Mylène Moisan

Pis, à part de ça?

CHRONIQUE / À travers les histoires que j’écris, je reçois à l’occasion des nouvelles de ceux dont je vous ai déjà parlé. De bonnes et de moins bonnes, c’est la vie.

- La magie de Noël

Il y a 10 jours, je vous parlais de Françoise (nom fictif), surtout de son appartement qui était totalement encombré, de déchets surtout. Tellement qu’elle ne pouvait plus utiliser sa cuisine depuis cet été. Elle avait perdu lentement le contrôle, savait ce qu’il fallait faire pour le reprendre. 

Une femme a été touchée par son histoire, parce qu’elle avait vécu exactement la même chose avec sa fille. Elle lui a offert ses bras. Et son temps. Les deux femmes se sont attelées à la tâche jeudi.

Françoise m’a écrit à la fin de la journée. «Tous les déchets sont sortis. Toute la vaisselle est lavée. Tous les vêtements sont dans des sacs divisés et triés prêts pour la lessive. Salle de bain dégagée. [Cette femme] est une perle, un ange, un joyau. Elle me comprend. [...] On rit tellement tout en travaillant. Elle m’a dit que j’étais une personne très attachante. Elle aussi. [...] Nous nous voyons encore dans la semaine prochaine pour mon chez-moi. Je me suis donné un délai. Celui-ci est de terminer de désencombrer mon chez-moi de A à Z d’ici la fin janvier et comme c’est parti, c’est dans le très possible. Brûlée ce soir, je serai au lit tôt. Je peux dire qu’une fois dans ma vie, j’ai connu la magie de Noël.»

Et, pour la première fois, elle a pu sortir de sa boîte et installer son beau sapin qui attendait ce moment-là depuis cinq ans.

- Des chats qui ont un toit

Octobre 2013, je vous parlais d’Andrée Juneau, qui travaillait pour contrer la prolifération des chats errants de la ville de Québec en les stérilisant. «Il faut contrôler le problème pendant qu’on peut encore le faire», plaidait calmement Andrée, attablée dans sa belle salle à manger, en flattant Gros Farino, un de ces chats qu’elle a adoptés. 

Quatre ans plus tard, la Ville de Québec se fait toujours tirer l’oreille. Et les chats continuent à se multiplier. L’organisme qu’elle a mis sur pied en 2011 avec cinq autres femmes, Mouvement chats errants, continue donc de chercher des familles d’accueil aux pauvres bêtes qui sont trouvées dans les rues et ruelles, souvent en piteux état. 

En six ans, ce sont 370 chats qui ont un toit, qui ont à manger tous les jours. 

Derrière chaque adoption, il y a une histoire. Andrée m’a raconté celle-ci le mois dernier. «Nous avons apporté une aide concrète à un homme vivant seul qui tentait depuis des années de trouver une solution pour une colonie de neuf chats errants qui se tenaient dans sa cour. Nous avons réussi à capturer les chats un à un, nous les avons fait vacciner, vermifuger et stériliser. 

Le monsieur a ainsi pu les garder à l’intérieur, le temps de les socialiser et de les faire adopter. Il a financé le coût de tous ces soins tellement il était heureux d’avoir de l’aide, car cela le faisait beaucoup souffrir de les voir ainsi.

Cet exemple illustre bien l’impuissance et la compassion  de bien des gens face à la souffrance animalière et leur détermination à faire partie de la solution! À travers les chats, nous contribuons aussi parfois à soulager de la détresse humaine…»

Chronique

Nicolas et le père Noël

— T’as échappé une enveloppe par terre...

L’enveloppe, vert pâle, était tombée du livre que venait d’emprunter Nicolas à la bibliothèque, Dérives de Biz. Nicolas se pencha rapidement pour la ramasser, surtout pour ne pas que sa blonde voit le bouquin, qui explore au «je» le côté sombre de la paternité. 

Oui, Nicolas se sentait à l’étroit dans son nouveau rôle de père. Trois mois qui lui paraissaient déjà une éternité.

Il avait évidemment tout pour être heureux, une amoureuse formidable, une maison confortable et un bébé qui faisait déjà ses nuits.

Nicolas se précipita dans son bureau, il observa l’enveloppe sous tous les angles, résistant à la tentation de l’ouvrir. Sa mère l’avait bien élevé, on n’ouvre pas le courrier qui ne nous est pas destiné. 

Paul Beaudoin

2022, rue du Finistère

Québec, Québec

G1X 4V4

Il n’y avait ni timbre sur l’enveloppe ni adresse de retour. Nicolas fouilla dans son tiroir, en sortit un livret de timbres. Lui et cette manie de remettre les choses vides à leur place, comme le carton de lait et le tube de dentifrice. Il allait devoir aller au bureau de poste en acheter d’autres.

Et puis non. Il allait aller directement porter l’enveloppe chez ce Paul, ce n’était pas très loin de toute façon, en lui expliquant comment il l’avait trouvée. Il n’aurait pas pu l’expliquer, mais quelque chose lui disait que c’était la chose à faire. Pas un mot à sa blonde, depuis le temps qu’il se moque de ses histoires ésotériques.

Ding, dong.

— C’est à quel sujet?

— J’ai une lettre à remettre à Paul Beaudoin.

— Il n’habite plus ici, nous avons acheté sa maison cet automne... Je crois que j’ai sa nouvelle adresse quelque part. 

La dame est revenue quelques minutes plus tard avec un petit bout de papier, une adresse griffonnée à la hâte dessus. 

— Bonne chance!

Nicolas saisit le papier, remonta dans sa voiture et... se dit qu’il serait mieux d’aller au bureau de poste acheter des timbres. Il avait dit à sa blonde qu’il n’en avait que pour quelques minutes, qu’il sautait à l’épicerie acheter des couches. Elle le questionnerait, il n’allait pas savoir quoi lui dire.

Il se gara devant la pharmacie.

Et puis tant pis. Il entra l’adresse dans son GPS. Il se sentait comme Colombo. Un peu de piquant dans son quotidien réglé par les biberons et les changements de couches ne ferait pas de tort. Il suivit les indications vers le centre-ville, le boulevard Hamel, avant de s’aventurer dans les rues de Vanier.

— La destination est à votre droite.

Il gara sa voiture devant un immeuble à logements qui ne payait pas de mine, rien à voir avec le bungalow de la rue du Finistère. Un immeuble beige avec huit logements, trois étages et un demi-sous-sol. Nicolas ressortit le papier pour avoir le numéro du logement. Il n’y était pas.

Nicolas replongea dans ses vieilles notions de technique policière, il regrettait tellement d’avoir abandonné. 

Il sonna au logement numéro 1.

Aucune réponse.

Il sonna au logement numéro 3.

— Oui!

— Je cherche Paul Beaudoin. Il habite ici, mais je ne sais pas dans quel appartement. Il a emménagé il y a environ deux mois.

— C’est mon voisin à côté. Il n’est pas souvent là ces temps-ci, avec les Fêtes, il est père Noël à Place Fleur de Lys.

— Merci!

Nicolas s’approchait du but, encore fallait-il qu’il arrive à trouver un foutu stationnement, il tournait en rond depuis une trentaine de minutes. Une voiture se faufilait systématiquement devant lui dès qu’un espace se libérait, il avait beau pester et faire de gros yeux, rien à faire.

Il finit par s’installer dans une allée, la musique dans le piton, en attendant que quelqu’un parte.

Nicolas ne se rappelait pas la dernière fois qu’il avait mis les pieds à Place Fleur de Lys, l’épicentre de sa vie étant plutôt dans l’ouest de la ville. Rien à voir avec Laurier Québec et ses escaliers roulants, plutôt un espèce de labyrinthe avec ses ailes disposées de part et d’autre de la place centrale.

Heureusement, elles y mènent toutes.

Et voilà, devant Nicolas, le père Noël était là, assis sur son trône, entouré de lutins et d’enfants. La seule façon de lui parler était de faire la file comme les autres, tout seul sans enfant. Il avait l’air fou, il le savait.

Rendu à son tour, Nicolas s’avança vers l’homme vêtu de rouge.

— Êtes-vous Paul Beaudoin?

— Oui...

Nicolas sortit de sa poche l’enveloppe verte, un peu froissée.

— C’est pour vous.

Intrigué, Paul l’ouvrit, en sortit une lettre écrite à la main. Il en lit quelques mots, la replia. Il se tourna vers la fée des glaces.

— Je vais prendre une pause.

Paul fit signe à Nicolas de l’attendre sur le banc, puis il disparut derrière le décor féérique pour poursuivre sa lecture. Il vint rejoindre Nicolas une dizaine de minutes plus tard.

— Tu connais Jasmin?

— Non...

— Comment tu as eu cette lettre?

Nicolas expliqua à Paul pour le livre de Biz emprunté à la bibliothèque pour comprendre les écueils de la paternité, l’enveloppe qui était tombée, la peur qu’il avait eue que sa blonde comprenne qu’il filait un mauvais coton. Il lui parla de ses doutes, de son angoisse de ne pas être un bon père.

Paul lui parla de Jasmin.

— J’ai été père. Jasmin, c’est mon fils. Je ne l’ai jamais connu, je suis parti quand il avait un an, la chienne m’a pris. Ce n’était même pas le goût d’être libre, juste la peur d’être pris, de manquer d’air. J’étais jeune, on dirait que j’aurais voulu retourner en arrière, retrouver ma blonde quand elle n’était pas mère. Avoir un enfant, c’est la seule chose où tu peux pas revenir en arrière. Tu peux vendre une maison, déménager, changer de blonde. Mais quand t’es père, c’est pour la vie. Et tu ne peux savoir quel genre de père tu vas être avant d’en devenir un. Je trouvais ça difficile...

Nicolas ne parlait plus.

— Faque j’ai sacré mon camp, je suis disparu dans la nature en envoyant de l’argent chaque mois. J’ai refait ma vie après, mais je n’ai jamais arrêté de penser à lui. Maudit que j’ai essayé de l’oublier. Quand ma femme est morte l’année passée, ça m’a pété en pleine face. Quelque chose comme la culpabilité de ne pas avoir été là.

Paul avait bu ses économies, avait dû vendre sa maison et déménager dans un petit deux et demi.

Il y a un mois, il a fait une thérapie pour arrêter de boire. S’il avait su qu’il allait devoir demander pardon, il n’aurait pas choisi les A.A. Il l’a fait, il savait qu’il devait le faire. Il avait pris un crayon, une feuille et son courage, et il avait écrit à son fils. Il lui avait expliqué pourquoi il était parti, pourquoi il n’était jamais revenu, qu’il en avait eu le goût, mais jamais le courage. En se disant que c’était mieux comme ça.

Il lui a demandé pardon en lui disant qu’il ne le méritait pas.

Nicolas venait de lui remettre la réponse de Jasmin. Jasmin était père, une petite fille de deux ans. Paul était grand-père. Jasmin lui a raconté à quel point il lui en a voulu, combien il a espéré son retour. Il lui a dit qu’il acceptait de le rencontrer, pour au moins essayer de comprendre.

Paul a essuyé ses larmes derrière ses lunettes rondes, a fourré l’enveloppe dans la poche de son manteau rouge.

— Merci.

— Merci à vous aussi.

Sans le savoir, Paul venait de faire le plus beau cadeau de Noël à Nicolas, qui savait maintenant qu’il allait être père à sa façon, avec ses peurs, ses imperfections, ses hésitations. Il allait faire sa place, et la garder. Il savait, maintenant, qu’il n’est pas plus facile de partir que de rester.

Il sortit son cellulaire de sa poche, texta à sa blonde.

«J’achète des couches et je m’en viens. Je t’aime.♥»

Mylène Moisan

Les matins de Madeleine

CHRONIQUE / «J’ai des personnes âgées dans mes clients. J’en fais un peu plus pour eux, je vais leur porter le journal à la porte, je dégage la galerie, je mets les poubelles au chemin.»

Madeleine Martel aura 80 ans dans une semaine.

Elle livre Le Soleil à Grondines tous les matins depuis presque
20 ans, beau temps, mauvais temps. «L’hiver, j’aime mieux le froid que le temps doux, ça glisse moins. Et je suis bien habillée, j’ai une suit deux pièces et un gros chapeau de poil! Le pire, je trouve, c’est quand il y a du verglas.» Elle enfile ses crampons sur ses bottes, agrippe ses bâtons de marche et part, ses journaux sous le bras. Madeleine a une douzaine de clients, de chaque côté de chez elle.

- Ça vous prend combien de temps?

- Ça dépend.

- Ça dépend de quoi?

- Si je jase...

Si elle ne rencontre personne, ça lui prend 25 minutes. Mais ça n’arrive pratiquement jamais. Ça fait partie de son plaisir, piquer une jasette avec ceux qui sont debout quand elle passe. Elle finit toujours par la même cliente, arrête souvent prendre un café, avant de poursuivre sa journée.

Sur sa route, elle s’arrête parfois pour s’occuper du chat d’un voisin parti en voyage, «j’arrose les plantes tant qu’à être là...» Une fois par semaine, elle entre à l’église au retour pour passer le balai et pour changer les lampions. «Et je sonne les cloches quand il y a un décès.»

Elle se lève entre 5h et 6h. «Je vois le lever du soleil... Je me suis toujours levée de bonne heure. Quand mon mari est décédé en 1997, ça ne me tentait plus de me lever, j’avais de la misère à me partir le matin...»

Elle se laissait un peu aller.

En 1999, le jeune camelot a pris sa «retraite», il avait 15 ans. «J’ai dit à la blague, s’ils ne trouvent pas de remplaçant, je vais le passer, moi, le journal! Et finalement, je me suis prise au sérieux... Je n’ai plus le choix de me lever le matin, sept jours sur sept, ça me donne de la motivation.»

Et un beau prétexte pour sortir et bouger.

Ce sont deux de ses filles qui m’ont écrit pour me parler de leur mère qui est l’exemple parfait que l’âge est un concept bien relatif. Quand elle est chez elle, elle va sur le Web, elle suit les bateaux qui sillonnent les océans. «Avec MarineTraffic, je vais partout! Il paraît qu’on peut suivre aussi les avions!»

Elle note tous les jours l’heure à laquelle le soleil se lève et se couche, compile les heures d’ensoleillement. «Depuis une semaine, on a perdu sept minutes le matin!»

En presque 20 ans, elle s’est arrêtée une fois à cause d’un poignet cassé, jamais pour un rhume ou une grippe. «Je n’attrape pas ça, moi!» lance la charmante dame dans un éclat de rire.  Les seules fois où elle a pris congé, en se faisant bien sûr remplacer, c’est pour chausser ses bottes de sept lieues, dont elle a joliment usé la semelle. 

- Vous avez voyagé?

- Oh mon Dieu, oui! J’ai tout ça par écrit, chez nous...

- Où êtes-vous allée?

- En Europe, en Chine, en Russie, en Polynésie, en Norvège, Alaska, Tunisie, Grèce... En Chine, c’était en 2008, quand il y a eu le gros tremblement de terre!

Elle a rangé son baluchon depuis quelques années, son dernier voyage remonte à «il y a deux ou trois ans. Je suis allée passer juste une semaine au Mexique.» Comme si, par rapport aux autres voyages, celui-là ne comptait pas.

L’été, elle continue à faire son jardin, «qui est plus petit qu’avant», elle y cultive «des tomates, des patates, des piments et des fèves. Des fèves, j’en donne à mes petites madames qui faisaient un jardin avant, mais qui n’en font plus.»

À Noël, elle remet une carte personnalisée à tous ses clients. «Mais je ne mets pas l’enveloppe qu’ils nous donnent pour le pourboire... je ne fais pas ça pour la paye!» Pour le plaisir, simplement. 

«Quand je reviens chez moi, je me sens bien. J’ai un sentiment de satisfaction, surtout quand j’ai jasé...

Chronique

Ça commence par un papier

CHRONIQUE / Françoise* aimerait beaucoup installer son sapin chez elle avant Noël. Elle en a un beau, «avec des petits poils blancs et des paillettes de couleur», elle l’a reçu en cadeau il y a cinq ans.

Il est encore dans sa boîte.

Elle n’a pas de place pour le mettre, pas un pouce carré, le sol et les meubles de son logement sont enterrés. Par des déchets surtout. «C’est de l’encombrement extrême», me résume Françoise, tirée à quatre épingles. 

Elle m’a donné rendez-vous chez elle pour que je voie l’état des lieux. Je voulais y faire l’entrevue, impossible. 

Nulle part pour s’assoir, ni même pour poser le pied.

Françoise a accepté de me raconter son histoire parce qu’elle n’est pas la seule à souffrir de «déficience organisationnelle». Elle est un cas sévère, «mais il y a pire encore». Cette désorganisation a un point de bascule. «C’est souvent causé par un événement précis, par un deuil, par une maladie, même par une naissance.» 

Françoise, elle, est retournée aux études à temps plein il y a 10 ans. «C’est là que ça a commencé pour moi. Je passais toutes mes journées à l’école, du matin au soir, je faisais mes travaux là-bas... C’est à ce moment-là que j’ai commencé à perdre le contrôle.» Graduellement. «Ça commence par un papier qu’on jette par terre, par un verre qu’on ne ramasse pas, par la vaisselle qu’on ne fait plus.»

Jusqu’à ce qu’on ne voie plus le plancher, littéralement.

Françoise ne cuisine plus du tout depuis le mois de juin, sa cuisine est complètement encombrée. «Je mange des plats tout faits et du poulet Fusée.» Du comptoir et de l’évier, on ne voit qu’émerger le robinet. Dans sa chambre, la moitié de son lit lui sert de bureau, elle dort sur l’autre moitié. 

Au salon, seule une petite partie du sofa est dégagée.

Elle ne peut même pas allumer la bougie «qui sent Noël» sur la table. «Elle est enterrée. Ça serait dangereux pour le feu!»

Depuis que l’entreprise pour laquelle elle travaillait a fait faillite au début de l’année, la désorganisation est plus grande encore. «Je n’ai plus d’horaire, je n’ai pas de routine. Je dors à n’importe quelle heure, je mange n’importe quand. Pour les deux dernières journées, j’ai dormi deux heures.»

Ce qu’elle fait pendant ce temps? «Je fais des recherches sur l’ordinateur. Je lis aussi énormément.» Et tu lis quoi? «Je lis tout ce que je trouve sur le désencombrement. Et sur la procrastination. Je sais tout sur le sujet, je sais ce qu’il faut faire. Il faut changer ses habitudes de vie.»

Plus facile à dire qu’à faire. «C’est long de prendre de nouvelles habitudes. Plus c’est encombré, plus on est dépassés par l’ampleur d’où on est rendus. On fige devant ce qui est à faire.»

Et elle est seule. «Il n’y a aucune ressource pour nous aider.»

Elle sait quoi faire, reste à le faire. «Je dois commencer par libérer la cuisine, c’est ça la priorité. Je dois en faire un peu tous les jours. Je dois identifier des zones et libérer les zones une à la fois.» Elle s’est fixé l’objectif du 23 décembre pour installer son sapin de Noël. «C’est possible. Si je donne un coup, disons, de cinq heures pour dégager le plus gros, je vais pouvoir le faire. Mais, pour vraiment changer mes habitudes, pour me faire de nouvelles routines, c’est six ou huit mois...»

Françoise n’a pas toujours été comme ça. Elle s’est laissée traîner quand elle était ado, et «une fois, quand j’étais adulte, pendant une période difficile. Pour le reste, j’arrivais quand même à être assez ordonnée, je faisais mon ménage le samedi, je me ramassais au fur et à mesure.»

Jusqu’à ce qu’elle bascule.

Elle est membre d’un groupe fermé sur Facebook où quelques milliers de personnes partagent leur difficulté à désencombrer leur intérieur. Ils se donnent des trucs, s’encouragent. «C’est mon plus gros obstacle à vie. Être organisé, ce n’est pas juste de belles boîtes, c’est d’apprendre à changer ses habitudes.»

De reprendre le contrôle sur sa vie. «Là, je suis vraiment déterminée. Je me suis donné des objectifs, j’ai plein de projets. Tu sais, quand ta maison est comme ça, quand tu es dans l’encombrement, tous tes projets sont repoussés. Et il y a une lourdeur à vivre sept jours sur sept là-dedans...»

Quand on s’est quittées, elle m’a promis de m’envoyer une photo du sapin, installé dans son salon.

Et de sa chandelle qui sent Noël.  

* Nom fictif

***

FAIRE PLACE NETTE

Jocelyne Vien est organisatrice, elle gagne sa vie à aider les autres à désencombrer leur maison. Elle fait un peu de tout, elle aide des personnes âgées à «casser maison», d’autres à vider une pièce «débarras».

Ou d’autres qui, comme Françoise*, sont dans l’encombrement extrême.

«Le Québec est plein de gens qui sont encombrés, à différents degrés. Je trouve ça dommage que ce soit tabou. Il ne faut pas avoir honte de ça. Il y a des gens qui sont dans la surconsommation. Les bonnes recettes de Ricardo, c’est bien, mais ça prend plein d’affaires pour les faire. Les graines de ci, les graines de ça, c’est bien, mais il faut les mettre quelque part.

Résultat: on accumule.

Quand la situation devient critique, le téléphone de Jocelyne sonne. «On m’appelle, par exemple, quand la femme de ménage ne veut plus venir...»

Ou quand on veut faire une chambre au sous-sol pour l’ado.

Elle se souvient d’une personne âgée chez qui elle est allée. «L’homme était dans l’encombrement total. Il y avait une intervenante qui est passée quand j’étais là, elle était venue pour lui expliquer comment se déplacer avec sa marchette, comment passer du lit au fauteuil entre autres. Je lui ai demandé “allez-vous faire quelque chose pour l’état des lieux?” Elle m’a répondu qu’elle était ici pour la marchette...»

Pour Jocelyne, l’ordre est une seconde nature. Ce n’est pas le cas de tout le monde. «L’armoire à plats Tupperware peut être un bon indicateur! Ou le tiroir de tuques aussi... On peut aussi regarder du côté de l’atelier, du fond du sous-sol, du cabanon. Des fois, ça va jusqu’au point où les gens n’osent plus y aller...»

La solution? La discipline. Pour aider M. et Mme Tout-le-Monde, Jocelyne a créé son entreprise, Zone Atlantis, spécialisée dans le désencombrement et le laisser-aller. «Souvent, c’est une question de se départir de certains objets qu’on garde. Il faut être capable de faire un tri. Il faut ramener à la maison la discipline qu’on a au travail, faire les choses dans un certain ordre.»

C’est tout simple. Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place.

* Nom fictif

***

QUELQUES CHIFFRES

300 000 objets en moyenne dans une maison

La superficie des maisons a triplé en 50 ans

3,1 % des enfants vivent en Amérique et possèdent 40 % des jouets

La femme moyenne possède 30 ensembles vestimentaires

93 % des adolescentes ont le magasinage comme passe temps préféré

Une femme passe en moyenne huit ans de sa vie à magasiner

Source: site Carnet des simplicitaires, citant le blogue Becoming minimalist de Joshua Becker. Les statistiques sont tirées d’études américaines, mais peuvent donner une idée de la réalité canadienne.

Mylène Moisan

Bell ou l'art du sévice à la clientèle

CHRONIQUE / L’histoire commence par une belle journée de juin, c’est ma fête, j’appelle chez Bell pour obtenir une ligne téléphonique et Internet.

C’est pour une maison dans un secteur où Fibe ne se rend pas, pas plus que le téléphone traditionnel. L’agent me propose une solution, la station Turbo, sur laquelle je peux brancher un téléphone fixe tout en ayant accès à Internet. Le tarif, modulé en fonction de l’utilisation d’Internet, est au plus de 135 $, plus taxes.

Un peu cher, mais il n’y a pas d’autres options.

Début août, le téléphone sonne, la station Turbo est en fonction depuis moins d’un mois.

- Misses Moisan?

- Yes...

Au bout du fil, un monsieur m’informe dans la langue de Shakespeare que je dois 90 $ à Bell Mobilité, qu’il me faut régler cette facture sur-le-champ, faute de quoi tous mes services seront coupés à la fin de la journée. Il me demande mon numéro de carte de crédit, m’offre de régler ça tout de suite.

Je trouve ça louche, je lui dis que je vais appeler moi-même chez Bell Mobilité et, au besoin, je payerai le compte en souffrance.

Il insiste.

Je tiens mon bout.

J’appelle chez Bell Mobilité, on me dit que l’appel venait effectivement d’eux, que j’ai une facture à payer, non pas de 90 $, mais de plus de 200 $. Je sursaute. Mais je paye, sachant que je parle bien avec un agent de Bell Mobilité.

Je n’ai reçu ni contrat ni facture.

Circonspecte, je rappelle quelques jours plus tard pour savoir où en j’en suis avec la consommation de données, tout est sous contrôle, 50 $ pour le mois. Je demande naïvement à la dame s’il est normal de ne pas avoir pas reçu de contrat ni de facture, elle s’aperçoit que le premier agent n’a pas bien noté mon adresse courriel.

Ceci explique cela.

Le 4 septembre, un courriel en anglais entre, je m’apprête à le détruire spontanément comme je fais avec tous les courriels en anglais. Il provient de Bell Mobility, «your e-bill is ready». J’ouvre le courriel, c’est ma facture pour le mois.

Je dois 476.77 $.

Mon cœur s’arrête quelques secondes, j’appelle Bell Mobilité pour tirer ça au clair. Une simple erreur, me dis-je. L’agent, imperturbable, m’informe que je dois payer ce montant parce que «les services facturés ont été rendus». Je l’informe que je ne payerai pas le montant.

Et, que, question d’arrêter l’hémorragie, je veux désactiver la station.

Toujours aussi imperturbable, l’agent de Bell m’apprend que je devrai payer des frais d’annulation de 264 $, frais dont je n’ai jamais pu prendre connaissance, n’ayant toujours pas reçu de contrat.

La facture s’élève à plus de 750 $.

Je rappelle au service à la clientèle pour expliquer la situation. La dame à qui je parle constate que le premier agent, celui de juin, «n’a pas entré le bon forfait. Tous les appels ont été facturés», comme s’il s’agissait d’un cellulaire. Déjà qu’il avait mal noté mon courriel et «oublié» de cocher «services en français».

Par défaut, les services sont donnés en anglais.

La dame me met en attente, elle me revient. «Ce que je pourrais faire pour vous, c’est vous facturer selon le forfait qu’il aurait dû vous mettre. Je pourrais vous enlever 150 $ sur la facture de 476 $.» Et les frais d’annulation? «Il n’y a rien à faire pour les frais d’annulation, vous allez devoir les payer.»

J’ai refusé. «Il va falloir faire votre bout de chemin, madame...»

Je suis tenace. Je rappelle pour parler à un autre agent. Il me met en attente, revient. «J’ai une excellente nouvelle pour vous, je peux vous enlever 300 $, les appels qui ont été facturés. [...] Il faut que vous sachiez, par contre, que les services qui vous ont été proposés ont été rendus. On ne fait jamais d’erreur.»

Quoi? Je l’ai fait répéter, estomaquée. Il a répondu chaque fois que la réglementation fédérale en matière de télécommunication est très stricte et que l’entreprise s’y conforme à la lettre.

«Cette offre est finale, vous avez cinq jours pour l’accepter, sinon elle ne tient plus. Je vais vous envoyer ça dans un courriel».

Je ne l’ai jamais reçu.

De guerre lasse, j’ai rappelé. J’ai parlé à un autre agent, à qui j’ai raconté l’histoire une autre fois. Il m’a proposé lui aussi de soustraire les appels, est resté sourd à ma demande d’enlever les frais d’annulation. «Je pourrais vous les enlever, mais je ne le fais pas. Je n’ai pas à faire ça, vous n’êtes même plus cliente...»

Vous pouvez me transférer au département des plaintes? «C’est impossible. C’est un département où il n’y a pas d’appels entrants, juste des appels sortants. Il faut faire une plainte sur Internet et ils vont vous rappeler.»

Soit. Je suis allée sur Internet, je suis parvenue à trouver le lien — discret — pour déposer une plainte. J’ai pris le temps, j’ai résumé la situation, la chronologie, l’absence de contrat, la langue de communication, les erreurs commises par le premier agent. J’ai proposé de payer les services reçus selon les conditions de l’entente initiale et de leur redonner, en parfait état, la station Turbo.»

Vingt jours plus tard, on me rappelle.

- Est-ce que quelqu’un vous a rappelée pour votre plainte?

- Non.

- C’est à quel sujet?

- J’ai tout résumé ça dans la plainte que je vous ai envoyée.

- Je n’ai pas lu. Quand c’est long, c’est compliqué...

Rebelote. J’ai recommencé mon baratin, lui ai expliqué le problème, la solution que je proposais. Il m’a laissé un message sur ma boîte vocale quelques jours plus tard, je n’ai jamais réussi à lui reparler.

J’ai déposé une deuxième plainte, «Stéphane de la haute direction de Bell» m’a rappelée le lendemain.

- Vous aviez déjà déposé une plainte, non?

- Oui.

- Celle-là est à quel sujet?

- Le même. 

Stéphane m’a proposé la même chose que les autres avant lui. J’ai demandé à parler à un superviseur, impossible.

Devant ce cul-de-sac, j’ai contacté l’Office de la protection du consommateur du Québec, qui m’a dirigée à Ottawa vers la Commission des plaintes relatives aux services de télécommunications et de télévision (CPRST). J’ai rempli le formulaire de plainte en ligne, très bien fait. J’ai croisé les doigts.

Le lendemain, je recevais un courriel, ma plainte était recevable.

Le surlendemain, Bell me rappelait. Après deux mois dans la maison des fous, Sam, pour la première fois, s’est penchée sérieusement sur le dossier. Elle a lu les plaintes, est allée écouter le premier appel, en juin, d’où tout a découlé. Elle a admis que des erreurs avaient été commises. «Cet agent a été rencontré.»

Sam a sorti sa calculatrice, la facture est passée de 780 $ à 16 $.

La morale de l’histoire, il ne faut pas perdre son temps avec les agents du service «loyauté» (!) de Bell. La compagnie est championne, et de loin, des plaintes reçues par la CPRST. Toutes entreprises confondues, plus d’un grief sur trois concerne Bell Canada, avec près de 3000 plaintes sur les 8197 reçues en 2015-2016.

Sam m’a demandé de lui remettre la station Turbo à ses bureaux de Montréal, ça tombait bien, un proche allait dans la métropole. Je lui ai remis le colis, à l’attention de Sam, à l’adresse dite. Et bien, croyez-le ou non, il n’a jamais pu remettre le paquet, l’agent à l’entrée lui a dit que Sam n’était pas au bureau. «Revenez lundi.»

Il a ramené la boîte à Québec.

J’ai rappelé Sam, elle m’a assuré qu’elle était au bureau ce vendredi-là. Je lui ai demandé si je pouvais aller remettre la station à Québec, à leurs bureaux de la place d’Youville ou ailleurs. «C’est impossible, ce n’est pas le même département. À Vancouver ou à Toronto, ça aurait été possible, mais pas pour Québec...»

Misère.

Mylène Moisan

Être de commerce agréable

CHRONIQUE / J’aime dire d’une personne qu’elle est d’un commerce agréable, il y a dans cette expression l’idée d’un échange, d’un lien.

Dans l’étymologie, on y retrouve les mots latins «avec» et «merci».

C’est ce que je veux aussi d’un vrai commerce, celui qui me vend une chose, j’attends de lui un échange, je veux qu’il ait le commerce agréable lui aussi. J’aime quand il est une personne en chair et en os, idéalement, ou au moins sentir que je ne suis pas qu’un numéro de carte de crédit.

Je suis fidèle en affaires, j’ai mes adresses, mes restos autour du bureau, deux ou trois boutiques où je m’habille. Des endroits où on ne m’assaille pas dès que j’y pose l’orteil, où on ne m’abrutit pas de musique trop forte, où les vendeuses sont capables de me dire «l’autre robe vous allait mieux».

Même si elle est moins chère.

Je l’avoue, j’ai un faible pour les petits commerces, je me sens perdue dans une grande surface, quand je dois regarder les affiches suspendues au plafond pour savoir où aller, les endroits où je dois courir après un commis.

Je fais la même chose quand je magasine sur Internet, je préfère les petits commerçants en ligne aux géants Amazon et Alibaba, qui s’invitent d’ailleurs dans ma page Facebook dès que je fais une recherche sur Google. Je regarde pour une cafetière, et boum, trois secondes plus tard, mon fil Facebook s’anime de moult cafetières.

Je n’aime pas.

J’aime croire que j’ai encore le choix.

Vous avez vu la dernière pub d’Amazon? On y montre des boîtes tout sourire qui chantent en chœur, on les suit à partir de l’entrepôt, glissant le cœur léger comme dans un manège de la Ronde, sur un système de tapis roulants digne de l’échangeur Turcot. Elles prennent l’avion, filent en camion sur une route bucolique constellée des couleurs de l’automne. À la fin, une fillette reçoit une boîte.

Dans la chaîne de livraison, on ne voit à peu près pas d’humains, seulement une silhouette en contre-jour et des bras.

Et plein de boîtes.

Ce que j’en comprends, c’est que c’est facile et efficace. Et anonyme. Faire un cadeau devient une banale transaction.

Même sur le Web, j’ai un faible pour les petits commerces qui offrent la possibilité de commander leurs produits à distance. Le mois passé par exemple, je cherchais du concentré de gingembre pas trop sucré — pas du sirop pour mettre sur la crème glacée — pour mélanger ça à de l’eau pétillante.

À Québec, je n’avais pas réussi à trouver ce que je voulais.

J’ai fini par me dire que j’allais le faire moi-même, je suis allée sur Internet pour trouver une recette de «sirop de gingembre peu sucré». Et c’est là, un peu après la recette de sirop de Ricardo trop sucrée à mon goût, je suis tombée sur un lien vers un site qui vendait l’élixir en bouteilles de 750 millilitres. 

Le nom m’a fait sourire, déjà, www.afritibi.com.

C’est tout simple, une petite épicerie africaine au pays de Raoul Duguay qui a décidé d’étendre son commerce au-delà du parc de La Vérendrye. C’était écrit en toutes lettres : «livraison partout en Amérique du Nord».

J’ai passé une commande pour trois bouteilles après souper et, cinq minutes après, le téléphone a sonné. «Bonjour, vous venez de faire une commande de sirop de gingembre. Je voulais juste vous aviser que notre livraison devrait arriver dans deux ou trois jours. On vous envoie ça dès que possible.»

Derrière, j’entendais des cris d’enfants.

J’ai reçu un courriel quelques jours plus tard, on m’avisait que mes bouteilles allaient arriver le lendemain par Expédibus, que je n’avais qu’à aller les y cueillir. Oui, c’est un peu plus compliqué.

Mais c’est toujours moins loin que Val-D’Or.

Je suis arrivée à la maison avec le colis, généreusement emballé pour qu’il résiste aux aléas du transport. J’ai enlevé le papier et dessous, ce n’était pas une boîte en carton standardisée. Mes trois bouteilles de concentré de gingembre étaient dans une boîte qui avait contenu des boîtes de lait en poudre.

Pour les enfants que j’avais entendus.

J’ai souri en pensant à eux, en pensant à leurs parents qui travaillaient fort pour faire rouler leur petite épicerie africaine à presque 800 kilomètres de chez moi.

Ils m’ont écrit le lendemain.

«Bonjour Mylène,

Merci beaucoup pour ta commande. Nous espérons sincèrement que cela répond à tes attentes en termes de qualité de produit et de service.

Merci de nous faire confiance.

Au plaisir de vous servir à nouveau.

Estelle & Christian»

C’est ça, du commerce agréable.

Chronique

Les amitiés véritables

CHRONIQUE / De tous vos amis Facebook, combien pouvez-vous en appeler en pleine nuit si vous avez besoin de parler à quelqu’un?

Un ou deux?

Voyez, c’est mon baromètre de l’amitié, pouvoir tirer une personne de son sommeil en sachant qu’elle va nous écouter. En sachant que ça va dans les deux sens, que l’autre aussi peut appeler n’importe quand.

Ça et pouvoir pleurer.

Je vous racontais dimanche l’histoire de Pierre et d’Errol, qui se sont connus dans un quartier ouvrier de Port-Alfred, à cinq ans, qui ne se sont jamais perdus de vue. Ils ont fêté, en août, 60 ans d’amitié.

Ils ne sont pas seuls.

J’ai reçu des dizaines de courriels de vieilles amitiés qui résistent aux années et aux intempéries. Chantale m’a écrit, elle avait à peine 10 mois quand Linda est née. «Lorsque j’ai commencé à parler et marcher, je disais à ma mère que je voulais aller voir “le bébé”. Le bébé, c’est ma grande amie, on était des voisines.»

Le bébé l’a aidée à passer au travers de moments difficiles. Elles se parlent souvent, traversent le Parc quand elles ont le goût de se voir.

Louis, lui, en est à un demi-siècle d’amitié. «En 1965, quand j’étudiais au collège classique Saint-Marie, sur la rue Bleury, je travaillais comme placier à la Place des Arts, toute nouvelle à l’époque. Au temps de l’Expo 67, nous étions plus de 150 étudiants à y travailler. Mardi prochain, je retrouve mes amis de l’époque pour le dîner. On se retrouve presque chaque mois et ça fait plus de 50 ans que ça dure... C’est le nœud le plus solide de mon câblage vital!»

Et pourtant, on parle peu d’amitié, de la vraie affaire. Dans un rapport publié en février 2016 par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) à partir de données de Statistiques Canada, on apprend — on s’en doutait un peu — que plus on a d’amis proches, plus on aime sa vie. On parle ici du distillat des amis Facebook, quand s’évaporent les simples connaissances.

De vrais amis.

Voici la définition de l’ISQ. «Les amis proches sont [...] des individus avec qui nous ne sommes pas apparentés, mais avec qui nous sommes à l’aise, à qui nous pouvons dire ce que nous pensons et à qui nous pouvons demander de l’aide. Ces relations sont envisagées comme des liens forts permettant du soutien émotif, de la compagnie, de l’aide financière d’urgence et de la réciprocité.»

Ado, je transcrivais sur des feuilles que j’affichais dans ma chambre des phrases que je glanais ici et là. Il y avait celle-ci : «Les amis, c’est comme les taxis, on n’en trouve plus quand le temps est à l’orage.»

Et celle-là, qui n’a rien à voir avec l’amitié : «Combien de gens qui rêvent d’éternité ne savent pas quoi faire un dimanche quand il pleut?»

Je l’aime bien.

Remarquez, un dimanche pluvieux passe plus vite avec un ami. Et ce que nous apprenait aussi l’Institut de la statistique du Québec, c’est que 9 % des hommes disent n’avoir aucun ami, contre 7 % pour les femmes. Et le nombre d’amis décroît avec l’âge, plus rapidement chez les messieurs.

Après 65 ans, une personne sur cinq n’a pas d’amis. 

Comme cet homme qui m’a raconté dimanche qu’il aimerait tellement en avoir un. La soixantaine avancée, il se retrouve seul aujourd’hui, avec aucun ami proche à qui se confier, avec qui se rappeler des souvenirs. 

Avec qui rire non plus.

Sans surprise, on constate que trois amitiés sur quatre sont entretenues sur les réseaux sociaux, mais quand même, autour du tiers sont faites de contacts en chair et en os. Chez les jeunes, l’école est un incubateur important de l’amitié, qui trouve son prolongement dans le virtuel. 

Ou en «vrai».

Comme Errol et Pierre, qui ont fait leur primaire et leur secondaire ensemble, et qui ont entretenu leur amitié après.

Parce que l’amitié, ça s’entretient.

C’est aussi l’histoire de Marcel, qui a connu Jean et Roger quand ils étaient des «ti-culs de Rosemont», à Montréal. Marcel m’a écrit quelques mots dimanche, il m’a envoyé un égoportrait de lui avec ses deux amis, pour me dire qu’ils en sont à 75 ans d’amitié. 

Des vieux chums, au propre et au figuré.

On pourrait dire qu’ils fêtent leur amitié d’albâtre, comme si c’était des noces. Pas juste pour la blancheur de leurs cheveux, mais pour la longévité de cette pierre dont on a retrouvé des sculptures datant de 4000 ans avant notre ère. Une pierre qui se façonne bien, qui résiste au temps.

Et qui, quand on prend le temps qu’il faut pour la polir, brille comme le marbre.

Mylène Moisan

L'amitié avant Facebook

CHRONIQUE / En cette époque où nous comptons les amis comme les clics et les «likes», Pierre Simard et Errol Boissonneault détonnent.

Ils ont fêté, en août, 60 ans d’amitié.

Ils étaient des ti-culs quand ils se sont connus à Port-Alfred, qui fait aujourd’hui partie de la ville de Saguenay. Ils avaient cinq ans, l’école allait commencer, ils étaient voisins. «On habitait à 500 pieds, chacun d’un bord d’un coin de rue, me raconte Pierre. On était toujours ensemble. Nos pères travaillaient à l’usine.»

La Consol.

Ils ont fait leur primaire ensemble, leur secondaire aussi, à faire les 400 coups avec Maurice, Roger et Marco. «On était un cercle d’amis. On en a fait des bêtises... comme défaire le système d’horlogerie de l’école pour dérégler les cloches! On faisait ça en catimini et on se protégeait.»

Le directeur de l’école a fini par les démasquer. «Au lieu de nous punir, il nous a donné des responsabilités. Il nous a mis en charge de la sécurité de l’école, il nous a donné des brassards. On devait lui faire rapport sur ce qui se passait. Ça nous a responsabilisés et il a vu qu’on n’était pas méchants.»

Ils n’ont plus fait de coups pendables.

Ils passaient leurs soirées dans le garage du père d’Errol. «On appelait ça “le local”, on avait fini l’intérieur avec du carton qu’il avait rapporté de l’usine. On s’était fait un bar, des casiers pour mettre notre boisson, un jeu de dards. On emmenait nos blondes, on allait des fois faire des tours à la discothèque pas loin.»

À la fin du secondaire, Pierre a pris le chemin de Québec.

Les deux se sont mariés à 22 ans, ont eu une première fille l’année suivante. Chacun a eu deux filles.

À travers la famille, le boulot, le tourbillon fou de la vie et les kilomètres, leur amitié a tenu le coup. «Nous ne nous sommes jamais perdus de vue. La distance n’a jamais posé problème. Même quand j’habitais à Haute-Rive [sur la Côte-Nord] et que lui restait toujours à Port-Alfred, Errol partait des fois après son quart de travail de nuit, à 7h45, et il venait dîner chez nous...»

Ils s’appellent quand ça va bien.

Ils s’appellent quand ça va mal.

«On a tout traversé ensemble, les beaux moments comme la naissance de nos enfants et les moments difficiles, comme la mort de la femme d’Errol, Marianne, qui était aussi une grande amie. Il m’a permis de l’accompagner pendant ces moments, jusqu’à la toute fin. Ça m’a aidé quand j’ai perdu ma fille...»

Nadia est décédée en 2014 d’un cancer des vaisseaux sanguins, elle avait 38 ans. «Elle est partie, je lui ai fermé les yeux... et j’ai appelé mon chum. Il est monté tout de suite, il est resté tant que j’ai eu besoin de lui.»

Chaque mois d’août depuis 10 ans, Pierre organise chez lui à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier «la fête de l’abondance», avec son classique bouilli aux légumes. «On a fêté les 60 ans de notre amitié cette année. Avec tout ce qui se passe aujourd’hui, une amitié comme celle-là, c’est rare et précieux.»

Errol, «c’est plus qu’un frère». 

Sur le terrain de Pierre pousse un prolifique pommetier. «Marianne avait plein de pommetiers. Quand elle est décédée, j’en ai planté un chez moi. Il s’appelle Marianne. J’aime le voir fleurir chaque année.»

La semaine dernière, Pierre est monté voir Errol au Saguenay pour «une fondue à la viande de bois», la chasse a été bonne.

Comme le veut la tradition, ils vont se revoir le 31 décembre pour défoncer l’année ensemble, avec trois couples d’amis. Les deux vieux chums, leurs amoureuses, leurs filles et leurs petits enfants, autour de la traditionnelle côte de bœuf au barbecue. 

Au rythme de la musique de Carole, la deuxième épouse d’Errol.

J’ai demandé à Pierre le secret de cette longue amitié. «C’est viscéral. On a un peu le même tempérament, on est réfléchis, on voit le verre à moitié plein et la lumière au bout du tunnel! C’est une amitié qui est basée sur l’honnêteté. On se dit tout, il n’y a pas de secret. Il est mon plus grand confident. Il a toujours été là pour moi, j’ai toujours été là pour lui. Un ami, c’est quelqu’un qui nous pousse à faire ce dont il nous sait capable.»

Comme «continuer à vivre» dans une mauvaise passe.

Quand ils se retrouvent, ils échangent une bonne poignée de main, se donnent une tape virile sur l’épaule. Pas d’accolade. «On reprend exactement où on a laissé la fois d’avant. On reste en contact avec Internet, on se texte des fois, mais quand je veux jaser, je traverse le Parc. Il n’y a rien comme se voir en vrai.»

En vrai.

Mylène Moisan

«Trop compliqué» d’embaucher des Françaises

CHRONIQUE / Les besoins en infirmières sont criants, là n’est pas la question. Ainsi, même si le Centre hospitalier universitaire de Québec calcule qu’il aura besoin de 350 à 400 infirmières au cours de l’année, il n’embauche plus à l’étranger.

«C’est trop compliqué», laisse tomber Geneviève Dupuis, porte-parole du CHU de Québec-Université Laval, qui comprend tous les hôpitaux de la ville à l’exception de l’hôpital Laval. «Les règles d’immigration et les règles syndicales sont complexes. Et ça coûte cher, au moins 5000 $ par infirmière.»

On a donc décidé de tirer un trait sur cette option. «Nous ne faisons plus de mission de recrutement à l’étranger depuis quelques années. On a déjà participé, et ça n’a pas toujours été de bonnes expériences.»

Pour embaucher une infirmière de l’étranger, un hôpital doit d’abord lui offrir un stage rémunéré de 75 jours en soins aigus, une exigence de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec. Le stage doit être assorti d’une garantie d’emploi. «Même si ça ne fait pas l’affaire, on est obligés de l’engager.»

On préfère donc fermer la porte à tout le monde. «On aime mieux ne pas faire miroiter d’emplois.»

Pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, la province cherche activement des infirmières par l’entremise de Recrutement Santé Québec, qui se trouvait justement à Paris à la fin novembre pour convaincre des candidates de venir prêter main-forte aux travailleurs de la santé.

Ce qui ne semble pas être clair, c’est qu’on n’embauche pas partout.

Comme au CHU.

Justine Testeart l’a appris à ses dépens. Je vous parlais d’elle mercredi, elle est débarquée à Québec il y a deux mois avec son mari et ses six ans d’expérience comme infirmière, convaincue qu’elle serait embauchée tout de suite. Toutes ses démarches, jusqu’ici, se sont soldées par une fin de non-recevoir.

Elle se tourne maintenant vers Charlevoix, où le CIUSSS de la capitale nationale embauche des infirmières de France. «Oui, on en des besoins, on compte en embaucher cinq pour 2018», précise la porte-parole du CIUSSS, Annie Ouellet. Les candidates retenues auront un stage professionnel de 75 jours, tel que requis.

Elles seront contactées la semaine prochaine.

À l’hôpital Laval, amoureusement rebaptisé Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, on est aussi preneur. À l’exception d’une parenthèse entre 2014 et 2016, où les besoins étaient comblés, l’établissement a embauché une cinquantaine d’infirmières françaises depuis 2006.

Cet été, l’hôpital a demandé à Recrutement Santé Québec de lui trouver huit infirmières françaises, cinq candidates ont été dénichées, plus d’une candidate qui a approché directement l’IUCPQ. Ce seront donc six nouvelles infirmières qui pourront bientôt prêter main-forte aux équipes en place.

Le profil des infirmières doit évidemment correspondre à la mission de l’hôpital, précise Joël Clément aux relations médias. «Comme nous sommes un centre tertiaire ultraspécialisé, nos critères de sélection ainsi que nos exigences de formation sont très élevés.»

Au CHUQ, on s’en tient aux candidates canadiennes et québécoises. «Les stages des étudiantes d’ici ne sont pas rémunérés, alors qu’il faut rémunérer celui des candidates qui viennent de l’étranger. Et il y a aussi toutes les règles de l’immigration. C’est à l’employeur de payer pour le renouvellement du permis de travail quand il vient à échéance. C’est extrêmement complexe.»

On lève donc le nez sur des renforts, qui seraient  bienvenus. «Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de besoins», insiste Geneviève Dupuis, qui calcule que, pour l’année qui vient, «il pourrait y avoir entre 350 et 400 postes disponibles. Nous faisons beaucoup d’efforts pour recruter, nous sommes attractifs, on a une centaine d’infirmières qui doivent se joindre à nous en janvier.»

Si la filière française est fermée depuis deux ans pour les infirmières, elle reste toutefois ouverte pour d’autres postes à combler. «Ça nous arrive d’embaucher des pathologistes, des ingénieurs.»

Avec les mêmes règles d’immigration. 

Des règles jugées trop complexes quand il s’agit des infirmières. «Les stages, c’est extrêmement complexe, a insisté plusieurs fois Geneviève Dupuis. Ça devient très difficile de recruter comme ça.»

Chronique

Infirmière cherche emploi désespérément

CHRONIQUE / Quand Justine Testaert a visité le Salon de l’emploi de Paris, son regard a été attiré par une publicité du Québec.

On recrutait.

Justine est infirmière en France depuis six ans, on lui a dit qu’il manquait cruellement d’infirmières, qu’elle serait embauchée tout de suite. «Dans un autre événement, il y avait un kiosque du Québec, on m’a dit : “Pas de problème, vous allez avoir du travail!”» Elle allait voir sur Internet, voyait bien qu’on s’arrachait les travailleurs de la santé.

Elle est partie avec cette idée-là, elle en a parlé à son mari qui se disait, lui aussi, qu’il arriverait à dénicher un boulot avec sa maîtrise en développement de réseau commercial, son expérience en gestion et comme directeur des ventes.

Ne lui manquait qu’un permis de travail.

Elle s’est inscrite au programme fédéral de «permis vacances-­travail» qui fonctionne par tirage au sort, son nom est sorti. Elle a aussi fait les démarches à distance auprès de l’Ordre des infirmières, a rempli la paperasse et payé les 800 $ requis. Elle est inscrite en bonne et due forme depuis le 12 octobre. 

Maximilien et elle ont laissé leur emploi, ils ont tout vendu, déterminés à venir faire leur vie de ce côté-ci de l’Atlantique. «De là-bas, la communication que nous recevons est qu’il y a du travail ici, qu’il manque de main-d’œuvre», insiste Maximilien Ménard.

Pourquoi Québec? «J’ai habité ici à l’âge de 12, 13 ans avec mes parents, explique Justine. J’en ai gardé un très bon souvenir.»

Ils sont débarqués en ville le 5 octobre, «il y a deux mois exactement», sûrs de trouver rapidement du travail. «Nous avons galéré, d’abord juste pour arriver à comprendre comment ça marche. Nous sommes encore au point zéro», déplore Maximilien, qui a envoyé 200 CV depuis.

Des employeurs ont levé la main, mais l’ont baissé tout de suite quand ils ont su qu’il n’avait pas de permis de travail. En plus des quelques milliers de dollars à débourser, une entreprise qui veut l’embaucher doit démontrer avoir tenté en vain de trouver un candidat québécois, démarche qui peut prendre jusqu’à six mois.

Il continue à envoyer des CV.

En arrivant, Justine a appris qu’elle devait d’abord effectuer un stage de 75 jours pour obtenir son droit de pratique. Elle a donc contacté le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, on lui a répondu ceci: «Nous vous remercions de l’intérêt manifesté pour faire un stage à notre institution. Actuellement, il nous est impossible de répondre à votre demande. Depuis le 21 février 2015, le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration du Canada exige de nouvelles dispositions de la part des employeurs canadiens qui accueillent des étudiants étrangers. En raison de ces nouvelles dispositions, nous vous informons qu’un moratoire a été imposé à compter du 1er septembre 2015, et ce, pour une période indéterminée. 

Nous sommes sincèrement désolés qu’il en soit ainsi et vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos sentiments distinguées [sic].»

Le moral de Justine en a pris un coup. Elle s’est trouvé un boulot comme vendeuse pour avoir un revenu, en attendant.

La situation a d’ailleurs été dénoncée l’année dernière par l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ) dans un mémoire déposé en commission parlementaire. L’Ordre calculait que le Québec se privait de 400 infirmières par année qui, comme Justine, étaient prêtes à travailler.

Et à qui on avait fait miroiter la promesse d’un emploi.

Justine ne baisse pas les bras. «J’ai commencé à faire des démarches pour le Saguenay et pour Charlevoix. On m’a dit que j’aurais peut-être des chances pour un stage dans Charlevoix. Ça fait trois semaines que je les ai contactés, je n’ai toujours pas de nouvelles. Si rien ne se passe, il va falloir se tourner vers Montréal.»

Ils aimeraient mieux ne pas aller à Montréal.

J’ai appelé le CIUSSS pour en savoir plus sur ce mystérieux moratoire et pour savoir pourquoi on levait le nez sur une infirmière formée, motivée, avec six années d’expérience dans différentes unités. 

La responsable des communications, Annie Ouellet, m’a expliqué que le stage de 75 jours doit être effectué en soins aigus et que, à Québec, ce sont les hôpitaux qui ont la responsabilité de ses soins. Le CIUSSS ne s’occupe que d’un hôpital, celui de Charlevoix, et il n’y aurait pas de moratoire. «Au contraire, on est présentement en processus de sélection pour les entrevues. On a des besoins!»

Le téléphone de Justine sonnera peut-être bientôt.

Au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Québec, il a été impossible d’en savoir davantage.

Le temps presse. Le permis de Justine a une durée limitée, tout comme le visa de touriste de Maximilien. Pour qu’il puisse obtenir son «visa ouvert», elle doit travailler comme infirmière, une affaire de catégorie d’emplois. «Je ne sais même pas si le stage sera compté comme un emploi. On risque d’être hors délais pour Maximilien.»

Fascinante bureaucratie.

Vous en voulez une meilleure? Justine a contacté la semaine dernière l’organisme Recrutement Santé Québec, dont la mission est précisément de recruter des travailleurs de l’étranger pour pallier la pénurie au Québec. «Je les ai appelés pour pouvoir parler à quelqu’un, pour savoir ce que je pouvais faire. On m’a répondu que les recruteurs étaient en mission à Paris pour trouver des candidats...»