Chronique

J'engagerais Steve demain matin

CHRONIQUE / Avant, Steve Fortin ne disait pas qu’il était aveugle quand il envoyait un CV, les gens s’en rendaient compte à l’entrevue, ça crève les yeux. Les siens, c’est Manouche, son fidèle Labrador Mira. «Je me demande toujours si c’est mieux de le dire ou pas… Maintenant, je le mets dans la lettre de présentation, les gens le savent tout de suite.» Sauf que depuis qu’il le dit, les entrevues se font rares. Il ne compte plus le nombre de CV qu’il a envoyés, «des centaines et des centaines.»

En un an à peine.

Il pensait avoir mis toutes les chances de son côté en faisant un baccalauréat multidisciplinaire à l’Université Laval, la somme de certificats en relations industrielles, en entrepreneuriat et gestion, en formation des adultes en milieu de travail, plus un certificat en management et un autre en consommation. 

Tout ça et une technique administrative en comptabilité et en gestion. La seule chose qu’il a de la difficulté à faire, c’est compiler des factures disparates.

Il peut faire tout le reste.

Je l’ai vu pitonner à son ordi avec le logiciel qui décrit tout ce que fait sa souris, je n’y comprenais rien tellement ça parle vite. «Je pourrais le mettre encore plus vite…» Pour vous donner une idée, ça sonne comme l’extra-terrestre dans La soupe au chou de Louis de Funès.

Et avec ce logiciel, Steve peut tout faire. Il a la même chose sur son téléphone. Il m’a imprimé son CV, a trouvé le bon fil pour brancher la machine. «Ça doit faire 20 ans que j’ai cette imprimante-là. La prochaine, je vais la prendre en noir et blanc.»

Il va sauver sur les cartouches d’encre.

Avec sa fidèle Manouche, il va où il veut. Il prend l’autobus, très rarement le transport adapté, surtout pour aller s’entraîner au PEPS. Il y va au moins cinq fois par semaine. «C’est ma deuxième maison.»

Il pratique le lancer du poids depuis 2014, vise les paralympiques.

Il ne rate pas une occasion d’aller voir — c’est son expression —, les matchs du Rouge et Or, il connaît presque tous les joueurs. «Je suis sur le bord du terrain avec mon Walkman et j’écoute le match à la radio en direct. Je suis tellement dans le match que j’arrive à anticiper les jeux… L’an passé, le père [du quart-arrière] Hugo Richard était derrière moi, à un moment donné il m’a demandé : “Qu’est-ce qui s’est passé? ”»

Il va aussi voir les Remparts, «à côté du banc des Remparts».

Et il va voir des shows au Festival d’été.

Steve n’a pas toujours été aveugle. Atteints d’une «rétinite pigmentaire de naissance», ses yeux ont tenu bon jusqu’à 25 ans. «En troisième année, je lisais avec de gros caractères et ça allait, mais à 25 ans, j’en ai perdu beaucoup…» Il s’est retrouvé avec 10 % de vision, puis plus rien.

Fondu au noir, depuis 15 ans. «Je vois la lumière, vaguement.»

Mais Steve ne s’est pas laissé abattre par ça, il est déménagé à Québec pour apprendre le braille. «J’étais à Rivière-du-Loup, il n’y avait pas beaucoup de services en région.» Il a eu un premier chien Mira pendant huit ans. Je ne savais pas ça, mais il arrive que les chiens Mira, un moment donné, décident qu’ils en ont assez.

Il l’a donnée à un de ses oncles, il la voit souvent. «Elle est toujours contente de me voir, mais sans le harnais.»

Il a Manouche depuis quatre ans. «Elle est très, très calme, elle est du genre Roger Bontemps. Et elle a un côté gardien aussi. C’est un des chiens qui travaillent le plus, je vais partout avec!»

Steve aussi aimerait, comme elle, travailler. «Les employeurs ne croient pas que je suis capable de tout faire avec mon portable. Je peux lire des courriels, faire de la comptabilité, me servir de la suite Office, aller sur Facebook. Je fais tout ce que le monde peut faire à l’ordinateur!»

J’avais une question après notre entrevue, je la lui ai textée, il m’a répondu dans la minute. Et sans faute.

Il peut faire du service à la clientèle, être commis-réceptionniste, ou n’importe quel emploi qui se fait au téléphone. «Je peux faire plein de choses, je peux être technicien en administration, faire de la gestion de dossier de CSST, je peux gérer la facturation… les gens peuvent même avoir une subvention pour m’embaucher!»

Rien à faire. Les rares fois où le téléphone sonne, ce sont des gens qui ont visiblement lu trop vite sa lettre de présentation. «Quand on m’appelle, c’est pour des jobs de représentant sur la route…»

Manouche n’a pas son permis classe 5.

Il y a un an, il avait été embauché dans une entreprise de recouvrement, mais ça n’a pas duré. «Après la première journée, ils m’ont dit que je devais venir sans mon chien, il y avait une fille allergique.» Il a proposé des solutions, entre autres de laisser Manouche dans une pièce fermée, rien à faire. Il a porté plainte à la Commission des droits, mais ça ne lui redonne pas son emploi.

Ni un salaire.

Il en a assez de vivoter sur l’aide sociale. Il aimerait aller voir des spectacles de rock alternatif, il aimerait pouvoir se payer un billet pour Godsmack le 11 mai, et aller voir des matchs de football aux États-Unis. «Je ne peux même plus me payer des billets pour le Rouge et or. J’y vais grâce à mon ami Mario…»

Au nombre d’employeurs qui s’arrachent les cheveux et qui crient à la pénurie de main-d’œuvre, il est inouï de voir Steve se démener autant pour décrocher un boulot. Rarement ai-je vu quelqu’un aussi déterminé à travailler.

À la fin de l’entrevue, je lui ai posé la question que je pose à tout le monde avant de refermer mon calepin de notes :

- Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aimerais dire?

- Donnez-moi juste une chance…

Chronique

S'intégrer autour de la table

CHRONIQUE / «J’ai trop souffert pour m’intégrer, j’ai voulu faire quelque chose pour que ce soit plus facile pour elles.» Nour Saïm-Al Dahr est arrivée de Syrie à 15 ans, en 1967.

Quand elle est débarquée du Queen Frederica avec sa famille à Halifax, avec leurs 36 valises et trois chandeliers Louis XV, elle était une immigrante comme les autres. Elle a dû recommencer de la case départ. Elle a simplifié son nom pour Nour Sayem, s’est fait une vie à elle, s’est trouvé du boulot.

Elle a jeté l’ancre à Québec il y a 40 ans, c’est sa ville.

Elle y a élevé ses deux enfants.

Elle est retournée une seule fois dans son pays, en 1972, a marié un Québécois l’année suivante. Elle pensait avoir fait la paix avec tout ça. «Je pensais avoir enterré mon pays, mais il est revenu à moi par les réfugiés, en 2016. J’agissais déjà comme mentor pour des immigrants et lorsque les réfugiés sont arrivés, c’est venu chercher mon côté émotif. Je me suis dit : “Il faut que je fasse quelque chose.”»

Elle a voulu bâtir des ponts pour les femmes. «Je savais qu’elles aimaient la cuisine, j’ai fait un projet autour de ça.»

Autour de la table.

Elle a invité les femmes à une première réunion un vendredi soir d’hiver, une seule est venue. «Hanan est partie toute seule de Sainte-Foy jusqu’au centre multiethnique au centre-ville, en autobus. Elle était là parce qu’il fallait être là… et elle a appelé les autres pour leur demander pourquoi elles n’étaient pas là!»

Elles étaient une quinzaine à la rencontre suivante.

Le projet s’appellerait simplement Les Aliments ensemble, ça résume tout. Forte de son doctorat en science des aliments de l’Université Laval et de ses expériences dans le milieu des affaires, Nour a fait des démarches auprès de différents organismes, elle a fondé un premier conseil d’administration.

Elle est allée chercher différents partenaires pour financer la production et verser aux femmes un salaire.

Leur accréditation du MAPAQ en poche, huit femmes se sont mises aux fourneaux, mitonnant des plats — et des desserts — qu’elles avaient l’habitude de cuisiner chez elles. Il en reste cinq aujourd’hui. «Elles sont sûres et fières de ce qu’elles font.»

Je retiens le mot «fières».

Nour ne s’est pas lancée tête baissée dans cette galère. «Nous avons fait une étude de marché, et nous avons été en rupture de stock pendant deux ans! Il y a de la place pour des produits comme ça, surtout avec notre mission d’intégration. La première année, Hanan et Fatima allaient vendre les produits au marché avec un interprète et la deuxième année, elles y allaient toutes seules…»

Elles apprivoisent tranquillement leur nouvelle vie. «Aliments ensemble, c’est l’école de la vie. Il n’y a pas de certificat ni de diplôme, mais je suis convaincue que ça va les faire grandir. Elles iront peut-être vers un autre emploi après et c’est tant mieux. Notre rôle, c’est de les intégrer.»

Nour sait que le chemin peut être long, elle les y accompagne. Un pas à la fois. De très petits pas. Un exemple, pour le premier souper de financement l’année dernière, la moitié des femmes n’y étaient pas, parce qu’on servait du vin. Elles y étaient toutes cette année. «Il y en a même qui ont bu du vin sans alcool…»

De petits pas, je vous dis.

«Ces femmes-là n’étaient pas habituées à travailler, et maintenant elles le font par plaisir. Elles aiment aller au marché, elles aiment le contact avec les gens.»

À part de rares exceptions, c’est réciproque.

«J’admire ces femmes-là, elles sont fortes, ce sont des exemples de résilience. Ce n’est pas tant le biscuit qu’elles cuisinent qui est important, mais l’évolution qu’elles font. […] Parfois, je me suis sentie comme à la Croix-Rouge, il y a tant de blessures cachées. J’ai mis de la lumière dans leur noirceur et elles ont mis de la lumière dans la mienne.»

Nour s’est revue, 50 ans plus tôt.

Après plus de deux ans à prendre ces femmes par la main, le temps est venu pour Nour de céder sa place, de les laisser tranquillement voler de leurs propres ailes. Elle a confié la coordination d’Aliments ensemble à Dalila, qui se retrouve avec le même défi que bien des employeurs, trouver de la main-d’œuvre.

«On voudrait doubler», passer de cinq à dix cuistots. 

Nour calcule qu’avant longtemps, Les Aliments ensemble pourraient être rentables et ne plus dépendre de subventions. Elle aimerait aussi que des gens d’autres origines se joignent à l’aventure avec leurs mets, leurs saveurs.

Plus on sera autour de la table, mieux ce sera.

Nour pense aux hommes aussi, aux maris de ces femmes qui sont encore plus déstabilisés qu’elles. «Ils n’ont plus le rôle de pourvoyeur qu’ils avaient là-bas. On ne leur reconnaît aucune compétence, on ne leur donne aucun rôle. Ces hommes-là ont besoin d’aide, encore plus que les femmes, pour donner un sens à leur vie.»

Ils n’ont que la mosquée. «Ça les aide un peu, mais ce n’est pas assez.»

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Pour qu’il n’y ait plus de vies fucked up

CHRONIQUE / Cynthia Painchaud a appris le 1er mars 2018 l’existence de ces boissons énergisantes, hyper sucrées, qui contiennent des taux d’alcool hallucinants. Elle était la marraine d’Athéna Gervais.

Trois jours plus tôt, sa filleule de 14 ans avait bu au moins une grosse canette de FCKD UP, un cocktail contenant 11,9 % d’alcool. Elle est allée dégriser dans un boisé près de son école, avant de tomber dans un petit ruisseau où on l’a retrouvée au premier jour de mars, sans vie. 

«C’est ironique, elle était bonne en natation.»

Sa mort a provoqué une onde de choc, les boissons ont été retirées des tablettes et la réglementation, resserrée. «Je ne savais pas que ça existait. Et dans le dépanneur où elle est allée avec ses amis, ces boissons-là étaient près de la porte, elles auraient dû être derrière, ou avec les bières. Peut-être que le commis les aurait vus…»

Mais Cynthia sait que les «peut-être» et le «si» ne changeront rien, qu’ils ne ramèneront pas sa filleule.

À l’automne, en cheminant dans son deuil, Cynthia a eu l’idée de faire quelque chose à l’image d’Athéna. «J’en suis venue à changer complètement mon point de vue, à me dire : “Ce qui est arrivé est arrivé.” Et j’ai eu le goût de rendre hommage à ce qu’Athéna était, à sa joie de vivre, pour faire contrepoids à la tristesse de sa mort.»

Cynthia a pensé monter à un spectacle, et impliquer des jeunes dans l’organisation. «J’ai créé un groupe sur Facebook La communauté des amis d’Athéna pour trouver des jeunes intéressés, il y en a eu une vingtaine.» Ils se sont réunis une première fois vers la fin octobre pour jeter les bases du projet, pour donner en vrac des noms de groupes ou d’artistes qu’ils aimeraient avoir.

Mais avant, Cynthia leur a demandé de se souvenir de leur amie, d’énumérer les qualités d’Athéna. Elle m’a envoyé la photo du tableau où elle les a écrites. La première, beaucoup de caractère, suivie par souriante, gentille, fonceuse, courageuse, motivée/ouverte d’esprit, drôle/créative, débrouillarde, sociable.

C’est cette Athéna que Cynthia a connue, et aimée. Elle habitait près de sa filleule, à quelques rues, la voyait souvent. 

L’affiche du spectacle est à son image, pleine de couleurs vives. «J’ai demandé à sa sœur Mara-Jade de faire le dessin, elle a accepté.» Elle l’a dessinée dévalant une étoile filante en skate. Avec des ailes et une auréole. Son autre sœur et son père ont aussi mis la main à la pâte.

Un généreux donateur, qui veut rester anonyme, a donné assez d’argent pour louer l’annexe 3 de la Salle André-Mathieu et toutes les dépenses liées à la production.

Les jeunes ont décidé ensemble que l’argent amassé sera remis à L’Oasis, une unité mobile d’intervention qui s’occupe des jeunes de 12 à 29 ans. 

«Quand on parle des ados, on parle souvent du négatif, mais moi j’ai vu comment ils peuvent s’impliquer, ils sont beaux à voir aller. Ils ont vu c’était quoi, organiser un spectacle. Au début, ils ne savaient pas trop dans quoi ils s’embarquaient, ils trouvaient ça gros. Mais ils ont vu que c’est possible, quand on travaille ensemble.»

Pour l’entracte, les jeunes ont monté un diaporama de photos d’Athéna et rassemblé les chansons qu’elle aimait.

Ce sera un spectacle sans alcool. «Ça allait de soi.»

Cynthia a contacté les artistes qu’ils avaient suggérés au début. «Il y en a deux qu’ils voulaient beaucoup, Souldia et Mononc’ Serge, ils seront là.» Cynthia a suggéré Les Frères à Ch’val, elle connaît très bien le chanteur Polo, il a accepté tout de suite.

Une cousine d’Athéna chantera la chanson qu’elle avait écrite pour elle, qu’elle avait chantée aux funérailles.

Le titre, Étoile filante.

Ce que les jeunes ne savaient pas, c’est qu’en organisant ce spectacle pour Athéna, ils adoucissaient le souvenir de sa mort en se projetant dans ce qu’elle avait été de son vivant. «Il y a une des bonnes amies d’Athéna, qui s’est impliquée beaucoup dans le spectacle. Sa mère m’a dit : “Ma fille est plus en joie…”»

Même chose pour Cynthia. En faisant ce spectacle pour sa filleule, la douleur du début est devenue un «pincement au cœur». Les beaux souvenirs remontent sans la peine. «Elle était vraiment spéciale, elle avait un petit je-ne-sais-quoi! […] Elle était très téméraire aussi, ça ne m’étonne pas qu’elle soit allée seule dans le boisé…»

Une «action bête», qui lui a été funeste.

Des gens avaient sonné l’alarme plusieurs mois avant son décès pour dénoncer le danger de ces cocktails explosifs bourrés de sucre et d’alcool. Il aura fallu la mort de cette merveilleuse fille pour que des actions soient prises, pour que les règlements changent, pour qu’il y ait une véritable prise de conscience.

Pour qu’il n’y ait plus de vies fucked up comme ça.

Le spectacle Comme une étoile filante a lieu le 28 mars à la salle André-Mathieu à Laval. Un don peut être fait sur le site de l’Oasis, oasisunitemobile.com.

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L'intégration à géométrie variable

CHRONIQUE / Le dîner était prévu depuis une semaine déjà, il ne devait pas avoir lieu au lendemain d’une autre sanglante tuerie. J’allais rencontrer des femmes musulmanes.

Des Syriennes, réfugiées.

J’aurais compris si elles avaient annulé, mais non. Elles se réunissaient — comme chaque mois — pour discuter d’un projet qu’elles font ensemble, j’avais été invitée à y assister pour voir une autre réalité.

L’intégration vue de l’intérieur.

Ces cinq femmes sont arrivées ici il y a environ deux ans avec leur famille, elles sont parties de plus loin que zéro, avec la langue à apprendre, l’hiver à apprivoiser. La plupart sont venues d’Alep, une de Raqqa, dont il ne reste à peu près que des ruines. Une autre habitait Hassaké, au nord-est du pays.

Jehan y était enseignante au primaire.

Son mari a été tué par un sniper.

Elle est arrivée ici avec ses deux enfants de presque 20 ans, un garçon et une fille, qui étudient au secondaire et au cégep. Sa fille, en plus de son arabe maternel, a non seulement facilement appris le français, mais aussi l’anglais, le kurde et le coréen. «Elle veut parler 10 langues…»

— Elle aime la musique pop coréenne?

Elle sourit.

Sa fille est aussi championne de course, travaille chez McDo après l’école comme la presque totalité des enfants de ces femmes qui sont en âge de travailler.

Elles aussi, veulent travailler.

Presque depuis leur arrivée ici, elles font partie d’un projet de mets cuisinés syriens qui étaient disponibles dans quelques points de vente en ville, elles ne fournissent pas. Elles ont obtenu une accréditation du MAPAQ, se réunissent tous les samedis pour mitonner leurs plats.

Elles visent le grand marché, qui doit ouvrir en juin.

On a déposé les plats au centre de la table et on s’est servies, des spécialités syriennes, dont la «gourgane» qui n’a rien à voir avec la gourgane qu’on connaît, plutôt une délicieuse salade de tomates et de persil. Il y avait un mijoté de bœuf et du riz, du Uncle Ben’s cuisiné de façon traditionnelle.

J’y ai vu un clin d’œil à l’intégration.

Leur vie est nécessairement meilleure ici parce qu’elle ne peut pas être pire que ce qu’elle était là-bas, mais elle n’est pas simple. Elles commencent à se débrouiller en français, passent quatre jours et demi par semaine en classe de francisation. Le samedi, elles font la cuisine pour leur projet.

Et il y a la famille.

Fatima a sept enfants, même chose pour Hanan, et son petit dernier n’a pas un an. Heureusement que son mari reste à la maison pour s’occuper des marmots et de la popote. Elle a obtenu son permis de conduire, c’est elle qui fait le taxi.

Pas le cliché de la femme voilée, disons.

Hanan et Fatima ne comprennent pas pourquoi on laisse leurs enfants qui vont au secondaire — dans une école de Sainte-Foy —, dans un programme de francisation alors qu’ils parlent la langue. Ils ne font aucune autre matière. «Ils refont les mêmes choses tout le temps, mes enfants s’ennuient. À l’école, ils me disent que c’est très bon, qu’ils ont 100% en francisation, mais ils n’apprennent rien…»

Son fils de 16 ans est en train de décrocher.

Les enfants d’Hasna, eux, vont dans une école secondaire à Charlesbourg. Ils ne sont pas confinés en francisation, mais intégrés avec les autres élèves dans les cours. Non seulement ils maîtrisent le français sans problème, ils sont aussi des premiers de classe. «Les profs disent qu’ils sont parmi les meilleurs.»

Ils aiment l’école.

Ce qu’elles ont compris, c’est que ça dépend des commissions scolaires. Hanan et Fatima sont inquiètes, elles ont l’impression que l’avenir se referme sur leurs enfants. Elles n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’ils ne puissent pas développer leur plein potentiel, qu’ils soient laissés-pour-compte. 

Et après, on viendra se plaindre qu’ils ne s’intègrent pas, qu’ils ne contribuent pas.

Même chose pour ces femmes, qui espèrent pouvoir travailler à plein temps le plus rapidement possible pour ne plus dépendre de l’aide de l’État. Déjà, si elles pouvaient suivre des cours de français en travaillant, ou en réalisant un stage, elles auraient moins l’impression de faire du surplace.

Je les avais vues le 7 mars, j’avais été invitée à une soirée de financement pour leur projet. Elles avaient cuisiné pour les quelque 200 personnes venues pour les encourager, leur donner un coup de pouce. Hanan et Fatima avaient pris la parole, et leur courage, pour nous parler dans leur français hésitant.

Hanan avait expliqué que, lorsque ses enfants voient de la poussière, ils pensent que c’est une bombe. Elle nous a parlé de son rêve le plus cher. «J’aimerais avoir la sécurité et la paix dans mon pays.»

Elle aurait voulu, plus que tout, ne jamais avoir à partir.

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«Le bonheur, c’est nous autres»

CHRONIQUE / Le chanteur Christophe Maé demande, dans son succès de l’heure, «il est où le bonheur?» Il nous dit de ne pas chercher trop loin. «Il est là, le bonheur, il est là.» N’empêche, on se dit qu’il ne doit pas se tenir n’importe où ce bonheur, qu’on a plus de chances de le trouver sous le soleil que sous la pluie, dans un champ de fleurs qu’au travers des orties. Je l’ai vu il y a quelques semaines.

Dans un CHSLD.

C’est bien la dernière place où j’aurais pensé l’apercevoir, surtout avec tout ce qu’on en dit — et ce que j’en dis — avec les conséquences de la pénurie de personnel, le casse-tête des gestionnaires qui en arrivent à fermer des lits, jusqu’à un étage, parce qu’ils sont à court de solutions.

En cet après-midi de la fin février, malgré tout ça, le bonheur s’y était faufilé. Plus d’une vingtaine de résidents étaient réunis dans la grande salle au rez-de-chaussée pour participer à une œuvre collective, une peinture, dont ils allaient être les artistes. Offerte par le Noël du bonheur, l’activité était organisée par Alaviva, une entreprise dont la marque de commerce est de stimuler les aînés.

Cette fois-ci, par l’art.

La peintre Isabelle Frot avait pris de l’avance, elle avait recouvert la petite toile d’un bleu ciel. Elle tenait le pinceau, les «artistes» lui disaient quoi faire. Pas toujours très clairement, parfois en acquiesçant simplement à ses suggestions sur une couleur à choisir, un détail à ajouter. 

Le nez rouge sur le premier renne tirant dans le ciel le traîneau du père Noël.

Un chou sur les cadeaux, dans la neige au pied du grand sapin.

Le paysage d’hiver s’est imposé, tout comme la magie de Noël. Comme si, le temps d’un après-midi pas tout à fait comme les autres, ces résidents du CHSLD d’Assise étaient retournés en enfance, pour ceux qui n’y étaient pas déjà. L’âge a cette manie d’effacer la vie à rebours.

Pour faire jaillir les idées, Isabelle a posé cette question toute simple, «c’est quoi pour vous, le bonheur?»

Le monsieur au milieu, c’est «d’avoir été 31 ans dans la police».

Et l’autre, derrière. «Le bonheur, c’est nous autres.»

Voilà qui aurait cloué le bec à Sartre et à son «l’enfer, c’est les autres», parce qu’on peut toujours trouver une raison pour être malheureux. Et blâmer les autres. Ce que cet homme est venu dire, c’est qu’on fait son bonheur comme un tableau.

Avec les couleurs qu’on a.

Il a fallu une bonne heure à Isabelle pour compléter le sien, chaque coup de pinceau donnant plus de vie au paysage. Et à ceux qui la regardaient faire. Je les regardais regarder Isabelle, fascinés de voir une œuvre prendre forme sous leurs yeux, avec la fierté d’en être partie prenante.

Assis sur une chaise ou dans leur fauteuil roulant, ils créaient.

Et ils ne tarissaient pas de compliments pour Isabelle, contents qu’elle prenne le temps de les écouter, de coucher leurs idées sur la toile. Comme cette dame qui aurait bien voulu acheter le tableau pour l’avoir juste à elle dans sa chambre. Elle devra se faire à l’idée, il sera affiché où il a été fait.

Le bonheur, ça se partage.

À la toute fin, Isabelle a fait le tour avec le tableau — pas très grand — pour que chacun puisse mieux le voir, en apprécier les détails. Mme Gamache l’a regardé longtemps. «Des cadeaux, le père Noël et des enfants… On ne peut pas demander plus.»

Tout est là.

Dans la faculté d’apprécier, dans les détails, dans les «mercis» que tout le monde s’est dits avant de partir. Le tableau n’était qu’un prétexte. Les résidents ont regagné leurs quartiers tout doucement, un peu plus heureux.

Un peu comme dans les mots de Maé :

C’est une bougie, le bonheur 

Ris pas trop fort d’ailleurs 

Tu risques de l’éteindre 

On l’veut le bonheur, oui, on l’veut

Tout le monde veut l’atteindre 

Mais il fait pas de bruit, le bonheur, non, il fait pas de bruit 

Non, il n’en fait pas 

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La double vie de Nour

CHRONIQUE / À Tunis, Nour Naoui faisait de la radio pour une station qui fait dans l’humour, juste dans l’humour.

Elle pouvait rire de tout, même du président.

La seule chose qui ne passe pas en Tunisie quand tu veux faire rire les autres, c’est le langage grossier; il y a une couple d’humoristes de chez nous qui se feraient vite rappeler à l’ordre. Mais bon.

Nour a aussi fait quelques apparitions comme comédienne à la télé, à Elhiwar Ettounsi, la station privée numéro 1 au pays. 

Elle était dans son élément, elle qui avait étudié en théâtre.

C’était avant de perdre son micro au printemps 2016 à cause d’un désaccord avec l’animateur, qui l’a acculée au pied du mur. «Je voulais seulement quitter l’émission, mais pas la station. Il ne voulait pas, c’était tout ou rien… je suis partie.»

Elle est débarquée à Québec en août, à 23 ans.

Une de ses deux sœurs y habitait déjà. «Je n’étais pas la fille qui voulait immigrer. J’étais venue en visite une fois, ça avait été une belle expérience. C’est ma sœur qui m’a suggéré de venir ici. Elle m’a trouvé un cours en décoration intérieure au Centre de formation Marie-Rollet, je m’y suis investie à 100 %.»

Nour a travaillé pendant ses études. «Ça a été difficile au début, d’abord pour me faire à l’accent et au vocabulaire ici. Je travaillais chez Urban Planet, je me souviens d’une cliente qui m’a demandé un chandail bourgogne… Et je ne savais pas c’est quoi un chandail, ni bourgogne!»

Elle a persévéré, a décroché son diplôme haut la main. Elle travaille chez Zara, s’occupe du visuel.

Son histoire pourrait s’arrêter là, ce serait celle d’une femme qui est arrivée ici un peu par hasard, par un concours de circonstances, et qui a fait ce qu’il faut pour s’intégrer à sa société d’accueil. Ce serait déjà une belle histoire, pour faire contrepoids à toutes celles qui le sont moins.

Mais il y a autre chose.

Un jour d’hiver, peut-être au lendemain d’une bonne bordée, Nour avait un peu le vague à l’âme et elle a eu l’idée de faire quelque chose de drôle, un peu comme du temps où elle habitait à Tunis. «Je suis comme ça, je ne suis pas du genre à m’apitoyer, j’essaye toujours de trouver le positif.»

De rire plutôt que de pleurer.

Et là, elle avait le goût de faire rire, en faisant des imitations, un heureux mélange entre le théâtre et l’humour. Elle s’est mise dans la peau d’une chroniqueuse télé vedette en Tunisie, Mariem Dabbegh. Dans le respect. «C’est important pour moi, quand je fais une parodie, de pouvoir croiser la personne après…»

Elle a partagé une première imitation sur un site qui s’appelle Tik Tok, et puis d’autres, jusqu’à ce que de plus en plus de gens la remarquent. «Le premier qui a marché, c’est quand j’ai imité Soolking, un rappeur algérien. Je reprends le style, la gestuelle, le look, la barbe et tout…»

La métamorphose est étonnante.

Nour a donc commencé à mener une double vie, entre son travail à temps plein dans l’univers de la mode et son passe-temps à se travestir pour faire rigoler. Son succès est tel qu’elle a été invitée en février pour une émission à Tunis, on lui a demandé d’imiter en direct l’animateur, Nidhal Saâdi. «C’est une de mes idoles…»

Elle fait entre deux et quatre imitations par semaine, elle filme ça devant les portes de son garde-robe.

C’est tout.

Et ça marche. Chaque fois qu’elle fait une imitation, elle passe un message, tout en subtilité, juste assez pour qu’il soit perçu. Ce peut être un geste, une phrase. «Je veux que les personnes comprennent, mais en même temps, je ne veux pas froisser ceux que j’imite. Ça doit être suggéré, pas direct.»

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«Tu charges ou t’es juste smatte?»

CHRONIQUE / Les soirs de tempête, quand les autos stationnées le long des rues sont des igloos avec des rétroviseurs, Nicolas cherche du monde à déprendre. Il soupe, il déneige son entrée et il sort.

Il habite en ville. «Je me promène dans le quartier autour de chez moi et quand je vois quelqu’un qui n’est pas capable de sortir du banc de neige, je l’aide.» Nicolas fait ça depuis le début de l’hiver, il n’a pas chômé.

Il est revenu à Québec cet automne travailler comme infirmier après l’avoir fait quatre ans dans le Nord-du-Québec avec les Cris et les Inuits. Il s’était acheté un gros camion robuste, de seconde main. «Là-bas, ça prenait ça pour se déplacer, mais ici, c’est vraiment gros… Je me suis dit que j’allais l’achever avant de m’acheter autre chose.»

Il s’est donc acheté des courroies et tout ce qu’il faut pour tirer des voitures enlisées dans la neige ou prises sur la glace.

La semaine dernière, après l’énième tempête de l’hiver, une de ses amies l’a appelé à la rescousse. «Il fallait qu’elle aille chercher ses enfants à l’école, mais elle n’était pas capable de sortir son auto.» Nicolas a sauté dans son camion et est allé aider son amie, «elle est arrivée flush à l’heure».

Après, il a eu une idée. Il est allé sur un groupe Facebook de gens du quartier et il a fait un appel à tous. «Tu as préalablement déneigé ta voiture, mais elle demeure stuck dans la neige? Tu as besoin de te faire tirer hors du banc de neige? J’ai une courroie pis toute, ça va me faire plaisir de te sortir de là, juste à écrire un message.»

Ça n’a pas été long. Une fille, sur Champfleury.

Des gens ont été étonnés qu’un quidam s’offre pour donner un coup de main, comme ce gars, qui a commenté le statut de Nicolas. 

«Tu charges ou t’es juste smatte?»

Nicolas est juste smatte. Même quand les gens lui offrent un petit quelque chose, il refuse gentiment. «Je ne veux rien en retour, le geste perdrait son sens.» La fille sur Champfleury lui a offert une bouteille de vin, il a dit non merci.

Et il est reparti aider quelqu’un d’autre.

Ce soir-là, il a dépris une douzaine de personnes, certaines qui lui avaient répondu sur Facebook, d’autres qu’il a aperçus pendant qu’il roulait. «En me rendant aider quelqu’un, j’ai vu un gars qui était pris. Je lui ai dit que j’allais aider quelqu’un et que je reviendrais voir après s’il était encore là.»

Nicolas est revenu 20 minutes plus tard, le gars était encore là.

«Quand j’arrive, ils me disent tous «il y en a 36 qui sont passés avant toi et personne ne s’est arrêté». C’est ça que je trouve dommage, ça serait l’fun que les gens s’aident plus… c’est l’fun d’aider!  Et ça serait encore plus l’fun si on faisait commun quand il y a des tempêtes, qu’on s’organise par secteurs, qu’on déneige nos chars en groupe, avec des pelles, d’autres avec des courroies.»

Il évoque l’idée d’un groupe, ça pourrait aussi être une application.

Jesuispris, tiens.

Il y en a quand même qui donnent un coup de main, j’en vois passer sur mon fil Facebook, des gens qui remercient un déneigeur d’avoir pris quelques minutes pour enlever le plus gros de la neige autour de leur auto, d’autres qui saluent un voisin d’être sorti pour les aider à retrouver la leur sous l’igloo.

Ça fait du bien à lire.

Et il me semble que ça adoucit l’hiver, que ça donne aux tempêtes et aux rigueurs de notre climat le pouvoir de se reconnecter les uns aux autres.

De se réconcilier avec l’humanité.

Quand il déprend quelqu’un, Nicolas ne perd pas une minute. «Il y en a qui veulent me conter leur histoire, me dire pourquoi ils sont pris… Je leur disais, je n’ai pas le temps, plus on parle, moins je sors de monde.» Il commence par essayer de déprendre l’auto en zigonnant avec le volant, sinon il l’attache avec ses courroies et la tire de sa mauvaise posture. 

Ça marche à tous les coups.

La dernière tempête, celle où il a fait un appel à tous, a eu raison de son camion. Il a rendu l’âme le lendemain matin, le jour où on avait rendez-vous. «Mon camion est mort aujourd’hui, la clutch a lâché, c’est moi qui ai dû être remorqué... Je savais que ça s’en venait, je l’ai poussé jusqu’au bout.»

L’hiver, et son grand cœur, ont achevé la machine.

Heureusement que l’hiver achève lui aussi. Et pour les dernières tempêtes, Nicolas ne restera pas les bras croisés. «Je vais trouver une façon d’aider autrement. Je peux pousser…»

Chronique

Quand je donne du «contexte» à mes enfants

CHRONIQUE / On a une règle assez simple chez nous, on ne joue pas au ballon au rez-de-chaussée, on ne lance rien en fait. On s’est arrangé pour que la règle soit la plus claire possible, précisément pour ne pas en négocier les termes chaque fois.

Et même là, des fois, les enfants s’essayent.

Ils montent un ballon du sous-sol, osent un lancer quand on a le dos tourné. Ce n’est jamais bien subtil, on arrive donc vite au moment où on doit rappeler la simplissime règle de ne rien lancer, suivi du moment où ils jonglent avec l’idée de récidiver, juste pour voir ce qui va arriver.

Et c’est là que je leur donne du «contexte» pour les «aider» à prendre la bonne décision. 

Je ne leur fais pas de pression, je les conseille.

Je leur parle d’abord des bibelots et des cadres, argument qui a généralement peu de poids, puis de la télé, voilà qui porte déjà un peu plus. Je leur suggère d’aller jouer en bas, proposition qui reste souvent lettre morte. S’ils n’ont toujours pas pris la «bonne» décision rendus là, j’évoque de possibles conséquences.

C’est habituellement là que le ballon retourne en bas.

Est-ce que j’ai fait des pressions indues? Pas du tout. Je leur ai servi un crescendo d’arguments pour qu’ils finissent par comprendre qu’il n’y avait qu’une option possible, une seule sortie de crise, abandonner le projet de lancer le ballon.

Et je pourrai soutenir que c’était leur choix.

Ce qui m’amène à vous parler de SNC-Lavalin, de ce qu’en dit le premier ministre Justin Trudeau quand il assure que ni lui ni personne de son entourage n’ont exercé de pressions indues pour que l’ancienne procureure générale du Canada, Jody Wilson-Raybould, permette à la compagnie d’échapper à un procès.

Le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, a expliqué la semaine dernière devant le comité permanent de la Justice que Mme Wilson-Raybould avait subi de la «pression», mais pas de la «pression inappropriée.» Ainsi, à propos d’une conversation qui a eu lieu le 19 décembre, M. Wernick a plaidé ceci : «J’informais la ministre du contexte. Elle peut avoir une autre perception de la conversation, mais c’est quelque chose que le commissaire à l’éthique peut déterminer».

Mercredi, la ministre a justement donné sa perception de l’insistance du bureau du premier ministre qui, pendant quatre mois, a multiplié les rencontres et les appels pour lui présenter le «contexte», pour qu’elle comprenne qu’elle avait tout avantage à revenir sur sa décision.

En tout, 11 personnes sont intervenues. «Entre septembre et décembre 2018, j’ai vécu des tentatives régulières et persistantes de la part de plusieurs personnes au sein du gouvernement qui tentaient d’intervenir de façon politique dans l’exercice de mon pouvoir discrétionnaire de procureure générale du Canada, dans une tentative inappropriée d’obtenir un accord de poursuite suspendue avec SNC-Lavalin.»

Elle a été l’objet d’un tir groupé.

Justin Trudeau lui aurait aussi rappelé qu’il devait se faire réélire au Québec, dans le contexte où les élections approchaient. «Je lui ai demandé : “Êtes-vous en train de vous ingérer de façon politique dans mon rôle, dans ma décision en tant que procureure générale? Je le déconseille fortement.” Le premier ministre a dit : “Non, non, non, on doit juste trouver une solution.”»

Sauf qu’il n’y a pas 25 solutions, il y a deux options : soit on poursuit SNC, soit on ne les poursuit pas.

Et on a tout fait pour qu’elle passe l’éponge.

Le problème, c’est que, contrairement à mon histoire de ballon, la règle n’est pas aussi simple. Les conditions qui encadrent la négociation d’un accord de réparation peuvent faire l’objet de discussions, selon l’importance qu’on accorde aux intérêts économiques ou à la morale commerciale.

Francis Vailles soulignait dans La Presse vendredi qu’on n’avait pas vraiment cherché jusqu’ici à savoir pourquoi, en premier lieu, la Procureure générale avait refusé une entente à l’amiable avec SNC-Lavalin. Il faisait état de trois conditions — par rapport au crime allégué — pour donner le feu vert : 

  • n’a pas causé et n’est pas susceptible d’avoir causé des lésions corporelles graves à une personne ou la mort;
  • n’a pas porté et n’est pas susceptible d’avoir porté préjudice à la défense ou à la sécurité nationale et;
  • n’a pas été commis au profit ou sous la direction d’une organisation criminelle ou d’un groupe terroriste, ou en association avec l’un ou l’autre.

Or, les manœuvres qui sont reprochées à SNC-Lavalin, entre autres en Libye et au Bangladesh, baignent dans ces eaux troubles, il aurait donc peut-être été mal avisé pour la Procureure d’en faire fi.

Justin Trudeau et son entourage, eux, ne semblent pas vouloir s’enfarger dans ce genre de détails.

Hâte de voir quelle solution ils vont trouver.

Chronique

Kafka 1, Toyota 0

CHRONIQUE / C’était il y a une semaine tout juste, Francine s’est rendue dans un hôpital de Québec pour voir le médecin, un rendez-vous de suivi pour une fracture au coude.

On lui avait suggéré d’arriver 15 minutes à l’avance.

Mais Francine est du genre à ne pas aimer être à la dernière minute, elle est arrivée 45 minutes avant, s’est présentée à l’accueil pour dire qu’elle était déjà là. «La femme à l’accueil ne me trouvait pas dans le système.» Elle lui a dit qu’elle avait dû se tromper de jour, elle n’avait pas de rendez-vous.

Francine était certaine de son coup, elle l’avait noté sur une petite feuille quand on l’avait appelée.

Sans ça, elle aurait peut-être fait demi-tour.

Ça ne change rien au fait que la dame ne la trouvait pas dans le système. Elle lui a demandé avec quel médecin elle avait rendez-vous, l’a envoyée au département de radiologie. Francine a arpenté les corridors en suivant les instructions pour se rendre, s’est pointée à la réception.

Elle a recommencé son boniment, a présenté ses cartes. La femme a pitonné son nom. «Elle ne me trouvait pas elle non plus.»

Elle l’a envoyée en gastroentérologie, Francine se demandait bien quel lien ça pouvait avoir avec son coude, mais bon. Francine a dit «merci», elle a poursuivi sa route jusqu’au département de gastro, rebelote, a raconté son histoire, présenté ses cartes, pour se faire dire une troisième fois qu’elle n’était pas dans le système.

Mais il fallait bien l’envoyer quelque part, cette patiente qui insistait, qui se disait convaincue d’avoir un rendez-vous. Francine s’est dit qu’à force de faire le tour, elle finirait bien par trouver.

«Elle m’a dit de retourner à l’accueil.»

Francine a eu beau lui dire qu’elle y était déjà allée, rien à faire, elle devait retourner à la case départ. «Ça doit faire déjà une bonne demi-heure que je tourne en rond, je me retrouve à l’accueil, où je raconte la même chose. Je dis qu’on m’a renvoyée ici…»

La femme pitonne encore sur son ordinateur, cherche le nom de Francine, le nom du médecin. Ne trouve rien, encore.

Vous savez où elle l’a envoyée? «Elle m’a retournée en radiologie.»

Pour vrai.

C’est là que Francine a commencé à se sentir comme dans la maison des fous. «Quand la dame à la réception en radiologie m’a vue, elle ne comprenait pas.» Au moins, elle ne l’a pas repitchée en gastro. «Elle a pris le téléphone et elle a appelé à l’accueil et elle a dit : “Qu’est-ce qui se passe?”»

Les deux femmes se sont parlé, celle qui est à l’accueil n’a pas eu le choix de pitonner encore, de chercher autrement. 

Elle a trouvé le rendez-vous.

Francine a donc dû rebrousser chemin vers l’accueil, elle n’avait pas de temps à perdre, il ne restait que deux minutes. Elle s’y est présentée pour la troisième fois — on dit que la troisième est la bonne —, la femme l’a inscrite pour son rendez-vous, le médecin l’attendait dans son bureau.

Elle s’est excusée. «Elle m’a dit : “On a un logiciel un peu compliqué.”» Ce n’était quand même pas une opération très complexe, trouver un rendez-vous. «Les logiciels, ce n’est pas censé être fait pour simplifier les choses?»

Apparemment non.

Il était moins une, Francine a pu finalement rencontrer le médecin pour sa fracture du coude, résultat d’une vilaine chute en décembre sur les trottoirs glacés. Elle a d’ailleurs dû être opérée deux fois en quatre jours, «après la première chirurgie, ils m’ont dit qu’ils avaient mis une vis trop longue…»

La consultation a duré quelques minutes. «Le médecin m’a dit qu’un des examens que j’avais passés, un TACO, n’était pas clair, que je devais en faire un autre. Il est venu avec moi au bureau de la secrétaire pour que je prenne un rendez-vous.»

Tout ça pour ça.

Et si encore Francine était ressortie avec un petit papier avec une date dessus. «La réceptionniste m’a dit que j’étais inscrite sur la liste d’attente, qu’on allait m’appeler pour me donner mon rendez-vous…» Elle est donc retournée chez elle à attendre que le téléphone sonne.

On ne lui a pas dit combien de temps ça prendrait.

Elle pourrait encore devoir prendre son mal en patience. Le CHU de Québec, sur son site Web, indique que 22 % des demandes faites à cet hôpital pour un TACO, une tomodensitométrie pour être plus précis, dépassent le délai raisonnable fixé à 90 jours. Un taux qui varie de 15 % à 27 % dans les autres hôpitaux.

Si on récapitule, donc, Francine est allée à l’hôpital pour un rendez-vous qu’on lui avait donné, elle s’est promenée d’un département à l’autre pour trouver ledit rendez-vous, pour se faire dire par un médecin qu’elle devait prendre un autre rendez-vous. Et plus précisément pour se faire dire qu’elle ne pouvait pas le prendre, qu’elle devait attendre qu’on lui donne.

Voilà qui est fascinant.

C’est presque élever l’inefficacité au rang d’art. 

Chronique

Le talent n’explique pas tout

CHRONIQUE / Hassoun Camara avait 11 ans quand il a joué pour la première fois dans une équipe de soccer, plutôt au foot, dans la banlieue parisienne où il est né. C’est tard.

Par comparaison, Cristiano Ronaldo, un des meilleurs joueurs du monde, est parti de sa Madère natale à cet âge-là pour aller dans un centre de formation d’élite à Lisbonne, il avait déjà été remarqué. 

«Je n’étais pas celui qui avait le plus de talent.»

Mais Hassoun avait quelque chose que les autres joueurs de son équipe n’avaient pas, il avait la tête dure. Il rêvait de faire carrière en soccer et il a pris les moyens pour y parvenir. «À la fin de chaque journée, tous les jours, je me pratiquais. Mes coéquipiers, eux, ils faisaient autre chose, moi j’étais sur le terrain.» 

Il n’a jamais lâché.

Il a fait son petit bonhomme de chemin avec l’équipe de sa banlieue, l’Olympique de Noisy-le-Sec, jusqu’à ce jour de janvier 2006 où il a disputé un match pendant un tournoi. Son meilleur match jusque-là, tellement qu’il a été nommé «meilleur joueur» à la fin. La somme de toutes ses heures de pratique.

Le lendemain, le téléphone a sonné, c’était l’Olympique de Marseille. Un peu comme s’il jouait pour une équipe de Charlesbourg et que, du jour au lendemain, il se retrouvait avec le Canadien. Les Marseillais ne badinent pas avec l’«OM», l’humeur de la ville fluctue en fonction des performances de l’équipe.

Pour Hassoun, c’était au-delà de ses rêves les plus fous, il était maintenant dans la cour des grands. 

Mais il allait vite retomber sur terre, il a joué un seul match de la saison.

Il est ensuite allé jouer en Corse pendant un an et demi, il a eu des discussions avec des équipes qui n’ont pas abouti. C’est le lot de beaucoup de joueurs de soccer qui se retrouvent parfois sans équipe au gré des échanges. Pour ne pas perdre la main, plutôt le pied, il a joué dans la ligue du «syndicat des joueurs au chômage». Il est aussi retourné avec sa première équipe, à Noisy-le-Sec.

C’était «une période plutôt difficile», mais il n’a pas lâché.

En 2011, le téléphone sonne encore, Montréal. À 27 ans, il a traversé l’Atlantique pour joindre les rangs de l’Impact. Il a eu un premier contrat d’un an, puis un autre et un autre. Il a joué comme ça jusqu’en novembre 2017, les commotions cérébrales ont eu raison de sa carrière. 

Il a joué — et est devenu ami — avec une de ses idoles, Didier Drogba.