Chronique

La (belle) vie après la DPJ

CHRONIQUE / Vous commencez à me connaître, j’ai un faible pour les histoires qui ont tout pour mal finir, mais qui finissent bien. Comme celle de Maryline Paradis-Poitras.

Très tôt, elle comprend que ce qu’elle vit à la maison n’est pas normal. Ses deux parents sont gelés comme des balles, le frigo est pratiquement toujours vide, son père part pendant des jours.

Revient en s’excusant.

«Quand il revient, il y a une petite accalmie. Puis ça recommence, les engueulades, la violence. Je me souviens une fois, mon frère avait par accident entré un hameçon dans mon doigt. Mon père était hors de lui, il courait après avec sa carabine. Ce genre de choses, ça faisait partie de mon quotidien.»

Quand son père repart, ça va un peu mieux.

Mais sa mère se défoule sur elle. «Ma mère semble y prendre plaisir, elle me fait vivre sa peine et sa colère, comme si tout le mépris qu’elle a pour lui, c’est moi qui dois le recevoir. À ses yeux, je suis comme mon père, je lui ressemble tellement physiquement, je suis une menteuse et une bonne à rien. Je ne peux rien dire, ni rien faire, je suis toujours la fautive. J’encaisse les insultes sans rien dire.»

Sa mère héberge toute sorte de monde, dont un ami qui vient de sortir de prison. «Il avait agressé ses trois enfants.»

Elle doit laisser sa chambre, dort sur un matelas dans la salle de lavage.

À 11 ans, Maryline commence à garder des enfants et à distribuer des cartes de bingo le mardi soir. Sa mère prend presque tout son argent. «Elle me dit qu’il faut s’entraider dans la famille.»

L’argent va au pusher, pas à l’épicier. «Ma mère ne s’occupe pas de moi. Des fois, je vole un pain chez IGA pour manger.»

À 12 ans, Maryline en a assez, elle va rencontrer à son école une intervenante en toxicomanie. «Ce que je voulais, c’est comprendre ma mère, comprendre sa dépendance, pourquoi elle agissait comme ça. Je lui ai raconté ce que je vivais à la maison, c’était la première fois que j’en parlais.»

Ils ont fait un signalement à la DPJ. «Ils sont venus un soir, ils ont posé des questions à moi et à mon frère, mais ma mère était dans le corridor et elle nous fusillait du regard. Évidemment, on n’a rien dit, on avait peur, elle était là et elle écoutait ce qu’on racontait à l’intervenante.»

La DPJ est repartie, a fermé le dossier.

«Quand j’ai appris que le signalement n’avait pas été retenu, j’étais complètement découragée. Je suis revenue à la maison, je me suis fait couler un bain, je me suis immergée dans l’eau pour mourir. Je voulais mourir...»

Maryline a raconté ça à l’intervenante, qui a relancé la DPJ. «Je leur ai dit de ne pas nous rencontrer en présence de notre mère.»

Le signalement a été retenu le 3 mars. 

Un cadeau. 

«C’est le jour de ma fête.»

Elle n’a jamais remis les pieds chez elle, même pas pour aller chercher ses affaires personnelles. Avant de partir pour l’école, elle avait mis dans un sac quelques morceaux de vêtements et son journal intime.

Maryline avait mis dans le coup une de ses tantes, la sœur de sa mère, qui a accepté de l’héberger. Elle est restée là neuf mois. «C’était le jour et la nuit. Je passais d’un milieu où il n’y avait aucune règle à un milieu où j’avais une heure où je devais rentrer, où je devais faire mon lavage...»

Elle a demandé à aller en centre d’accueil, a atterri dans un foyer de groupe, avec neuf autres filles, toutes avec des troubles de comportement. «Ça a cliqué, je me sentais bien là. Mes notes ont remonté.»

Sa tête aussi.

À 17 ans, Maryline avait un chum, elle a demandé la permission d’aller vivre en appartement avec lui. 

Maryline a entrepris des études en éducation spécialisée, elle a obtenu son diplôme et a trouvé un travail auprès de jeunes filles qui, comme elle, ne l’avaient pas eu facile. Des filles qui avaient vécu dans la violence, dans les abus. «Un jour, une fille m’a raconté les agressions sexuelles qu’elle avait vécues, je lui ai dit de porter plainte. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a lancé: “Tu me dis de faire quelque chose que tu n’es pas capable de faire”.»

Maryline a perdu pied. «J’avais vécu des agressions sexuelles, de notre voisin pendant plusieurs années et du pédophile que ma mère avait hébergé, une fois, il m’avait demandé de lui faire une fellation.»

La digue a lâché. «J’ai fait une dépression, j’ai laissé mon chum, j’ai perdu mon emploi. Je suis allée en thérapie.»

On lui a donné le même conseil qu’elle avait donné à cette fille.

«Je suis allée voir la police et j’ai porté plainte contre mes deux agresseurs. Le voisin a plaidé coupable, j’ai juste eu à témoigner une fois. J’avais besoin qu’il sache que je savais, que je me souvenais. Le deuxième, ça a été plus difficile, il a plaidé non coupable, j’ai témoigné plusieurs fois, il y avait des détails qui n’étaient plus clairs, comme la couleur du divan, du tapis...»

Assez pour semer un doute raisonnable. «Le juge m’a dit: “Je vous crois, mais je ne peux pas le déclarer coupable”. Je me suis effondrée en sortant, dans la cage d’escalier, je criais, je hurlais! Ça a duré 15 minutes, j’ai repris mon auto, je suis revenue chez moi. Et ça a été fini, plus de cauchemars, plus de flashbacks...»

Le verdict importait peu. «Il m’a entendu raconter, il était derrière moi. M’entends-tu? Réalises-tu le tort que tu as fait? C’était comme un tête-à-tête, c’était l’objectif, qu’il sache le mal qu’il m’a fait.»

Chronique

Qui sera votre tête?

CHRONIQUE / Il y a quelques années, Madame D. a convoqué deux de ses quatre enfants, Marie* et son frère, pour leur demander de s’occuper de ses affaires à sa place le jour où elle ne pourrait plus le faire.

De gérer à deux le mandat de protection.

«Mon frère, tout de suite, a dit qu’il allait s’en occuper tout seul, que ce serait moins compliqué comme ça. Mon autre frère a signé. Moi, je suis allée voir une notaire pour savoir ce que ça impliquait. Il est à Québec, moi je suis à l’extérieur. Ma mère était d’accord... j’ai fini par signer.»

C’est son propre fils, après tout.

La dame a reçu un diagnostic d’Alzheimer, le mandat a dû être activé. Le frère est devenu mandataire unique pour les biens de sa mère et pour sa personne. «Six mois après, j’ai demandé si notre mère avait assez d’argent. Il m’a répondu : “je te dirai ça en temps et lieu”. Je savais qu’on était dans le trouble.»

Big time.

Depuis plus de deux ans, les trois autres enfants de Madame D. sont tenus dans l’ignorance. Leur frère ne leur transmet aucune information, il prend les décisions tout seul, comme d’interdire à sa mère de sortir à l’extérieur de la résidence. «Elle aime tellement ça aller voir les canards... elle ne peut plus.»

Le frère interdit à ses sœurs et à son frère d’avoir accès au dossier médical de leur mère, il change de médecin sans les prévenir. «Sa femme et sa fille ont le droit d’avoir de l’information, mais pas nous. Une fois, elle était hospitalisée, c’était écrit qu’ils n’avaient pas le droit de nous parler.»

Marie a toujours tenu un registre des médicaments que prenait sa mère et de ses ennuis de santé. «Je ne sais plus rien maintenant.»

Marie vient à Québec tous les mois depuis plus de deux ans pour passer du temps avec sa mère. «Un jour, j’ai voulu la sortir, mais on m’a dit qu’elle n’avait pas le droit. On m’a dit que mon frère lui interdisait de sortir et que le médecin était d’accord avec ça. J’ai réussi à parler au médecin, il m’a dit : “vous savez, ça ne sert à rien de donner de beaux moments à votre mère, elle ne s’en souvient pas”...»

Marie n’en revient pas encore.

Qu’à cela ne tienne, Marie a tout de même essayé de faire sortir sa mère. «Je voulais aller avec elle dans la balançoire, elle est juste de l’autre bord de la porte, on la voit de l’intérieur... Ça a fait tout un chiard, c’est monté jusqu’au directeur! Il me fallait avoir la permission de mon frère!»

Marie ne lâche pas. Elle a pu, à de trop rares occasions, obtenir la bénédiction du mandataire. «Ma mère est difficile, je sais, mais il ne faut pas lâcher. Elle aime les sorties, elle aime aller au resto, elle raffole des huîtres. C’est comme une enfant. C’est plus d’ouvrage, mais je le fais.»

Son frère n’aime pas ça. «Il dit que je la stimule trop.»

Marie, sa sœur et son autre frère sont impuissants devant cette situation. «Il faudrait qu’il lâche le mandat, c’est ça qu’on souhaiterait. On ne sait pas pourquoi il agit de cette façon-là, on ne comprend pas.» Faire invalider un mandat est presque mission impossible, il faut poursuivre en cour, démontrer que le mandataire ne sert pas les intérêts de la personne.

Je serais curieuse de savoir combien de mandats sont retirés.

Une fois, Marie a embauché un notaire pour savoir comment avoir la permission d’inviter sa mère chez elle pour les Fêtes. «Il m’a conseillé d’obtenir une lettre du médecin, j’ai réussi à l’obtenir.» 

Elle a fini par avoir la permission. «On a passé une semaine ensemble, elle a vu mon fils, mon neveu. C’était bien.»

Si Marie avait une machine à remonter le temps, elle retournerait chez le notaire. Elle refuserait de signer. «Mea culpa. C’est ma faute. C’était de bonne foi, mais c’est ma faute. J’y pense tous les jours, il n’y a pas de mot pour décrire comment je me sens. Je vais emmener ça dans ma tombe.»

Un truc pour éviter ça, nommez deux mandataires, un pour vos biens, un pour votre personne. 

C’est ce que la mère de Marie voulait.

Et c’est pour ça que Marie m’a raconté son histoire, parce qu’elle ne sait plus quoi faire et pour ne pas que d’autres personnes se retrouvent Gros Jean comme devant comme elle, son frère et sa sœur.

À faire semblant, quand ils vont voir leur mère, que tout va bien.

*Prénom fictif

Chronique

Les recettes à Barrette

CHRONIQUE / Chantal Guay n’était pas au Centre des Congrès le 23 novembre 2016 quand le ministre de la Santé a fait servir les nouveaux menus concoctés pour les CHSLD. Elle n’était pas non plus à l’ITHQ lundi pour entendre Gaétan Barrette annoncer l’octroi de 100 000 $ pour ajouter 40 nouvelles recettes.

Elle était chez elle, au CHSLD Saint-Augustin à Beauport.

Chantal a 52 ans, elle habite là depuis presque cinq ans, dans une petite chambre avec vue sur le fleuve.

Je vous avais parlé d’elle en mars, elle voulait me dire qu’elle recevait de bons soins, que son corps recevait de bons soins. Mais qu’on ne s’occupait pas d’elle comme d’une personne, juste comme d’une peau à laver à la débarbouillette, un sac de stomie à vider, une bouche à nourrir.

Elle n’en voulait pas aux préposés «au cœur gros comme un autobus».

Elle les voit courir.

Elle m’a rappelée à la fin de l’été, elle voulait me parler de ces nouveaux repas, tous cuisinés à Robert-Giffard avant d’être acheminés dans différents CHSLD de la ville. Certains éléments en sachets sont réchauffés, les protéines sont cuites sur place, le tout est assemblé selon le choix des résidents.

«Ce n’est pas bon et c’est mal présenté, regrette Chantal. Je suis sur le comité des bénéficiaires, on a voté sur les nouveaux menus. On était neuf, il y en a cinq qui ont dit que c’était méchant, quatre ont dit que c’était passable.»

Elle fait partie des «méchants».

Je suis allée la voir pendant l’heure du midi, elle recevait son plateau quand je suis arrivée. Du spaghetti, un classique. Et quelques morceaux de cœur de Romaine dans un bol, sans accompagnement, à part le petit contenant de vinaigrette italienne. Pour dessert, du «blanc mange» à la vanille.

«Si ça goûte la vanille, ça, je me remets à marcher!»

Vous avez déjà goûté à ça, du «blanc mange»? C’est comme l’emblème de la bouffe d’hôpital.

Mais à 2,22 $ par repas, on ne peut pas faire de folie.

Chantal m’a montré des menus qu’elle a conservés. «On a toujours la même soupe et le même dessert au dîner et au souper. Et les mêmes menus reviennent aux trois semaines, en boucle. Ça revient vite...» Elle note ce qui manque. Ça arrive souvent. Le jour où j’y suis allée, on avait oublié le lait.

Karine, la gentille infirmière auxiliaire, est allée lui chercher un berlingot.

Manger, c’est à peu près le seul plaisir qui reste à Chantal. 

Là-dessus, le ministre Gaétan Barrette est d’accord avec elle. Il l’a dit lundi en conférence de presse pour annoncer qu’il donnait 100 000 $ à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec pour concevoir 40 nouvelles recettes pour les communautés culturelles. En plus des 72 autres recettes concoctées l’an dernier. «L’enjeu, c’est de servir à ces gens-là du réconfort, du bonheur.»

L’histoire ne dit pas pourquoi on ne popote pas les nouvelles recettes à l’interne.

Lisa Frulla, la directrice de l’ITHQ, en a ajouté. «Qui aime manger aime vivre. Ce qu’on veut faire, c’est de continuer à donner du plaisir.»

Plus facile à dire qu’à faire, constate le président du comité des usagers de la Capitale-Nationale, Gaëtan Pruneau «Les échos que nous avons pour les centres de la Vieille-Capitale sont que les repas ne sont pas bons. Il s’agit des commentaires que nous recueillons de la part des familles et des résidents de façon aléatoire. L’avis général est que les repas sont mauvais et, à certains endroits, les résidents se privent de manger, car ce n’est pas à leur goût.»

C’est le cas de Chantal.

J’ai parlé mardi à Marc Thibeault hier, directeur de la logistique au CIUSSS de la capitale nationale, et à Marie-Claude Rochon, coordonnatrice. «De façon générale, c’est apprécié», assure Mme Rochon, qui dit être en lien avec les comités d’usagers.

Pas celui de Chantal ni de Gaëtan, visiblement.

Depuis l’implantation en janvier, elle explique que des changements ont été apportés à la suite de commentaires des résidents. Le chili végétarien est passé à la trappe, remplacé par les bonnes vieilles «bines». On a réintroduit les frites, les assiettes froides et les hamburgers.

Depuis janvier, 17 établissements de la région ont été intégrés au système. «On est à peu près rendus à mi-chemin de l’implantation, ça se passe très bien, affirme M. Thibeault. On sert 15 000 repas par jour. On est très fiers de pouvoir offrir et maintenir un choix varié et de qualité.»

Difficile d’y arriver avec 7 $ par jour? «Pas du tout. On bénéficie de l’effet CIUSSS pour le pouvoir d’achat.»

Encore faudrait-il que les résidents des CHSLD aient le temps de manger. J’ai vu des endroits où ça fonctionnait vraiment bien, à Lyster entre autres, un CHSLD à dimension humaine où l’heure du repas se passe dans le calme et la bonne humeur.

Comme le reste.

J’ai vu d’autres endroits où les résidents étaient laissés seuls à fixer leur assiette.

Sans prendre une bouchée.

Qu’on remplace le pâté chinois par de la moussaka et qu’on offre du poulet Tandoori n’y changera rien.

Chronique

Une pétition pour Yves Michaud

CHRONIQUE / Vendredi soir chez une amie, on prend un verre avant d’aller voir Daniel Lanois au Grand Théâtre. J’adore Daniel Lanois, presque autant que Cohen.

— T’écris sur quoi demain?

— Yves Michaud

— Qui?

— Yves Michaud

— Le Robin des banques?

Exact. Ce Yves-là, celui qui a fondé en 1995 ce qui deviendra le MÉDAC, Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires, qui existe encore aujourd’hui. Qui continue à se battre pour les petits épargnants.

Yves Michaud a aussi, au début des années 70, été haut-commissaire à la Coopération au ministère des Affaires intergouvernementales du Québec, puis, de 1979 à 1984, délégué du Québec en France.

Il a été député libéral de 1966 à 1969, est devenu souverainiste après.

Il y a aussi cette «affaire» qui porte son nom depuis presque 17 ans. Une histoire qui a commencé pendant une entrevue à CKAC le 5 décembre 2000, quand Michaud a raconté à Paul Arcand une discussion qu’il avait eue avec le sénateur Léo Kolber, celui-là même qui vient d’être éclaboussé par les Paradise Papers.

«Je suis allé chez mon coiffeur, il y a à peu près un mois. Il y avait un sénateur libéral [...], il me demande : “Es-tu toujours séparatiste, Yves?” J’ai dit : “Oui, oui, je suis séparatiste comme tu es juif. Ça a pris à ton peuple 2000 ans pour avoir sa patrie en Israël.” Et j’ai ajouté : “Moi, que ça prenne 10 ans, 50 ans, 100 ans de plus, ça peut attendre.” Alors, il me dit : “Ce n’est pas pareil.” Ce n’est jamais pareil, pour eux. Alors, j’ai dit : “Ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas.” Je lui ai dit : “C’est toujours vous autres. Vous êtes le seul peuple au monde qui a souffert dans l’histoire de l’humanité.”»

C’est venu aux oreilles de Lucien Bouchard, alors premier ministre, qui avait déjà une dent contre Michaud.

Il ne le voulait pas comme candidat du Parti québécois dans Mercier.

Une semaine plus tard, Yves Michaud prononçait une allocution devant les États généraux de la langue française. Il a dit ceci : «Mes propres concitoyens devraient suivre l’exemple de ce que le chanoine Groulx disait à propos du peuple juif. Le chanoine Groulx disait et nous invitait, et je le cite : “à posséder, comme les Juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale”. Et l’historien donnait alors l’exemple du peuple juif comme modèle à suivre pour que les Québécois affirment leur propre identité nationale et assument, et assument pleinement, l’héritage de leur histoire, ajoutant que l’anti­sémitisme était «une attitude anti­chrétienne et que les chrétiens sont, en un sens, spirituellement des Sémites”.»

On est loin de l’appel à la haine.

Et pourtant. 

Le lendemain, cette motion a été soumise aux députés. «Que l’Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l’égard des communautés ethniques, et en particulier, à l’égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l’occasion des audiences des États généraux sur le français le 13 décembre 2000.»

On n’a pas donné aux députés le verbatim des propos dont il était question, ni à Yves Michaud la possibilité de s’expliquer.

Lucien Bouchard a gagné par K.-O.

Dix ans plus tard, Paul Bégin a écrit une lettre d’excuses à Michaud, signée par 19 autres députés. Depuis, plus d’une cinquantaine de péquistes ont exprimé des regrets, dont Pauline Marois, Bernard Landry et Jean-Pierre Charbonneau, qui était à l’époque président de l’Assemblée nationale.

Ça ne suffit pas.

L’erreur a été commise par l’Assemblée nationale, elle doit être corrigée par l’Assemblée nationale. 

Depuis ce matin, une pétition est en ligne sur le site de l’Assemblée nationale pour demander au gouvernement de «référer le dossier d’Yves Michaud, pour étude, à la commission parlementaire des institutions ou à toute autre commission que l’Assemblée nationale jugera pertinente.»

Voilà une autre belle occasion pour l’actuel président, Jacques Chagnon, de s’élever au-dessus de la mêlée. Il en a fait une belle démonstration fin octobre, quand il s’est porté à la défense de Guy Ouellette, en dénonçant le précédent créé par l’UPAC par l’arrestation du député Guy Ouellette.

Yves Michaud a été condamné sans procès.

Jacques Chagnon, dans un discours que plusieurs (sauf Pierre Moreau) ont qualifié d’historique, a déploré le doute semé par les policiers en arrêtant le député sans l’accuser. «Que des accusations soient portées ou que des excuses publiques soient faites. Qu’on accuse ou qu’on s’excuse.»

Michaud a été faussement accusé.

Qu’on s’excuse maintenant.

Chronique

Une pause payée en plus... et un banc

CHRONIQUE / Les personnes qui présentent des petites bouchées au Costco de Sainte-Foy ont désormais une pause de plus, 15 minutes, payées.

Ils peuvent «poinçonner» en français.

Ces changements ont été apportés cette semaine par la compagnie CDS, Club Demo Service, qui s’occupe des démonstrations dans tous les Costco du monde. Ce n’est pas arrivé par hasard. Dimanche, je donnais la parole à un des employés, Claude Gourdeau, qui déplorait ses conditions de travail.

L’ex-enseignant de 71 ans en avait long à dire, surtout depuis le 1er août. Lui et 4000 Canadiens ont été «embauchés» par CDS après avoir été «remerciés» par PWD, qui avait le contrat des démonstrations chez Costco depuis une vingtaine d’années. Ce qui devait être une simple formalité administrative s’est traduit par des reculs.

CDS est présent dans neuf pays, la compagnie a la totalité des contrats de dégustations de Costco.

Il y a 953 employés au Québec.

On a, d’abord, enlevé les bancs aux employés. «J’ai demandé de remettre les chaises, ça a été une fin de non-recevoir, relatait Claude dimanche. On est pour la plupart des personnes âgées. Moi, j’ai un problème de dos, j’ai des ostéophytes, et même avec un billet du médecin, c’est impossible.»

On lui répétait qu’«un bon employé est un employé debout».

Claude a reçu un coup de fil d’Ottawa lundi, de Jean-Pierre Khouzam, directeur national des opérations de CDS Canada. «Il m’a d’abord remercié d’avoir exposé les problèmes que j’avais. Il a dit que j’allais avoir un banc, je suis la 15e personne au Québec... Mais il ne faut pas noyer le poisson, il faudrait qu’il y ait plus de bancs.»

Comme pour «cette dame qui se promène avec une canne et qui doit rester debout pendant des heures».

J’ai parlé à M. Khouzam hier, il se trouvait justement au Costco de Sainte-Foy quand je l’ai appelé. Il en a profité pour aller rencontrer Claude, qui venait juste de recevoir son nouveau banc. «Il est venu me voir à ma table, je l’ai trouvé gentil. Je lui ai dit que c’était important que les gens puissent avoir des bancs.»

Ça va rester du cas par cas, m’a précisé M. Khouzam. «Quand les gens font la demande, ils peuvent en obtenir un. [...] On va être très compréhensifs s’il y a une situation exceptionnelle, des cas qui sont très spécifiques.» Il faudra encore compléter un formulaire pour justifier ledit banc.

S’assoir restera un privilège.

Et pourquoi ne pas les remettre à tout le monde comme avant? Ou en mettre simplement quelques-uns à la disposition des employés? J’avais beau chercher une raison, je ne trouvais pas. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, du jour au lendemain, les employés devaient rester plantés debout pendant des heures.

Des employés qui, insiste Claude, «sont souvent des aînés».

Tut, tut, question de sécurité. «Il faut comprendre que les paniers de magasinage chez Costco peuvent devenir très pesants et s’ils accrochent un tabouret pendant que la personne est accotée dessus... écoutez, on travaille avec des fours, des couteaux, ça peut être très dangereux.»

Ouin.

Quand il y a des paniers autour, ça veut dire qu’il y a du monde. Et quand il y a du monde, les employés n’ont pas le temps de s’assoir.

***

Claude Gourdeau m’avait aussi raconté que depuis l’arrivée de CDS, les procédures de «poinçonnage» se faisaient désormais sur une tablette, en anglais seulement. Le problème, qui était connu, a été réglé en quelques heures.

Une simple configuration à modifier.

On a aussi ajouté une pause payée de 15 minutes à la pause repas de 30 minutes, non payée. «Sainte-Foy est un cas isolé, c’était le seul Costco au Canada où la pause n’avait pas été instaurée. C’est fait maintenant. [...] Les employés devraient pouvoir travailler au maximum deux heures consécutives»

***

Et l’eau?

Claude déplorait aussi le fait que les employés de CDS n’ont pas le droit de boire d’eau quand ils présentent des produits alimentaires, ce qui inclut l’eau de coco. Et même l’alcool. «L’autre jour, pour une dégustation Captain Morgan en canettes, il y avait deux représentants de la compagnie, ils avaient chacun leur bouteille d’eau. Et l’employé de CDS, lui, n’avait pas le droit...»

Raison invoquée: contamination croisée.

M. Khouzam? «On a un système qui a été instauré dans d’autres Costco dans le monde. On met à la disposition des employés des verres transparents qu’ils remplissent, qu’ils recouvrent avec un couvercle, et ils boivent l’eau avec une paille. Pour le Canada, on est dans le processus d’approbation.»

Pardon? Et qui doit approuver le «système» de verres en plastique? «Par les ministères, ce sont des procédures normales. C’est ce qu’on nous dit.»

Misère.

M. Khouzam ne savait pas où en était le processus ni quand il allait être complété. «C’est géré à San Diego, par le Risk Management.»

J’aurais bien aimé savoir de quels ministères il était question, et aussi de quels gouvernements, M. Khouzam ne savait pas. Il devait me mettre en contact avec quelqu’un à San Diego pour répondre à mes questions, elles sont restées sans réponses.

À mon tour de rester sur ma soif.

Chronique

L’homme magique... au conseil municipal

CHRONIQUE / Printemps 2012, David Philippe apprend que le cancer est revenu, qu’il lui reste un an, peut-être deux, max trois.

Son gars a deux ans, sa fille, quatre.

Sachant son temps est compté, il décide d’en faire quelque chose de magique, ne me demandez pas comment il fait ça. Quand il va faire ses traitements à l’hôpital, il porte son nez de clown. À l’infirmière qui s’occupe de lui, il fait des tours de magie. À ses enfants, il fabrique des souvenirs.

Pour après, quand ils n’auront que ça.

La magie s’est retournée vers lui, son oncologue lui a proposé in extremis un tout nouveau médicament, un traitement de la dernière chance. Le Xalkori, comme par un coup de baguette magique, a fait disparaître toutes les métastases qui s’étaient logées dans ses os, dans son cerveau.

Pouf.

Ça fait quatre ans, le Xalcori tient encore le cancer au tapis et David en profite. Non seulement pour «juste» mordre dans la vie, mais pour continuer à faire le bien autour de lui. À faire une différence.

À penser encore plus loin que son nez de clown.

Dimanche, il a gagné ses élections, avec 58 % des votes. «J’avais pensé me présenter comme conseiller municipal il y a quatre ans, mais je ne me sentais pas certain d’en être capable. Je venais de commencer la médication, je ne savais pas si ça allait fonctionner. Il y a trois ans, je me suis fait élire à la commission scolaire.»

David habite à Maria. «Je me suis impliqué pour redonner. Je me suis dit qu’en ayant un petit pouvoir, je pourrais peut-être aider à changer les choses. On a une classe de plus cette année, c’est rare qu’on voie ça en Gaspésie.»

Il fait ça en plus de son travail à temps plein, dans une quincaillerie.

Avec d’autres parents, il a ressuscité la ligue de balle-molle, morte depuis une dizaine d’années. «On pensait avoir 50 inscriptions pour notre premier été, on en a eu 100! L’idée était d’offrir une autre option que le soccer. C’est ben l’fun, le soccer, mais il y a des enfants qui peuvent passer le match sans toucher au ballon...»

Pas à la balle-molle. «Tout le monde a son tour au bâton. Et quand la balle va vers toi, tu as ta chance. Je trouve ça important.»

Cette année, il a fait le saut en politique en briguant un des six postes de conseiller de la ville. Comme indépendant. Il a délogé Patricia Chartier, qui a porté au provincial les couleurs de Québec solidaire dans Bonaventure. «J’aurais pu choisir un siège plus facile. J’ai attendu à la dernière minute pour décider... je me suis inscrit à minuit moins une, le vendredi pendant ma pause!»

Il fait ce qu’il n’aurait jamais pensé possible en 2012. «Je m’engage pour quatre ans.»

Comme il le fait pour la commission scolaire, il laissera son nez de clown à la maison. «C’est important de dissocier les deux, même si faire rire, ça peut être sérieux. Je n’aurai pas physiquement mon nez de clown, mais il est toujours là en dedans. L’humour peut toujours être utile.»

Mais, prend-il le soin de préciser, «je suis capable d’être sérieux».

David a plein d’idées pour son coin de pays, il aimerait bien que les touristes arrêtent de passer tout droit, entre New Richmond et Miguasha. «Il faut qu’on trouve notre projet. Il y a un beau site, la Maison Mowatt, on pourrait peut-être y développer des jeux pour les enfants, quelque chose d’intergénérationnel...»

Ce ne sont que des idées, évidemment, qu’il pourra partager avec le maire Christian Leblanc et les autres conseillers.

«Je veux travailler en équipe.»

D’abord et avant tout, David, tout comme beaucoup d’élus municipaux, veut faire la démonstration que la politique peut changer les choses et, de nos jours, ce n’est pas rien. Il aurait pu facilement s’apitoyer sur son sort et vivre de son assurance invalidité, mais il a décidé de se retrousser les manches. 

La politique, comme le reste, a bien besoin d’un peu de magie.

Chronique

Un bon employé est un employé debout

CHRONIQUE / Claude Gourdeau a passé sa vie dans l’enseignement, il a pris sa retraite et il s’ennuyait un peu.

«Ma femme m’a suggéré d’aller voir chez Costco et de donner mon nom pour faire les dégustations. C’est ce que j’ai fait et j’ai été choisi. Ça me convenait parfaitement, je faisais une vingtaine d’heures par semaine, je voyais des gens.»

C’était il y a deux ans, son employeur était PWD, dont le siège social était à Mississauga en Ontario. «C’était le seul endroit où les services alimentaires n’étaient pas gérés par leur compagnie qui est basée aux États-Unis», CDS, qui s’occupe de tous ceux qui font goûter des petites bouchées aux clients.

Ça vient de changer. Depuis le 1er août, Claude a exactement le même boulot qu’il fait depuis deux ans, mais pour CDS. Sur les 12 coups de minuit, lui et les quelque 4000 autres employés d’un océan à l’autre — dont 953 au Québec — ont été congédiés de PWD, aussitôt réembauchés par le sous-traitant américain.

«Ma probation de trois mois achève!»

C’était fin octobre, elle est finie maintenant.

Claude Gourdeau me parle des conditions de travail qui ont changé. Entre autres les horaires. «Avant, avec PWD, c’était des chiffres de huit heures. Maintenant, c’est six heures et demie avec une demi-heure de lunch qui n’est pas payée. Il y a des dames qui travaillent avec moi qui sont obligées de faire une journée de plus pour arriver.»

Même si le salaire est passé de 12,50 $ à 13 $ l’heure.

Ce sont des dames âgées pour la plupart, qui n’ont trop souvent que leur pension de vieillesse. «Elles ont besoin de travailler. Il y en a beaucoup qui n’ont jamais travaillé avant, qui n’ont pas cotisé à la Régie des rentes. Ces femmes ont besoin de la pitance de CDS pour subvenir à leurs besoins.»

À 71 ans, Claude le fait pour le plaisir, pour voir du monde. C’est pour ça qu’il accepte de me parler.

La chaise, d’abord, qui n’est pas vraiment une chaise, plutôt un haut tabouret. «PWD avait voulu un moment donné nous enlever les bancs. J’avais apporté une chaise de chez nous... J’ai appelé à la CSST et on m’avait suggéré de faire le tour de mes collègues pour savoir s’ils voulaient garder une chaise. J’ai eu 25 pour, une abstention. Je suis allé voir le gérant avec ça, il a acheté des bancs.»

En août, quand CDS est débarqué, les bancs ont disparu. «J’ai demandé de remettre les chaises, ça a été une fin de non-recevoir... On ne demande pas grand-chose, juste de s’asseoir quand il n’y a personne et quand notre cabaret est plein. On est pour la plupart des personnes âgées. Moi, j’ai un problème de dos, j’ai des ostéophytes, et même avec un billet du médecin, c’est impossible.»

Des fois, quand c’est tranquille, il «ferme» sa table et s’en va s’asseoir «deux ou trois minutes» au restaurant.

Il n’a pas le droit.

Claude a demandé pourquoi les employés ne pourraient pas s’asseoir quand il n’y a personne. «On m’a dit, on m’a répété, qu’un bon employé est un employé debout... Je ne blâme pas nos gestionnaires, ils sont pognés avec ça, ils doivent faire appliquer les directives de la compagnie.»

Des grands patrons bien calés dans leurs fauteuils.

«S’ils n’ont pas besoin de nous, ils annulent sans nous payer. Si on est malade, on n’est pas payés non plus.»

CDS a aussi modernisé les procédures d’entrée et de sortie des employés, tout se fait sur des tablettes électroniques maintenant. «Ça a été compliqué au début, ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise avec l’informatique. Quand on arrive, on poinçonne sur la tablette, et quand on finit aussi.»

Il y a un hic. «Tout est en anglais. À part le sondage sur le produit auquel on doit répondre en finissant, qui est bilingue, toutes les autres choses sont écrites en anglais. C’est méprisant pour ma langue. Ce n’est pas normal.»

C’est illégal, en fait. La loi 101 est claire là-dessus, la langue de travail au Québec est le français.

Point.

Est-ce que je vous ai parlé de l’interdiction d’avoir une bouteille d’eau? C’était pareil avec PWD, mais reste que je ne comprends pas pourquoi les employés qui offrent des petites bouchées n’ont pas le droit de boire. «On nous dit que c’est comme ça pour éviter la contamination croisée. Quand on présente du savon, c’est correct, mais pas pour des biscuits.»

Ni de l’eau de coco. C’est ironique, quand même, pas le droit de boire de l’eau en faisant goûter de l’eau.

Et sachez-le, «ça pogne pas l’eau de coco».

Pour vendre ses produits, Claude doit se faire aller le mâche-patate. «Il faut faire la promotion des produits, on parle beaucoup. Ça donne soif. Des fois, ils m’envoient en pause après quatre heures de travail, ça veut dire quatre heures debout sans s’asseoir, sans boire une goutte d’eau.»

Claude insiste, «on ne demande pas grand-chose».

De son propre aveu, il n’a rien à perdre. «Je le fais pour ceux qui ont peur de parler, qui doivent se résigner à accepter ces conditions de travail. On est des aînés, on contribue à la société. On est encore payants, on paye nos impôts. On a le droit de travailler, mais pas au détriment de notre santé.»

Faute de pouvoir s’asseoir, il se tient debout.

J’ai contacté la compagnie, évidemment, pour savoir pourquoi les employés ne peuvent-ils pas s’accoter le coin d’une fesse sur un banc quand il n’y a personne. Pourquoi ne peuvent-ils pas voir une goutte d’eau? J’aurais aussi voulu savoir si CDS allait se conformer à la loi 101.  

On ne le saura pas.

«Bonjour Mylène,

Nous vous remercions d’avoir contacter [sic] CDS. Veuillez noter que c’est notre politique de ne pas tenir d’entrevues avec les medias [sic].

Bien à vous,

Angelica»

Chronique

Une bonne et une mauvaise nouvelle

CHRONIQUE / Je commence par laquelle, la bonne ou la mauvaise?

La bonne, tiens.

Je vous ai parlé le 13 octobre d’un gars de 44 ans, Martin, atteint de sclérose en plaques, qui s’était fait voler son fauteuil roulant motorisé en plein de jour, en l’espace de quelques malheureuses secondes, alors qu’il l’avait quitté des yeux pour aller aux toilettes. Et puis, pouf, plus de fauteuil.

Le fauteuil qu’il avait lui avait été fourni par l’Institut de réadaptation en déficience physique du Québec, il a appelé pour savoir s’il pouvait en avoir un nouveau, on lui a appris qu’il avait droit d’en avoir un aux cinq ans, qu’il lui restait un peu plus de deux ans avant de le remplacer. 

Ça voulait dire plus de deux ans à tourner en rond chez lui. Plus de deux ans sans pouvoir aller seul à l’épicerie pour s’acheter une douzaine d’œufs.

Vous avez été nombreux à être touchés par l’histoire de Martin. Quelques heures après la publication, ma boîte de courriels avait des allures de Kijiji. Des personnes se sont spontanément offertes pour lui donner, ou lui prêter, un nouveau fauteuil motorisé ou un quadriporteur.

Des gens ont offert de l’argent pour lui en acheter un nouveau.

D’autres m’ont raconté d’autres histoires de vols, la palme va à cet homme dont la mère s’est fait voler sa marchette qu’elle avait laissée à la porte... de la chapelle des Ursulines. Une amie a voulu lui prêter une canne rétractable qu’elle avait toujours avec elle au cas où, disparue aussi.

C’est l’enfer direct.

Revenons à Martin. Le bureau de la députée Agnès Maltais a contacté les gens de l’Institut, où déjà, on avait commencé à étudier les options de Martin pour lui procurer un autre fauteuil. Les options sont rares, la RAMQ ne couvre qu’un certain nombre de modèles qui figurent sur une liste précise. Des fauteuils qui coûtent entre 7000 $ et 9000 $.

Un conseiller de Mme Maltais a fait une demande en son nom à la RAMQ, ça ne coûte rien d’essayer.

Martin a donc accepté l’offre d’une famille qui lui a offert le fauteuil motorisé dont le père ne se servait plus. Le véhicule n’a pas une très grande autonomie, mais bien assez pour aller s’acheter des œufs. «Le petit fauteuil me convient parfaitement pour la maison et les commissions», m’a écrit Martin, qui a retrouvé une partie de son autonomie et, par le fait même, de son moral.

La mauvaise, maintenant.

Je vous ai raconté l’histoire de Lise Bilodeau, cette femme de Québec dont une des filles a été assassinée le 8 août 2013 en Ontario par un jeune homme qui avait essayé de l’empoisonner avant de lui trancher la gorge avec un couteau. Le procès venait à peine de se terminer.

Le meurtrier avait été reconnu coupable par un jury de meurtre au premier degré. «Il a eu 25 ans fermes», m’avait dit Lise, soulagée de pouvoir tourner la douloureuse page du processus judiciaire. Elle venait de recevoir, quatre ans après son décès, les effets personnels de sa fille. Pour ce qui en reste. «Ils m’ont envoyé sa sacoche et aussi une petite enveloppe avec le collier qu’elle portait, il est plein de sang. Je vais brûler ça, pour franchir une autre étape du deuil.»

Elle ne pourra pas la franchir. 

Pas encore.

La semaine passée, Lise a été informée que la demande d’appel du meurtrier a été acceptée. Ce qui veut dire, en clair, qu’elle aura à revivre une fois de plus le même calvaire, aller entendre encore le récit à glacer le sang des derniers moments de sa fille. Relire les dizaines de textos que l’homme a envoyés à une amie pour lui raconter en détail son crime.

Pour lui dire que tuer, ce n’était pas si pire que ça finalement.

Lise a aussi appris quelques jours plus tôt que sa demande d’indemnisation de victimes d’actes criminels de l’Ontario, elle, a été refusée. «Conclusion : Il n’y aura aucune compensation, je ne respecte pas le troisième critère qui est à l’effet d’être sur les lieux du crime.»

Il ne suffit pas, visiblement, d’avoir à vivre avec l’image de sa fille qui meurt au bout de son sang dans un bain.

Image qu’elle devra voir encore et encore, le nouveau procès replongera Lise dans l’horreur de ce sordide assassinat, commis par Jonathan Townsend, alors qu’il avait 21 ans. Le crack de l’informatique avait invité Corellie chez lui pour la prendre en photo, pour illustrer un jeu vidéo.

Il aura pris sa vie, finalement.

Et celle de Lise aussi.

Chronique

La fin d'un long silence

CHRONIQUE / Aux yeux de tous, Françoys Bernier était un musicien d’exception. Nommé Chevalier de l’ordre national du Québec en 1993 pour sa contribution à la culture, il a dirigé l’Orchestre symphonique de Québec pendant deux ans et, surtout, fondé le Domaine Forget dans Charlevoix en 1977.

Il était adulé.

Cofondateur de l’école de musique de l’Université d’Ottawa, où il a enseigné pendant plusieurs années, il passait les étés aux Éboulements. Il louait une grande maison de pierres où chaque soir était une occasion de faire la fête. Les invités de marque et le gratin s’y retrouvaient pour boire du champagne et manger du caviar.

La famille s’y retrouvait aussi, frères et sœurs, cousins et cousines. Sa nièce Sophie y habitait pendant les vacances. «J’avais une fascination suprême pour mon oncle [le frère de sa mère], il était dans les hautes sphères de la culture. C’était un homme extrêmement brillant, cultivé.»

Il y a un mais.

Un soir, raconte-t-elle, la porte de sa chambre s’est ouverte. «J’avais 14 ans la première fois. Il est venu se glisser dans mes couvertures. Il s’est collé, il me donnait des bisous dans le cou, des caresses. Moi, je faisais semblant de dormir. Il devait bien voir que je ne dormais pas, j’étais toute raide...»

Est-il venu souvent? «Il venait presque tous les soirs».

Cet été-là et les deux qui ont suivi. «On passait nos étés au Domaine, il y avait plusieurs chambres, la mienne n’était pas très loin de la sienne. Quand j’allais me coucher, il attendait un peu et il venait me rejoindre. Il se collait sur moi, il me flattait, il me caressait les fesses. Il essayait de lever ma jaquette, je la retenais comme je pouvais. Il essayait de mettre sa main dessous.»

Sophie ne disait rien, ni à lui ni à personne. 

«J’étais devenue plus impatiente, plus irritable, ma mère m’a demandé s’il se passait quelque chose. Je suis restée vague, je lui ai juste dit que Françoys était très insistant et que je n’aimais pas ça. Elle l’a mis en garde, elle connaissait son frère...»

La mère de Sophie, Suzanne, se souvient très bien de l’avoir averti. «Ça s’est passé sur le bord de la plage à Saint-Joseph-de-la-Rive. Je lui ai dit : “Tiens-toi loin de ma fille”. Il ne savait pas trop quoi répondre, il a répondu : “Non, non...”»

Elle pensait que son frère avait compris le message. «Si j’avais su ce qu’il lui faisait, c’est sûr que je l’aurais dénoncé. Mais je ne pouvais pas imaginer ça...»

Sophie a tout raconté à sa mère il y a deux ans et demi, plus de 20 ans après la mort de Françoys. «La première question que je lui ai posée c’est : “Pourquoi? Pourquoi tu ne m’as rien dit? ” Elle m’a répondu : “Je n’étais pas capable, je ne voulais pas te faire de mal, je ne voulais pas te faire de peine. C’est ton frère...”»

Suzanne aussi a fait une confidence à sa fille. Elle lui a raconté que Françoys s’était essayé sur elle, sa propre sœur. «Il a essayé de me prendre les seins. Les seins, c’étaient ses joujoux. Je le remettais à sa place, mais il recommençait. Il a fait ça quelques fois, étalées sur trois ou quatre ans, environ en même temps que les événements avec ma fille.»

Sa fille n’était pas là. «Quand ça arrivait, Sophie était chez ses amies.» Sophie décrit son oncle comme «un homme à femmes. Tout le monde savait ça. Quand il arrivait dans une pièce, les filles disaient : “Attention, Françoys arrive!” Pogner des fesses, faire des commentaires, c’était tout le temps. Et en même temps, il dégageait un tel charisme, un tel magnétisme. Les gens étaient attirés par lui.»

Sophie aussi. «J’étais tellement mêlée. Je ne savais pas quel sentiment éprouver. Il n’y a jamais eu de violence, c’était toujours dans la douceur, dans la manipulation. J’avais 14 ans, j’étais encore une enfant! Je n’avais pas connu mon père. C’est lui qui, en quelque sorte, avait pris le rôle de figure paternelle.»

Chronique

Choisir son combat

CHRONIQUE / Ce n’est pas parce qu’on ne la voit plus à la tivi que Véronique Lalande a rendu les armes. Bien au contraire.

Elle a choisi son combat.

Elle et son conjoint, Louis Duchesne, sont plus déterminés que jamais à prouver que le Port de Québec et Arrimage Saint-Laurent ont pollué l’air de la ville impunément et en toute connaissance de cause pendant des années. Et pas seulement avec du nickel, avec une foule d’autres particules.

Ils n’ont jamais pensé que cet épisode de «poussière rouge» du 26 octobre 2012 changerait leur vie à ce point. Ils se sont dit, au début, quand ils ont eu les premiers résultats de l’analyse des poussières recueillies sur le rebord de leur fenêtre, que les autorités allaient prendre ce problème au sérieux. 

Elle ne savait pas qu’elles étaient au courant.

Et, surtout, qu’elles avaient balayé le problème sous le tapis pendant des années.

Véronique et Louis ont d’abord cru qu’ils pourraient faire bouger les choses par la mobilisation citoyenne. Ils ont créé l’Initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec, ils ont organisé des marches, des vigies, des assemblées de citoyens. 

Véronique n’a pas raté une occasion de dénoncer l’inaction des autorités sur la place publique.

«La mobilisation citoyenne s’est heurtée à une absence totale, totale, de volonté des pouvoirs publics, même si tout est là pour arriver à une solution définitive et pérenne. On s’est rendus jusqu’au bout, on était en train de s’épuiser. On a fait un véritable bilan comptable de l’énergie qu’on mettait sur les différents fronts, et on est arrivés au constat que l’énergie qu’on mettait à la mobilisation ne donnait plus rien.»

Ils ont décidé de tout investir dans les deux recours collectifs.

«Il fallait qu’on se dégage de l’énergie pour faire ça. Le temps que je prenais pour répondre aux courriels, pour réagir aux déclarations de Labeaume, je l’ai mis pour obtenir l’information, les données nécessaires pour prouver ce qu’on disait. On met autant d’heures, sinon plus qu’avant, à peu près une vingtaine par semaine.»

En plus de leur emploi régulier, de leur vie de famille.

Le premier recours collectif a été déposé par Véronique et Louis en janvier 2013, suivi d’une série de requêtes et de procédures, d’une demande d’amendement en mai de la même année et le dépôt d’un deuxième recours en 2014. Presque quatre ans se sont écoulés, la cause n’est toujours pas officiellement inscrite.

L’heure est aux huis clos, aux conférences de gestion, aux interrogatoires, à la production d’expertise.

Devant eux, l’adversaire achète du temps. «On reçoit l’information au compte-gouttes, il faut demander, redemander, pousser. Une fois, ils nous ont envoyé plus de 6000 pages de données en PDF... on a demandé les fichiers sources, ils nous ont dit qu’ils ne les avaient pas. Ben voyons! On leur a redemandé, ‘‘bien oui, vous les avez...’’» 

Ils ont obtenu les fichiers sources.

Même chose pour les mesures qui ont été mises en place. «On leur a demandé de nous produire le plan, ils nous répondent ‘‘on n’en a jamais eu, on n’est pas une business comme ça’’. C’est quoi? Tu veux passer pour un cave ou un incompétent?»

C’est la première fois de l’entrevue que Véronique échappe le genre de commentaires qu’elle ne se gênait pas de faire avant.

Elle sait qu’elle doit faire attention.

«Les gens n’imaginent pas ce que ça représente d’être le requérant dans un recours collectif, les demandes qu’on reçoit et auxquelles il faut répondre, le passage d’informations. Ça représente des centaines et des centaines d’heures. Ça ne fait pas les nouvelles ni des topos de 30 secondes. C’est un travail de fond.»

Et ça a payé. «Ça y est, on a maintenant toute l’information qu’on voulait, on a obtenu les données, le tonnage, les échantillons d’air. Ça a été long, ça a demandé énormément d’énergie, mais on a fini par avoir ce qu’on voulait. Ça vient confirmer ce qu’on avait trouvé de l’extérieur, avec des données périphériques.»

Elle n’en dira pas plus. 

Elle voudrait bien, mais elle ne peut pas. L’information est sous scellé, processus judiciaire oblige. Elle sera dévoilée en temps et lieu, quand le recours sera entendu. «Au-delà du processus judiciaire, on veut que la vérité sorte. Même si la cause se rend en cour suprême, quand je serai vieille... Les gens jugeront.»

Ce qui est clair dans l’esprit de Véronique, c’est que sans la poussière rouge du 26 octobre 2012, le Port et Arrimage continueraient à saupoudrer allègrement une panoplie de particules dans l’air de la ville. «Ce qui est hallucinant, c’est que dans leur discours, partout, ils essayent de faire passer cet épisode-là pour un événement exceptionnel. Et quand on leur demande ce qui était exceptionnel ce jour-là, dans la météo, dans les circonstances, ils ne peuvent pas répondre. Parce que ce n’était pas exceptionnel, ça faisait des années que ça durait. Ce qui a été exceptionnel ce jour-là, c’est que j’ai appelé à la ville, qu’ils ont envoyé deux inspecteurs d’Urgence environnement, qu’ils mont dit ‘‘ça vient du port, on ne peut rien faire’’. Et que je n’ai pas accepté cette réponse-là...»