Montre-moi comment tu écris, je ne te dirai pas qui tu es

CHRONIQUE / «Il n’y a pas deux personnes qui ont la même écriture manuscrite. C’est du moins ce que j’ai entendu dire toute ma vie et ce que chacun peut constater de visu. On en conclut souvent que la façon d’écrire reflète l’essence même de la personne qui produit cette écriture. Sans se rendre jusqu’à la pseudo-science qu’est la graphologie, jusqu’à quel point l’écriture peut-elle vraiment renseigner sur la personnalité du scripteur? A-t-on déjà, par exemple, comparé l’écriture manuscrite de jumeaux identiques pour déterminer le degré d'influence du bagage génétique sur l’apparence de leur écriture respective?» demande Michel Renaud, de Charlesbourg.

Il y a une foule de choses qui influencent l'écriture. Les caractéristiques de la main, par exemple: une grosse paluche ne tiendra pas son crayon de la même manière qu’une délicate menotte, idem de la longueur des doigts, du fait d'être droitier ou gaucher, etc. L’instruction et le milieu où l’on grandit ont aussi une influence — c'est anecdotique, mais les Français m’ont toujours semblé avoir une écriture plus uniformisée que nous. Ces facteurs jouent pour tout le monde, mais leur «mélange» est unique chez chaque individu.

Un des cas les plus célèbres et qui illustrent le mieux l’unicité de l’écriture manuscrite est l’enlèvement de Peter Weinberger, à New York, en 1956. Il s’agissait alors d’un bébé d'un mois qui avait été enlevé dans sa propre maison, lit-on sur le site du FBI. Son ravisseur n’avait laissé qu’une note manuscrite derrière lui, demandant une rançon de 2000 $ — il en laissera une seconde par la suite, à un endroit où il avait demandé que l’on dépose l’argent, mais où il ne s’est jamais présenté. Au cours des semaines qui suivirent, les autorités new-yorkaises passèrent en revue pas moins de 2 millions d’échantillons d’écriture dans des archives comme celles du Bureau des véhicules, des écoles et des municipalités environnantes. Jusqu’à ce que, le 22 août, un agent tombe sur un dossier de probation dont la main d’écriture ressemblait en tous points à celle du kidnappeur. Il s’est avéré que c’était bel et bien lui: Angelo LaMarca, un ancien détenu maintenant camionneur et père de famille qui, croulant sous les dettes, ne voyait plus d’autre façon de s’en sortir que le rançonnage.

Cependant, toute distincte soit la griffe de chacun, il reste qu’il peut y avoir des ressemblances assez fortes entre les écritures de personnes différentes. Alors est-ce que ces parentés d'écriture indiquent quelque chose sur nos personnalités?

La question a été étudiée plusieurs fois et les résultats, franchement, sont dans l’ensemble très minces. Par exemple, en 2009, deux chercheurs italiens en psychologie ont fait passer un test mesurant 15 traits de personnalité à une centaine de leurs étudiants, puis leur ont fait produire des échantillons d’écriture manuscrite (une dictée). Ces textes ont été soumis à deux graphologistes professionnels et expérimentés, ainsi qu'à deux personnes sans connaissance particulière de la graphologie; les quatre ont dû évaluer les 15 traits de personnalité à partir de la main d’écriture des étudiants.

Résultats: les graphologistes ne sont pas parvenus à «deviner» les résultats du test de personnalité. En fait, ils n’ont pas réussi significativement mieux que les non-graphologistes. Ensuite, les chercheurs italiens ont refait la même expérience, mais avec un échantillon et des évaluateurs différents, en demandant aux étudiants d’écrire à la main un texte autobiographique au lieu d’une dictée. Mais cela n'a pas aidé les graphologistes...

Et notons que l’article, publié dans la revue savante Psychological Reports, contient une longue, loooongue recension d’autres expériences du même genre, où la graphologie échoue systématiquement à prédire les traits de personnalité. Alors la réponse à la première question de M. Renaud est que non, notre manière d’écrire, même si elle est particulière à chacun, ne dit pas grand-chose sur notre personnalité.

Maintenant, en ce qui concerne la question de savoir si l’on a déjà étudié la main d’écriture de jumeaux identiques, eh bien oui, cela a déjà été fait. Pour les services de police du monde entier, c’est une question d’intérêt puisque, comme on l’a vu plus haut, l’écriture manuscrite peut servir d’indice pour résoudre des crimes.

Ainsi, dans une étude parue en 2008 dans le Journal of Forensic Sciences, des chercheurs de l’Université de Buffalo ont demandé à 206 paires de jumeaux de leur fournir deux textes (pour chaque individu) d’une demi-page écrits à la main. Le tout a ensuite été analysé par un logiciel de reconnaissance de l’écriture.

Fait intéressant, quand on demandait au logiciel de démêler les textes de jumeaux de paires différentes (donc pas apparentés du tout), il se trompait 3,7% du temps. Mais quand il devait attribuer les textes à la bonne personne au sein d’une même paire de jumeaux, alors le taux d’erreur grimpait à 12,9%. En outre, l’erreur était plus élevée chez les jumeaux identiques (20,4%) que chez les jumeaux fraternels (11,3%), ce qui suggère que oui, la génétique joue un rôle dans l’écriture. Ce ne serait pas un rôle énorme, remarquez, puisque le logiciel parvenait quand même à distinguer l’écriture de jumeaux identiques la plupart du temps, soit presque 4 fois sur 5, mais ce semble quand même avoir une influence.

Sources:

- Carla Dazzi et Luigi Pedrabissi, «Graphology and Personality : An Empirical Study on Validity of Handwriting Analysis», Psychological Reports, 2009

- Diana Harrison et al., «Handwriting Examination : Meeting the Challenges of Science and the Law», Forensic Science Communications, 2009

- Sargur Srihari et al., «On the Discriminability of the Handwriting of Twins», Journal of Forensic Sciences, 2008

***

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante! Alors écrivez-nous à: jfcliche@lesoleil.com.