Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Une vigile a eu lieu mardi soir devant l'hôpital de Joliette, dans la région de Lanaudière.
Une vigile a eu lieu mardi soir devant l'hôpital de Joliette, dans la région de Lanaudière.

Mort de Joyce Echaquan: la fin de l’indifférence?

CHRONIQUE / J’ai pris la mesure du drame autochtone dans une Dodge Caravan, le 5 juillet 2002 à 16h15, entre Alma et Saint-Félicien.

Je faisais du pouce, trois femmes m’ont embarquée.

Les trois Atikamekw se rendaient à Obedjiwan pour les funérailles d’un jeune de 20 ans qui s’était pendu, un sixième suicide en six mois. Le premier, en janvier, était une fille de 11 ans. Elles me parlaient des conditions de vie, des maisons surpeuplées, tout ça dans l’indifférence générale.

Je les écoutais et je me disais que, si une vague de suicides comme celle-là se passait dans n’importe quel village du Québec, on aurait vite déployé une cellule de crise. On aurait dépêché des psychologues et des intervenants, on aurait cherché à cerner le problème, à le régler.

Pas à Obedjiwan.

Quelques semaines plus tard, j’avais voulu en savoir plus, j’avais réussi à parler à une infirmière qui me racontait ce qui se passait.

Elle avait été congédiée.

Il ne fallait pas parler de ces choses-là. Comme si les Premières nations étaient des peuples de laissés-pour-compte, comme si leur drame était un bruit de fond.

Pourtant, ça ne date pas d’hier, la détresse, les abus, la discrimination. Ça fait au moins depuis la Commission royale Erasmus-Dussault au début des années 1990 qu’on sait ce qui ne va pas, qu’on sait ce qu’il faut faire. Je serais curieuse de savoir combien des 400 recommandations du rapport ont été appliquées.

Il y a eu la Commission de vérité et de réconciliation qui a écouté – plutôt simplement entendu – les membres des nations et plus près de nous, en septembre dernier, la Commission Viens qui a montré du doigt la discrimination dans les services publics, qui a formulé 142 recommandations. «Après 38 semaines d’audiences à Val-d’Or, Montréal, Québec, Uashat mak Mani-Utenam, Mistissini, Kuujjuarapik et Kuujjuaq et quelque 1300 documents déposés en preuve, il me semble impossible de nier la discrimination systémique dont sont victimes les membres des Premières Nations et les Inuit dans leurs relations avec les services publics ayant fait l’objet de l’enquête», a alors conclu le commissaire Jacques Viens, il y a un an jour pour jour.

Mille personnes ont témoigné.

Jacques Viens a aussi constaté que «dans certains cas, ce manque de sensibilité se solde même par l’absence pure et simple de service, laissant des populations entières face à elles-mêmes et sans possibilité d’agir pour remédier à la situation».

Lundi, Joyce Echaquan est morte.

La femme atikamekw de Manawan, 37 ans, s’est filmée avant de mourir à l’hôpital de Joliette, de la civière où elle était attachée, ou deux infirmières qui devaient en prendre soin l’ont insultée, calomniée. Pendant plus de sept minutes, elle crie à l’aide, elle se fait traiter «d’estie d’épaisse de tabarnac».

Les autochtones n’ont pas été surpris, on en a entendu beaucoup depuis lundi raconter qu’ils en ont à peu près tous été témoins – ou victimes - un jour.

Sauf que cette fois, ça a été filmé.

Et cette fois, ça a créé une onde de choc dans la population non-autochtone, comme si les gens n’avaient pas réalisé jusque-là à quoi pouvait ressembler la discrimination, concrètement, que ça va jusqu’à se faire traiter de vidange pendant qu’on agonise. Comme s’il avait fallu cette vidéo pour voir ce que l’on sait depuis des années.

Les Québécois le savaient. Selon un sondage Léger commandé par l’Assemblée des Premières nations et publié il y a un mois et demi, neuf Québécois sur dix pensent que les autochtones sont victimes de racisme ou de discrimination. Ils en ont aujourd’hui une funeste démonstration. 

Un nom et un visage.

Peut-être que la mort de Joyce Echaquan fera ce qu’aucun reportage-choc ni de commission d’enquête n’a réussi à faire : briser le vernis de l’indifférence. Déjà, et peut-être pour une première fois, la vague d’indignation déborde des rangs des communautés autochtones, des voix s’élèvent de partout pour réclamer justice.

La même pour tous.

On clame «justice pour Joyce», mais il ne s’agit pas un cas isolé. On a congédié une infirmière – qu’en est-il de la seconde? –, on a demandé au coroner d’enquêter comme c’est la pratique lorsque quelqu’un meurt dans des circonstances nébuleuses, le CIUSSS de la Mauricie mènera aussi son enquête.

Ça s’est passé à Joliette, ça aurait pu être ailleurs.

La seule différence entre Joyce et les autres qui ont été traités de la même façon, c’est qu’on l’a vue en direct sur Facebook.