Chronique

Vers un G6?

CHRONIQUE / À lire et à entendre tout ce qui se dit sur le Sommet du G7 présentement, on pourrait presque croire que l’événement est un grand congrès de manifestants.

Et qu’on ne badine pas avec la sécurité.

Des centaines de chiens, des milliers de policiers en renfort, 1,4 kilomètre de clôture pour entourer la Zone de libre expression (!), 375 murets de béton recyclés du fiasco de la Formule E à Montréal où, voyez l’ironie, on aurait tout fait pour que le monde se bouscule au portillon. 

On attend, les 8 et 9 juin, 3000 dignitaires et 2500 journalistes. Un budget qui oscille autour de 600 millions $, plus que ce qu’a coûté le Centre Vidéotron

Et pourquoi, déjà, tout ce rififi?

Ah oui, c’est vrai, on pourrait l’oublier tellement on parle de sécurité, il y aura pendant deux jours, dans le confort feutré du Manoir Richelieu, loin de l’écho des manifestants, les dirigeants des sept pays les plus industrialisés qui feront le point sur les grands enjeux du monde.

Rien à voir avec les réserves mondiales de gaz lacrymogènes.

Jusqu’en 2014, le G7 était le G8, la Russie de Vladimir Poutine ayant été suspendue pour avoir annexé de force la Crimée. Restent, en ordre d’importance de l’économie, les États-Unis avec Trump, le Japon, avec Shinzo Abe, l’Allemagne avec Angela Merkel, la France avec Emmanuel Macron, la Grande-Bretagne avec Theresa May, l’Italie avec Paolo Gentiloni et le Canada avec Trudeau. 

Une hydre à sept têtes.

Chacun a ses problèmes à la maison. Pendant que l’étau se resserre sur Trump, May est empêtrée dans le Brexit, Macron est engagé dans un bras de fer contre les cheminots, la cote de popularité de Merkel n’a jamais été aussi basse. Gentiloni est un canard boiteux, il a démissionné en mars et demeure en poste le temps qu’une coalition se forme, ce qui, en Italie, est un sport national.

Abe, lui, est empêtré dans une série de scandales, entre autres d’avoir voulu dissimuler des rapports militaires sur la participation du pays à une mission en Irak. Il aimerait bien convaincre Donald Trump de revenir sur sa décision de larguer l’Accord de partenariat transpacifique.

Cela pendant que Justin Trudeau essaye de souffler sur les braises de l’ALENA.

Mais c’est du sort du monde dont il sera question en juin. Et, par les temps qui courent, les dirigeants du G7 ont l’embarras du choix: le bourbier syrien, l’Iran, la Corée du Nord, la flambée de violence meurtrière dans le conflit israélo-palestinien, gracieuseté de Trump qui a décidé de déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. 

L’art de mettre de l’huile sur le feu, littéralement.

En tant qu’hôte du G7, le Canada a identifié cinq thèmes aux fins de discussion : la croissance économique, le climat, les emplois de l’avenir, l’égalité des sexes et, le dernier et non le moindre, «construire un monde pacifique et plus sûr».

Gros programme.

À peu près le même, remarquez, que le dernier Sommet du G7 l’année passée à Taormine en Italie qui avait frôlé l’éclatement. Et qui s’était terminé par une déclaration tout en circonlocutions, Donald Trump s’étant inscrit en faux sur à peu près tous les enjeux, surtout l’environnement.

On a parlé du G6+1.

Ça risque de ressembler encore à ça, peut-être même à un G6 tout court, avec comme trame de fond le retrait récent des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, qui vient fragiliser encore davantage l’équilibre géopolitique. Justin Trudeau et les autres dirigeants des pays ont déjà annoncé que le sujet sera à l’ordre du jour.

La Corée du Nord sera bien évidemment sur toutes les lèvres, alors que tous les yeux sont tournés vers Donald Trump qui, cette fois, semble être parvenu à créer une certaine ouverture au dialogue. Le premier ministre du Japon, en colère contre l’imposition de droits par Washington, pourrait être tenté de mettre de l’eau dans son vin.

Les dirigeants européens n’auront pas ces réserves.

En tant qu’hôte du Sommet, Trudeau aura fort à faire pour sauver les apparences. En entrevue à l’AFP, il s’est dit confiant que lui et ses homologues du G7 sauront «se rassembler sur les questions de sécurité et [...] de croissance économique» avec «des discussions vraies et solides sur la façon d’avancer ensemble».

Rien n’est moins sûr.

En fait, c’est à se demander si les dirigeants seront même capables, comme le veut la formule consacrée, d’arriver à s’entendre sur le fait de ne pas s’entendre.

Chronique

Le voleur à la cigarette

CHRONIQUE / Ça arrive partout, bien sûr, et chaque fois que quelqu’un signale un vol dans sa voiture, on lui demande tout de suite si les portières étaient verrouillées.

Après, s’il a appelé la police.

Des fois, le voleur prend des CD ou carrément la radio. Ce printemps, un voleur est parti avec une boîte à lunch avec des Tupperware pas lavés. Un autre avec un siège d’auto pour enfants. Une fille que je connais avait, dans sa boîte à gants, une lampe de poche et des lunettes fumées. 

Parfois, pour entrer, il casse la vitre.

À Limoilou, le mois dernier, un homme a sévi plusieurs fois, assez pour que les gens du quartier le remarquent et partagent son modus operandi sur Facebook. On avait une description sommaire, maigre, environ cinq pieds huit pouces, un vieux sac à dos vert. 

Un autre, peut-être est-ce le même, prend le temps de fumer une cigarette pendant qu’il fait l’inventaire de ce qu’il y a à voler.

Il laisse parfois des cendres dans l’auto.

On a aussi partagé un cambriolage où le filou s’était coupé, laissant derrière lui une traînée de 150 mètres de son ADN.

Les vols dont je vous parle se sont produits à Limoilou, d’autres se produisent à Val-Bélair, ou un peu partout en ville. Il y a quelques années, une connaissance s’est fait voler un gigantesque pot de fleurs devant sa maison, dans un quartier que les agents immobiliers qualifieraient d’homogène.

Dans la plupart des cas, les vols sont déclarés à la police.

Et que fait la police? 

Elle donne, essentiellement, un numéro de dossier dont la seule fin, pratiquement, est de remplir la demande de réclamation auprès de sa compagnie d’assurances. Même pas besoin d’appeler à la centrale, on peut faire la plainte en ligne, après quoi un reçoit son numéro d’événement.

C’est que, m’a-t-on expliqué à la police, les vols dans les voitures empruntent un «cheminement particulier». À moins de prendre l’escroc sur le fait et d’arriver à le retenir jusqu’à l’arrivée des policiers, les chances qu’on lui mette la main au collet sont infinitésimales.

«Pour les vols de moins de 5000 $ où on n’a ni suspect, ni indice, ni témoin, on soumet un numéro et le dossier est mis en suspens, m’explique Cindi Paré, porte-parole du Service de police de la Ville de Québec. Le dossier n’est pas transféré à un enquêteur. Après ça, les personnes peuvent faire le cheminement de leur côté.»

Lire, appeler les assurances.

Aux gens qui voudraient retrouver leurs objets, on suggère d’aller sur Kijiji ou de faire le tour des prêteurs sur gages.

Le dossier à la police est, en somme, clos. Même si des citoyens jouaient les Sherlock Holmes et arrivaient à trouver des indices menant vers un suspect, tout porte à croire que ça n’irait pas plus loin. 

Et, chaque dossier étant considéré comme un cas isolé, bien peu de chance non plus de détecter une vague de vols. Récemment d’ailleurs, une femme a signalé ce qu’elle percevait être une recrudescence d’infractions dans Limoilou, ce n’est pas allé plus loin. «Les enquêteurs n’ont rien remarqué.»

Le contraire serait étonnant, vu que les dossiers de vols de moins de 5000 $ sans indices ni témoins ne leur sont pas transférés.

Oui, évidemment, il faut verrouiller ses portes et ne laisser rien à la vue. Ou se munir d’un système d’alarme ou de surveillance. La plupart des personnes qui ont partagé leur mésaventure sur Facebook n’avaient pas été négligentes, certaines ont dû réclamer une vitre cassée.

Selon les chiffres fournis par le SPVQ, il y a eu depuis le début de l’année dans «l’arrondissement au complet de Limoilou», 167 vols à l’intérieur de véhicules. C’est quand même plus d’un vol par jour.

Me semble que c’est beaucoup.

Et me semble que la police envoie un drôle de message aux malfaiteurs, qui savent trop bien qu’ils n’ont à peu près pas de risques de se faire pincer, que le dossier sera réglé en quelques minutes, «classé en suspens» dans un serveur avec les centaines d’autres dossiers en suspens.

Qu’ils ont, en volant, le temps d’en griller une.

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L'homme qui voulait (re)vivre

CHRONIQUE / Jocelyn Prescott était membre de la Chambre de commerce, il avait une trentaine d’employés, cinq millions de chiffre d’affaires. Il avait une femme, une belle maison.

Sa femme est partie, sa compagnie a pris l’eau. «L’entreprise a bien fonctionné pendant environ 13 ans, mais les deux dernières années, c’était plus difficile. Après le divorce, ça a périclité. J’ai fait une faillite commerciale et puis une faillite personnelle. Je suis passé d’homme d’affaires reconnu à... rien.»

Sa vie s’est effondrée comme un château de cartes.

En novembre, il est monté dans son auto. «J’étais en dépression, je ne voyais pas de solution, j’avais l’idée d’en finir. J’ai quitté Gatineau, je suis venu à Québec. J’ai couché cinq jours dans mon auto, dans des stationnements de Tim Hortons. Et un matin, je suis parti avec l’intention d’aller frapper un poteau.»

À la place, il est allé frapper à la porte de la Maison Revivre, rue Saint-Vallier Ouest. 

Il avait entendu parler par hasard de cette maison pour les hommes qui n’ont nulle part où aller, mais il n’arrivait pas à se faire à l’idée d’aller là. «J’avais des préjugés... Et quand je suis arrivé, j’ai rencontré un homme à peu près du même âge que moi, qui avait aussi eu une entreprise, qui avait tout perdu.»

Ils sont de plus en plus comme eux, des hommes qui avaient une «vie normale» et qui, du jour au lendemain, se retrouvent dans la rue. 

Le pire, c’est que Jocelyn, avant de se lancer en affaires, avait travaillé pendant 15 ans en relation d’aide. Avec un baccalauréat en psychologie, un certificat en adaptation psychosociale, un autre en toxicomanie et un autre en santé mentale, il savait, en théorie, comment s’en sortir.

Je lui ai demandé si quelque chose aurait pu l’aider à bifurquer avant le cul-de-sac. «Je pourrais te dire plein de choses, des belles phrases... mais est-ce que ça aurait été utile? J’avais tous les outils en main, toute la théorie, mais je suis tombé quand même. Il n’y a pas de recette magique, pas de solution miracle. Tu descends, tu touches le fond et, arrive un moment où tu as deux choix...»

Mourir ou vivre.

Jocelyn a choisi de vivre.

Le 9 novembre, il est entré à la Maison Revivre. Le lendemain, il est allé s’inscrire à l’aide sociale. «J’ai tourné pendant une heure et demie autour... je ne me voyais tellement pas faire ça, je n’en revenais pas d’être rendu là, moi qui avais toujours connu le succès, bac avec mention, qui a été reconnu pour mon travail en relation d’aide, puis comme entrepreneur. Toute ma réalité était liée au succès.»

Il a pris une sacrée débarque.

À 59 ans, il est reparti de là. Du zéro kelvin. Il est allé chercher de l’aide chez Autonhommie, un centre de ressources pour hommes. «On a travaillé mon estime, je n’en avais plus, j’avais toujours vécu pour mon image. Ça a l’air super cliché ce que je vais te dire, mais j’ai compris que j’avais toujours vécu dans le paraître et là, je vis dans l’être.»

C’est la base.

Jocelyn a habité à la Maison Revivre jusqu’en février, le temps de se revirer de bord, d’encaisser un premier chèque d’aide sociale, de se trouver une place pour rester. «Je me suis trouvé un studio tout meublé, j’en suis à mon troisième mois. Là, j’économise et je calcule qu’en septembre, je vais pouvoir me trouver un 3 et demi.»

Il s’implique maintenant dans l’organisation du 40e anniversaire de la fondation de la maison, qui sera fêté cet automne. «J’ai trouvé le slogan “la Maison Revivre crée encore de l’espoir”. C’est ce que j’ai vécu. Je n’étais plus rien et maintenant, après sept mois, tout redevient possible.»

Il passe encore plusieurs nuits à la Maison. 

Comme employé maintenant. «Ici, ils ont vu mon potentiel et ils m’ont offert de travailler comme surveillant la nuit. Ils m’ont embauché, je suis rémunéré. J’ai retrouvé ma dignité que j’avais perdue. Tu sais quoi? Je gagne 400 $ clair par semaine et je n’ai jamais été heureux comme ça.»

– Et si tu n’étais pas venu ici, serais-tu mort?

– C’est clair.

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ENTREZ

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Où étiez-vous le 24 juin 2003?

CHRONIQUE / Vous faisiez quoi vers midi le 24 juin 2003?

Daniel Crépeault, lui, s’était arrêté avec son petit frère sur le bord de la rivière Jacques-Cartier pour se rafraîchir. C’était canicule. «Il faisait très chaud. On s’est dit qu’on allait se baigner un peu avant de remonter sur nos vélos.»

Ils ont emprunté un petit sentier près du pont, chemin Redmond, ils n’étaient visiblement pas les premiers à passer par là. Ils sont descendus et ils ont marché le long de la rive jusqu’à une petite plage. «Il y avait une femme avec deux jeunes enfants. Ils jouaient dans le sable.»

Le niveau de l’eau était bas. Daniel est entré dans la rivière le premier, il a nagé jusqu’à l’autre côté, son frère a suivi, s’est arrêté sur une roche. «Après, je me suis laissé descendre avec le courant, je suis passé devant mon frère et j’ai retraversé la rivière avant la ligne des remous. Quand je suis remonté sur la plage, la dame avec ses enfants m’a dit que c’était dangereux où j’étais passé.»

Daniel a mis son frère en garde. «Je lui ai dit de remonter vers le pont ou par les roches, de s’éloigner de l’endroit où c’était dangereux.»

Richard a «sauté», peut-être glissé.

«Il s’est mis à crier... «Viens me chercher, Daniel, viens me chercher!» J’ai sauté dans l’eau, j’ai nagé jusqu’à lui et j’ai tendu les bras, mais il ne réagissait pas. Je l’ai pris pour le ramener, il a calé deux fois, j’ai réussi à le ressortir... il a calé une troisième fois et là... c’est moi qui allais y passer. J’ai essayé de le prendre par la tête, je n’y arrivais pas. Je l’ai échappé, il a coulé...»

À quelques dizaines de pieds du but.

Daniel a rejoint la plage, il s’est dit qu’il irait reprendre des forces, qu’il plongerait pour aller le chercher. «Je n’avais pas beaucoup de temps, je calculais le deux minutes qu’une personne peut passer sans respirer... Il y a deux gars qui sont sortis du bois, ils m’ont dit : «Toi, tu restes ici. Tu en as assez fait.»

Il a levé la tête et vu ce qu’il aurait tellement voulu voir une minute plus tôt. «C’est le miracle que j’attendais, un kayak. Ils sont arrivés une minute trop tard. Je leur ai dit : “Mon frère est ici”, je savais où il était, mais eux sont allés plus loin, ils pensaient qu’il avait été emporté par le courant.»

Ils sont revenus à l’endroit que pointait Daniel. «Il y en a un qui a mis sa pagaie au fond, il a dit : “Je l’ai trouvé”...»

Daniel savait qu’il était trop tard. 

Deux femmes se sont approchées de lui, celle qui était avec les deux enfants et une autre qu’il n’avait pas vue. «C’est comme deux mères. Elles m’emmènent à l’écart, personne ne me voit. Et là... je peux pleurer, je pleure. Je sais qu’il est mort. Je viens de perdre mon frère, mon ami. Je suis l’aîné, je ne ramène pas mon petit frère...»

Richard avait 47 ans, une femme et deux enfants.

Daniel vit avec le souvenir de cette journée depuis 15 ans, «c’est le pire des drames de ma vie».

Depuis 15 ans, Daniel pense aussi à ceux qui ont été témoins du drame, aussi impuissants que lui. «Je pense à la femme qui était avec les deux enfants, à cette autre femme. À ce couple à qui j’ai parlé quand j’ai traversé, à l’autre couple qui était sur la grosse pierre... Ils ont tout vu. Il y a les kayakistes aussi. C’est sûr qu’eux autres aussi ils sont tous restés marqués par ça. J’aimerais les retrouver, leur dire merci.»

Boucler la boucle.

Il m’a raconté son histoire pour ça, pour retrouver ces gens qu’il n’a jamais revus.

Il a eu des nouvelles d’un couple quatre jours après le drame. Une lettre envoyée par télécopie, il ne se rappelle plus trop comment il l’a reçue. Daniel l’a toujours conservée, il m’en a remis une copie. Un message manuscrit. Sans adresse de retour ni numéro de téléphone.

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Le psychiatre qui a un peu quitté l’hôpital

CHRONIQUE / Roch-Hugo Bouchard n’a pas totalement quitté l’hôpital, le psychiatre sait qu’il y est utile, il a des patients à la pochetée.

Mais il sait aussi qu’on a besoin de lui ailleurs.

En dehors de l’hôpital.

Il fait aussi des consultations à SABSA, cette essentielle bibitte du système de santé, une coopérative qui prodigue des soins à des gens qui n’en auraient pas autrement et qui sont, souvent, ceux qui en ont le plus besoin. Des personnes qui n’ont parfois pas d’adresse, qui ont perdu leur carte-soleil.

Ou la carte tout court.

C’est pour ceux-là que Roch-Hugo vient donner un coup de main à SABSA, même si ça ne figu­re sur aucun plan régional d’effectif médical (PREM), même si ça va totalement à l’encontre des sacro-saintes cibles de performance. Il va là où les malades vont quand ils ne veulent pas aller à l’hôpital.

C’est trop logique pour le système.

J’ai rencontré Roch-Hugo quelques fois depuis un an et demi, on parle de tout mais surtout de l’organisation de la psychiatrie à Québec. La première fois, il m’a remis une liasse de documents, certains datant de plusieurs années. «Tout y est, m’avait-il dit. Ça fait longtemps qu’on sait quoi faire. Mais on ne le fait pas.»

On brasse la soupe en repensant le bouton à quatre trous.

En fait, de ce que j’ai compris de nos conversations, c’est que la désinstitutionnalisation s’est à peu près limitée à sortir les patients de l’asile. Et les soins et les services qui devaient suivre n’ont pas suivi. Ça donne le phénomène des portes tournantes, le malade est dehors jusqu’à temps qu’il craque. Il entre à l’hôpital, en ressort souvent trop vite. 

Le taux de réhospitalisation au Québec est ahurissant.

À force de voir les mêmes faces revenir, Roch-Hugo s’est dit qu’il allait essayer autre chose. Il a pensé en dehors de l’hôpital. «Une des solutions aux situations répétitives de surcapacité et de surutilisation des urgences psychiatriques demeure la prévention et la présence des services dans la communauté.»

Le psychiatre a pensé en termes de société.

Précisément ce que fait SABSA, qui tire toujours le diable par la queue pour trouver du financement. «La culture hospitalo-centriste reste, malgré les mots et les “transformations”, résistante et inchangée dans la réalité.»

Et tant pis pour ceux qui ne vont pas à l’hôpital.

Ou qui n’ont leur place nulle part. Comme X, dont je vous ai parlé récemment, qui est à l’hôpital depuis presque un an. Un tribunal a ordonné au CIUSSS, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, de trouver une façon de le réintégrer dans la communauté.

Il est présentement en processus de sortie.

La seule option qui s’approche de ce dont il a besoin, c’est une prise en charge par une des cinq équipes de suivi intensif dans le milieu (SIM), qui regroupent des professionnels outillés pour les cas lourds. Mais X a un trouble de personnalité limite et les SIM n’ont pas été conçus pour ça.

Les SIM ne doivent pas devenir des fourre-tout.

Parce que ça ne règle pas le problème de toutes les autres personnes qui ne répondent pas aux critères d’admission dudit programme. Et le CIUSSS, faute d’être en mesure de les soigner hors de l’hôpital, les y laisse ou encore les dirige vers un suivi moins serré, plus à risque.

«La situation actuelle est un recul considérant qu’il y avait eu des acquis importants depuis le rapport Bédard et les Fous crient au secours des années 60. Nous recréons consciemment ou pas un asile à ciel ouvert qui est en même temps une solution et un problème. Situation paradoxale. Inacceptable? Oui, mais pas insoluble.»

Il y a des solutions, je vous le disais plus tôt.

C’est dans cet asile à ciel ouvert que Roch-Hugo essaye de limiter les dégâts, d’aller là où il sent qu’il fait une véritable différence. De soigner les plus malades, ou ceux qui ont simplement peur d’aller à l’hôpital. «L’idée n’est pas d’opposer un modèle à l’autre, c’est d’avoir les deux. SABSA, c’est un milieu qui est ouvert et ça fait toute la différence de la planète, on règle des problèmes à grande vitesse, à moindre coût.»

Mais la bureaucratie n’aime pas les géométries variables.

Le problème ne date pas d’hier. «Il faut éviter de chercher une seule cause ou un seul coupable pour expliquer la situation actuelle. Nous récoltons aujourd’hui ce que nous avons semé hier. [...] Pourtant, la prévention et le traitement précoce contribuent à modifier favorablement l’évolution et la sévérité des maladies mentales comme toutes les autres maladies.»

Non seulement nous n’apprenons pas de nos erreurs, mais nous les répétons. Nous les érigeons même en système.

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Suite et suite

CHRONIQUE / Une fois de temps en temps, je vous donne des nouvelles des histoires que je vous raconte. Ce temps est venu. Plus de bonnes nouvelles que de mauvaises, ça fait du bien.

La chambre de Katou

Vous vous souvenez de Katou? Quatrième de cinq enfants, 12 ans de corps, un an de tête. Ses parents voulaient la garder à la maison, mais la maison n’était plus adaptée. Il fallait une chambre en bas et une salle de bain.

Sinon, il aurait fallu penser à la placer.

J’ai raconté leur histoire une première fois le 21 octobre 2016, Chantal et son mari s’en souviennent très bien, ça tombait le jour de leur 21e anniversaire de mariage. Ils avaient besoin de 20 000 $ pour payer la moitié des travaux, le Programme d’adaptation du domicile (PAD) payait l’autre moitié. De généreux samaritains les ont aidés, ils se sont entendus pour les plans avec le PAD et aussi avec la municipalité.

Mais le PAD a tout changé à la dernière minute. 

À un point tel que Chantal et son mari ont dû renoncer à l’aide gouvernementale, qui n’en était plus. Je vous ai donc reparlé d’eux en juillet l’an dernier, de la bureaucratie qui s’enfarge dans les fleurs du tapis. Ils avaient besoin de 15 000 $, Chantal m’a dit de ne pas insister là-dessus. «On va s’arranger.» Elle avait juste hâte que les travaux commencent, d’entendre des coups de marteau.

D’autres bons samaritains ont tendu la main.

Avec l’autre sur le cœur.

Ils ont reçu plus qu’ils en espéraient, les travaux ont pu commencer, enfin. À l’automne, les premiers coups de marteau ont retenti, des murs sont tombés, d’autres ont apparu. Ce printemps, Katou a pu enfin emménager dans sa nouvelle «chambre de princesse» au rez-de-chaussée.

«Cela fait tout une différence! On est vraiment heureux de ça!» m’a écrit Chantal par Facebook. Elle et moi, on reste en contact. Elle ne rate pas une occasion de remercier ceux qui les ont aidés, ceux qui ont donné des sous et de l’huile de bras. «Je ne sais pas où est-ce qu’on serait...» Les travaux avancent lentement mais sûrement, «le plâtrage devrait commencer vendredi», au travers du reste, les quatre autres enfants, le boulot de papa et les rendez-vous pour Katou. 

Mardi, la décoratrice a mis la dernière touche à la déco de la chambre de sa chambre. «C’est vraiment hot! On était heureux! C’est fou tout l’amour et don de soi qu’il y a eu pour la chambre à Katia!» Ils ont aussi eu des toiles électriques pour ne pas que Katou se prenne dans les cordons.

Et il n’y a pas que Katou qui a une nouvelle chambre. Sa sœur aînée aussi, il y a peine quelques jours. «On a enfin transféré Pam, la plus grande, dans l’ancienne chambre à Katou! Moment historique! Imagine depuis 21 ans qu’elle partage sa chambre...»

À bons entendeurs

Karine et Sylvie sont peut-être au bout de leur peine, elles qui se battent ensemble depuis un an pour que leurs garçons puissent aller à l’École oraliste. Une affaire de rigidité bureaucratique qui les a emmenées à faire les tournées des neuf commissions scolaires de la Rive-Nord et de la Rive-Sud pour plaider leur cause, pour que leurs enfants aient les services dont ils ont besoin pour leurs troubles de langage.

Même s’ils ne sont pas sourds.

Aux dernières nouvelles, il semble que le dossier avance — finalement — dans la bonne direction. Et pas seulement des vœux pieux.

Reste à espérer que le dossier, s’il continue à évoluer dans le bon sens, ne s’arrête pas à ces deux enfants.

Qu’ils soient les exceptions qui fassent changer la règle.

Stetter rendu en France

Ça y est, le sous-lieutenant René Stetter, mort sur le champ de bataille de Verdun le 17 juin 1916, a regagné sa patrie.

Sa mémoire, du moins.

Depuis 65 ans, ce qu’il avait laissé à sa fiancée avant de partir à la guerre était entre les mains de Geneviève Dufour. La fiancée de René c’était sa marraine Germaine, qui lui a remis les précieux souvenirs de son amoureux. Geneviève partait pour l’Amérique, elle les lui a donnés deux jours avant qu’elle ne prenne le bateau.

Geneviève les a gardés pendant tout ce temps. Jusqu’à ce jour de décembre 2017 où, après avoir regardé un documentaire à TV5, elle s’y est plongée.

Elle a tout classé, trié, fabriqué une boîte pour les médailles, bourré le képi pour qu’il reprenne sa forme. Elle a rangé dans quelques cartables les documents, brevets et correspondances. Elle a mis de côté les dizaines de lettres d’amour qu’ils se sont échangées, lui de la tranchée, elle dans l’espoir.

Geneviève Dufour est entrée en contact avec des gens qui ont entrepris d’honorer la mémoire du combattant.

J’ai eu des nouvelles lundi. Au bout du fil, Geneviève m’a annoncé que le sous-lieutenant René Stetter a regagné, plus d’un siècle plus tard, la patrie pour laquelle il est mort. Toutes ces heures passées à recoller ces fragments d’histoire n’auront pas été vaines, il aura sa place dans un musée.

Et, à jamais, dans le cœur de Geneviève.

As-tu des larges?

Ça court beaucoup ces temps-ci dans les CHSLD, ce n’est pas nouveau. Mais ce qui est nouveau, c’est que les préposés courent de plus en plus après les culottes d’incontinences, les couches, les pull-ups. 

Résultat, on les change moins.

Ce n’était pas comme ça avant au CHSLD Notre-Dame-de-Lourdes, me raconte un préposé, les réserves étaient suffisantes. Et là, on en manque. Il n’y en a pas sur un étage, on doit aller voir à l’autre étage s’il en reste. Quand il en reste, il n’y a pas toujours la bonne grandeur. On en prend une autre, plus petite, plus grande, on fait avec.

«C’est la troisième semaine nous que l’on court les culottes. Plus de large voilà deux semaines, pus de pull-ups extralarge ni small la semaine passée, et là, on commence à courir les mediums! Faque on n’a pas vraiment le choix d’attendre que ce soit sur le bord de déborder...»

On me dit aussi qu’il en a manqué trois fois. Dans tout le CHSLD. Il a fallu aller en chercher ailleurs. 

Quelqu’un peut revoir les commandes   

Chronique

Les lettres qui dansent

CHRONIQUE / Samuel Lagrange joue au hockey dans les pee-wee, il est gardien, il s’est toujours bien débrouillé. Encore plus depuis qu’il voit la rondelle.

Avec ses nouvelles lunettes, presque magiques.

Il a un trouble de perception de la lumière qui fait que tout ce qu’il regarde bouge sans arrêt. Comme un tournis permanent. Avant, quand il était devant le filet, il arrivait à arrêter la rondelle en observant les mouvements des joueurs. Il devinait où elle se trouvait, anticipait les tirs au but.

Ça marchait.

C’était plus compliqué à l’école. En troisième année, il n’arrivait toujours pas à lire, même s’il travaillait d’arrache-pied, malgré l’aide de spécialistes. Ils ont même essayé la médication. Rien à faire, Samuel n’arrivait pas à lire une seule ligne, pas plus à écrire un mot.

Ses parents l’ont fait évaluer, trois diagnostics sont tombés : dyslexie, dysorthographie et dysgraphie.

Un jour, Samuel devait avoir 10 ans, Édith a demandé à son fils d’écrire des numéros de téléphone dans un carnet. Pour la première fois, il a perdu patience. «Tu ne comprends pas! Les lignes bougent, je déteste écrire sur des lignes!»

Quoi?

Non seulement il avait l’impression que les lignes bougeaient, mais les feuilles aussi, et les lettres dessus. Parfois en vague, parfois en tourbillon, comme si elles jouaient à saute-mouton. Un peu comme regarder dans des jumelles en mouvement avec le focus qui change sans arrêt.

Samuel était si fatigué qu’il dormait plus de 12 heures par nuit.

Édith a fait des recherches, elle a entendu parler du syndrome d’Irlen, un problème de perception de la lumière qui détraque la vision. Sauf que le Québec ne reconnaît pas encore ce syndrome. «Il a fallu aller aux États-Unis pour avoir le diagnostic.»

À leurs frais, évidemment.

Et le pire, c’est que la solution est toute simple, des lunettes teintées adaptées à chaque personne, selon la perception de la lumière. Samuel a essayé trois combinaisons de couleurs avant de tomber sur la bonne, avec du rose et du bleu dedans. Il les a reçues en mars. «Quand il les a mises, il a dit “c’est comme ça que vous voyez? C’est donc ben calme...”» Il pensait que tout le monde voyait comme lui.

Il est sorti dehors, les arbres ne bougeaient pas.

Même chose pour les lignes, les feuilles, les lettres et les chiffres. Même s’il a encore du retard à rattraper, Samuel progresse à pas de géants depuis. Il est capable de lire des phrases, d’en retenir le sens. Et d’écrire. Il a des trucs, les sons et les lettres sont associés à des images. 

Mais, contrairement à avant, ça fonctionne.

J’ai rencontré Samuel à son école, l’Externat Saint-Jean Berchmans, avec sa mère et Geneviève, une éducatrice spécialisée. Samuel a 11 ans, il est en cinquième année et, pour la première fois de sa vie, il sent que ses efforts portent leurs fruits. 

Devant le filet aussi. À la fin de sa saison de hockey, on lui a remis un prix spécial pour le joueur le plus inspirant de l’équipe.

Il est toujours de bonne humeur. 

Samuel vient de terminer une bande dessinée, un projet qu’il avait commencé il y a longtemps. Il s’y est remis sérieusement en juillet, «avec l’aide et de maman et avec papa pour les dessins». C’est l’histoire, tiens donc, d’un gardien de but. Ça s’appelle Go les Dys! pour les diagnostics qui commencent en «dys».

La morale est simple : quand on veut, on peut. «J’ai d’abord écrit à la main, puis à l’ordinateur avec les outils technologiques dont je me sers. Avec ça, ceux qui lisent le livre peuvent comprendre ce que j’écris.» Il a laissé les textes manuscrits pour montrer la différence.

C’est fascinant.

Tant qu’à avoir fait tout ce travail, Samuel a décidé de publier sa bande dessinée, de la vendre et de donner les profits pour aider d’autres élèves qui ont des difficultés à l’école. Sa façon à lui de donner au suivant. «Si on peut en sauver un.» 

Les 300 premières copies se sont envolées, il a passé une nouvelle commande. «Mon objectif est d’en vendre 800.» Il a dédicacé son livre à mes gars, chaque lettre est à sa place. Grâce à ses lunettes.

Grâce à sa persévérance, surtout.

Un élève est entré pendant que j’étais là, il a demandé à Samuel, «c’est toi qui as écrit le livre?» avec des yeux grands comme ça. Samuel a répondu «oui», tout gêné, mais content. Ils se sont fait un tape-dans-la-mite.

À l’école, Samuel est devenu un exemple, un modèle pour les «dys» de ce monde et tous les autres qui partent avec une ou deux prises. Édith est fière de son garçon. «Il donne un message d’espoir.» Il écrira «peut-être une autre histoire avec sa petite sœur Marika, «elle pourrait m’aider et moi aussi, je pourrais l’aider».

Au hockey, il rêve d’être «dans les deux lettres». 

Un autre but qu’il ne laissera pas passer, maintenant qu’il peut suivre la rondelle des yeux.

Chronique

Le changement de trop

CHRONIQUE / La mère de Julie* habite depuis sept ans dans une résidence pour aînés à faibles revenus subventionnée par le gouvernement, elle a son logement, un beau trois et demi.

En mars, elle a reçu l’avis de renouvellement du bail.

Elle commence à lire, on l’informe que son loyer sera majoré de 12 $ à partir du 1er juillet, c’est plus que raisonnable, c’est à peu près 1,5 % de plus que ce qu’elle paye maintenant. Elle continue à lire. «À compter du 1er juillet 2018, le service de repas en salle à manger sera offert chaque soir du lundi au vendredi en formule table d’hôte. [...] Tout locataire devra choisir obligatoirement l’une des deux options suivantes.»

Option 1 : 20 repas par mois, 250 $.

Option 2 : 15 repas par mois, 200 $.

Les quelque 40 locataires doivent payer les repas au début de chaque mois, sans remboursement, sauf s’ils passent plus de six jours à l’hôpital ou s’ils meurent, prend-on la peine de préciser. 

Quand la résidence a accueilli ses premiers locataires en 2011, on obligeait les gens à prendre quatre repas par mois, ce qui a plu tout de suite à des gens très autonomes comme la mère de Julie. On s’est vite rendu compte qu’on ne pouvait pas faire rouler la cuisine avec si peu de volume, on est passé à 10 repas obligatoires l’année suivante, puis à un minimum de 15 depuis deux ou trois ans. La salle à manger, qui était à l’origine ouverte sept jours sur sept, ne l’est plus la fin de semaine.

On avait aussi pris l’habitude d’accommoder la dizaine de personnes qui, comme la mère de Julie, aimaient manger dans leur logement. À partir du 1er juillet, ce ne sera plus possible. Les repas qui ne seront pas consommés en salle à manger seront perdus. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. «Ma mère est active. Des fois, elle marche 10 kilomètres dans la journée. Quand elle arrive le soir, elle a juste le goût de prendre sa douche et de souper tranquille.»

Même chose pour les résidents plus jeunes. «C’est une résidence pour personnes âgées, mais ils prennent les gens à partir de 50 ans. Il y en a qui travaillent, ils n’ont pas tous envie d’aller souper là.»

Sa mère s’accommodait tout de même de la formule actuelle. «Je pouvais passer une fois, ramasser trois pâtés chinois et les manger quand je voulais.» Ce ne sera plus possible. Même si un résident est malade, il ne pourra pas faire monter le repas chez lui.» Elle a donc refusé les nouvelles conditions. Elle a envoyé une lettre enregistrée pour contester, à l’instar de six autres locataires. Elle a fait circuler une pétition, une vingtaine de personnes l’ont signée. 

Elle a appelé à la Régie du logement. «La fille n’avait pas vraiment l’air de connaître ça, les résidences pour personnes âgées. Elle nous a dit d’envoyer une lettre enregistrée. On l’a fait et on nous a répondu qu’ils étaient dans leur droit, qu’on avait seulement à nous en aller si on n’était pas content.»

Les autres locataires ont renouvelé leur bail.

J’ai appelé aux communications de la Régie pour savoir si une résidence peut changer à sa guise les règles de repas et obliger les gens à aller dans la salle à manger. «Les propriétaires ont le droit de modifier les conditions du bail comme ils veulent, les locataires peuvent accepter ou refuser. Ils peuvent contester, ce sera à un juge de déterminer si c’est justifié.»

Mais, dans le cas d’une résidence pour personnes âgées, on peut présumer que plusieurs locataires n’entreprendront pas de démarches. Ils font quoi s’ils ne peuvent pas payer? «Ils peuvent partir.»

À la résidence, on m’a expliqué qu’on permettait jusqu’ici aux gens d’apporter leur repas pour les accommoder, mais que l’accommodement est devenu trop populaire. Que cela affectait la gestion de la cuisine. Peut-être parce que ça répondait à un besoin, non? On m’a dit qu’il fallait des règles claires, que c’était une résidence de personnes âgées avec service de repas et que les repas doivent être consommés à la salle à manger. Point à la ligne.

À la Régie, impossible de savoir ce qui est acceptable ou pas. J’ai tenté de savoir si la Régie le voyait comme ça aussi. «Peu importe la question que vous allez me poser, je n’y répondrai pas. Notre politique, c’est ne pas prendre position, ni même donner l’impression de prendre position. Nous sommes un tribunal, c’est à un de nos juges qu’il revient de déterminer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.» J’ai voulu savoir si d’autres décisions avaient été rendues dans d’autres dossiers qui pourraient s’apparenter à celui-là. Ce ne doit pas être la première fois, me suis-je dit, qu’un propriétaire fait ce genre de demande. Impossible de savoir.

Julie et sa mère n’ont pas l’intention d’abandonner, un avocat de l’aide juridique vient de se saisir du dossier pour le porter devant la Régie. «Les autres locataires qui ne sont pas d’accord, ils ont tellement peur de perdre leur logement... Mais il ne faut pas avoir peur. Ma mère veut avoir le choix. Il y a des gens qui aiment ça aller manger en bas, avec leur bouteille de vin, tant mieux. Ce n’est pas ça le problème.»

À ces conditions, la mère de Julie n’aurait pas choisi d’habiter là.

On les lui impose maintenant.

*Nom fictif

Chronique

La fatigue de madame Sylvie

CHRONIQUE / Sylvie Picard avait une grosse classe cette année, mais «une belle classe» prenait-elle la peine de préciser.

Ce n’était pas la première fois.

Mais depuis un temps, madame Sylvie était fatiguée. «En 30 ans d’enseignement, elle avait déjà eu des grosses classes, elle a déjà eu trois niveaux en même temps, me raconte Stéphane Lussier, son conjoint. Mais jamais elle n’était fatiguée comme ça. Elle travaillait du matin au soir tous les jours, même le dimanche, elle préparait sa semaine. Moi, je lui disais de prendre congé, mais elle ne voulait pas. Elle me répondait: “Je ne peux pas faire ça à mes amis.”»

C’est comme ça qu’elle appelait ses élèves. 

Elle enseignait à l’école La Pruchière de Saint-Pacôme. «C’était une passionnée de l’enseignement. Elle faisait la première année depuis plusieurs années, elle adorait ça. Les enfants l’aimaient beaucoup aussi.»

Depuis deux mois, Stéphane doit parler de Sylvie à l’imparfait.

«Le lundi matin, le 12, elle s’est levée à 5h30 comme d’habitude et, quand je suis passé dans le salon, elle était couchée sur le sofa. Elle m’a dit: “Appelle à l’école, dis-leur que je ne rentrerai pas aujourd’hui.” Je savais que ça n’allait pas, elle est restée au lit toute la journée.» Même chose le mardi. Stéphane a appelé à Info-santé, on a suspecté une grippe.

On lui a dit de surveiller sa fièvre.

Dans la nuit de mardi à mercredi, l’état de Sylvie a empiré, ils sont allés à l’hôpital de La Pocatière le matin. «Au triage, c’était la mère d’un des enfants à qui elle avait enseigné. Je leur ai dit de la passer tout de suite, ils ont trouvé une double pneumonie, de la grosseur d’une orange sur chaque poumon.»

Malgré les doses massives d’antibiotiques, le taux d’oxygénation dans son sang ne remontait pas. «Le mercredi autour de 21h, ils nous ont dit que c’était trop bas, qu’il fallait la mettre dans un coma artificiel, l’intuber et la transférer à l’Hôpital Laval. Elle m’a regardé avec sa face de fille qui a peur et elle m’a demandé: “Est-ce que ça va faire mal?” Je lui ai répondu que tout allait être correct, qu’elle allait revenir bientôt.»

Ils ont cogné leurs poings ensemble. 

«C’est pas comme ça que j’avais imaginé notre Saint-Valentin.»

Stéphane est passé chercher leurs deux grandes filles et il a roulé jusqu’à l’Hôpital Laval. «On est arrivés presque en même temps qu’elle.»

Ils se sont installés dans la salle d’attente et ont croisé les doigts, ils ont peut-être prié. Sylvie a été branchée à une machine de dialyse. «Son cœur faiblissait, ça n’allait pas bien. Le jeudi soir, le médecin est venu me voir, il m’a dit: “Il faut que tu me donnes la permission de faire des choses que je ne fais pas souvent.”»

Sylvie est partie à 11h le lendemain, elle avait 51 ans. 

«Ils ont tout essayé.»

Stéphane est reparti avec ses filles. «J’avais la sacoche de Sylvie, ses souliers. T’arrives, tu mets ça par terre, à la maison. Et tu dis: “Je fais quoi maintenant?” Je n’en veux pas à personne, pas aux médecins, pas à la vie. Ce que je ressens, c’est de la tristesse. Je n’aurais pas pu avoir une meilleure femme.»

Sylvie a été emportée par un choc septique. «À cause de la fatigue extrême, son système immunitaire était très affaibli. Ça a commencé par l’influenza, et puis un streptocoque invasif qu’elle n’a pas été capable de combattre, qui s’est répandu dans son corps et qui a libéré une toxine. C’était la bactérie mangeuse de chair.»

Tout s’est passé en 48 heures.

«Si j’avais pu lui parler avant qu’elle s’en aille, elle m’aurait dit trois choses: “Je m’excuse de vous faire de la peine, prends soin de ma mère et... j’aurais donc dû me reposer.”»

Elle ne l’a pas fait. 

Stéphane est retourné à l’école pour remettre aux élèves les petits sacs de chocolats que Sylvie avait préparés pour la Saint-Valentin, un pour chacun de ses «amis», avec leur nom dessus. «À l’école, ils m’ont dit que Sylvie avait 39 jours de congés accumulés qu’elle n’avait pas pris, qu’elle aurait pu prendre. Si elle avait su ce qui allait arriver, c’est sûr qu’elle les aurait pris.»

C’est pour ça qu’il a voulu raconter son histoire. «Il faut le dire aux professionnels [et à tout le monde d’ailleurs] de faire attention, de ne pas s’oublier. Il faut prendre le temps de s’arrêter, de se reposer, c’est important. Mon message principal, c’est ça: “Faites attention à vous avant que le ciel ne vous tombe sur la tête.”»

Pour ne pas qu’on parle de vous à l’imparfait. 

Chronique

Ceci n’est pas un incident

CHRONIQUE / Petit Robert 2010, la définition ne doit pas avoir beaucoup changé depuis, page 1300: «Incident n.m. – du latin scolastique incidens. Petit événement qui survient. Un incident sans importance, sans gravité.»

On propose des synonymes, péripétie, accroc, anicroche.

L’Office québécois de la langue française le présente comme un «petit événement qui se produit inopinément». Une crevaison, c’est un incident. À la limite, se casser un bras en ski. À part l’incident diplomatique, qui peut dégénérer, les conséquences d’un incident sont plutôt limitées, on en dira qu’il est fâcheux.

Lundi, Justin Trudeau s’est levé en chambre, un homme au volant d’une camionnette venait de semer la mort sur la rue Yonge. «Nos pensées sont avec tous ceux affectés par cet incident. Nous sommes en train d’en apprendre plus sur ce qui s’est passé, nous tiendrons les Canadiens au courant.»

Ce qui s’est passé à Toronto n’est pas un incident.

J’ai sursauté en entendant le premier ministre, mon premier réflexe a été de conclure au manque de jugement. À la banalisation. Quand il y a mort d’hommes et de femmes dans des circonstances si tragiques, les mots sont importants.

Puis j’ai vu des médias, sur Internet, parler eux aussi de «l’incident de Toronto», des articles traduits souvent.

Il devait y avoir une explication.

Petite recherche sur Google, «definition incident english». Bingo. En anglais, le terme peut être employé pour décrire un événement grave, comme une fusillade, un «shooting incident». Le Globe and Mail, à propos du carnage de Toronto et de la tuerie de la mosquée à Québec, a parlé de «terror incident».

En français, terreur et incident sont incompatibles.

Justin Trudeau devrait savoir ça. Le poids — et le sens — des mots n’est pas le même d’une langue à l’autre. Déjà qu’il malmène allègrement la langue de Molière quand il «adresse» un problème ou une catastrophe et qu’il répète ad nauseam «à la fin de la journée», comme le faisait Harper avant lui.

Sauf que Trudeau, lui est «fluent» dans les deux langues.

Et il devrait, en théorie, montrer l’exemple. Ou, au moins, chercher à corriger les erreurs qu’il commet. Quand je fais une faute, je remercie toujours les lecteurs qui la portent à mon attention. Et je m’amende. Depuis le temps, j’ai appris qu’il faut pousser à la roue et non y mettre l’épaule, tenir pour acquis au lieu de prendre. On ne frappe pas un mur, on se heurte à lui.

On n’est pas sortis de l’auberge, plutôt que du bois.

Encore faudrait-il que Justin Trudeau sache que son français est truffé d’anglicismes et de mots mal utilisés, comme incident. Ce serait un début, lui qui, il y a moins de deux semaines, prononçait ces mots devant les députés de l’Hexagone, à l'Assemblée nationale française. 

Rien de moins. 

«Si la langue française est toujours si vivante en Amérique du Nord, quatre siècles après la naissance d’un berceau français sur le continent, c’est que le Canada, et notamment le Québec, s’est profondément engagé à la garder vivante. La France comme le Canada se doivent aujourd’hui de faire de cette langue un outil de modernité, de travail, de prospérité.» Il a cité Antonine Maillet, première lauréate canadienne du Goncourt. «Un arbre est plus qu’un arbre, il est tronc, racine, sève, feuilles, fruits, vent dans les branches, nids d’où s’échappent les oiseaux du ciel. C’est la plus belle image que m’inspire la francophonie.»

Primo, le Canada ne s’est pas beaucoup forcé, depuis quatre siècles, pour garder la langue française vivante.

Deuzio, aux grands discours, je préfère les beaux — et les bons — mots.