 10 ans, John faisait son primaire à l’École Jeunes-du-Monde, il était dans l’équipe de basket, sans trop savoir où ça le mènerait. «Je redonne ce que j’ai reçu. Le fait de coacher les petits, c’est avoir le pouvoir de leur donner le goût d’apprendre, de leur transmettre des valeurs, c’est quelque chose de très important.»

Et il veut devenir prof, il étudie à l’université en enseignement du primaire, parce qu’il sait qu’un prof peut changer des vies. Celui qui a changé la sienne s’appelait M. Richard, en sixième. «Avec lui, ça me tentait d’aller à l’école, j’avais hâte d’y aller, j’avais même hâte de faire mes devoirs. C’est ce prof-là que je veux être.»

Et cette année-là, lui et son équipe de basketball ont gagné la finale, comme ses «petits» cette année.

John Mukalai (deuxième à droite, avec la veste grise), l’entraîneur des Perséides de l’école Jeunes-du-Monde dans le quartier Bardy, a comme mot d’ordre de faire réaliser l’importance de faire des efforts pour réussir.  

Chaque fois qu’il met les pieds dans le gymnase, il voit cette bannière de 2009-2010 accrochée au mur du fond, avec sa signature de p’tit gars dessus. Jeudi, tous les joueurs ont signé la leur, Bleart, Leutrim, Jean D’Amour, Miguel, Jonathan, Valon, Kevin, Ivann, Gady, Alpha, Jay-Baraka, Lee et Kisoga.

Il fallait les voir assis au milieu du terrain autour de la bannière 2019-2020, tellement contents. C’est le fruit de tant d’efforts. «Dans cinq ans, dans 10 ans, ils vont revenir et voir leur bannière. Personne ne va pouvoir leur enlever ça.»

C’est gravé.

Les «grands» étaient aussi à la pratique de jeudi, des anciens élèves de l’école pour la plupart, qui ont suivi les jeunes pendant toute l’année, qui ont assisté aux matchs où, faute de parents, les «petits» se sont sentis encouragés. «Ici, ça fonctionne comme une famille et moi je suis comme le grand frère. Les anciens viennent aux pratiques, ils jouent avec les petits. Même si tu n’es plus à l’école, tu fais toujours partie de la famille.»

Sur la bannière, tout en haut, ils ont écrit «Saint-Pie X» et dessiné la silhouette des deux tours de HLM.

La directrice est aussi restée à l’école jeudi soir, madame Danièle a pris l’équipe sous son aile cette année, elle et le prof d’éducation physique se sont occupés de tout. «C’est Marc-André qui a embauché John comme coach, c’est lui qui lave les chandails dans la laveuse qu’on a à l’école…»

Voilà qui est dans autres tâches connexes.

Danièle était là pour la «pizza de la victoire» qu’elle leur avait promise et qu’elle leur a servie dans la salle des profs, un autre privilège de champions. Les petits sont venus manger les premiers, la directrice faisait le service, il y en avait à volonté, comme des berlingots de lait au centre des deux tables.

Les jeunes se sont régalés, puis ont filé dans le gymnase. 

Pour jouer au basket, encore.

Quand ils ne sont pas à l’école, et quand il n’y a pas de neige, les jeunes de Saint-Pie se retrouvent sur le terrain de basketball du HLM, qui est juste en face de chez Jay-Baraka. «Je joue depuis que j’ai quatre ans, je pense. C’est comme si le terrain de basket, c’était ma chambre. Je ne sais pas ce que je ferais sans le basket.»

Il n’aurait pas ce rêve de jouer pour la NBA.

Qui sait ce qu’il deviendra, et ce que deviendront les autres «petits», mais ils savent maintenant que ça vaut la peine de travailler fort. Et de rêver. John repense à lui, quand il était ce petit qui l’a compris aussi. «Quand on est petit, on ne sait pas ce qui est devant nous…»

Et il faut savoir que ça peut être beau.