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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Dans l'atelier de Chanh Trung Truong, il y a des sculptures partout, des tableaux sur les murs, des œuvres en papier mâché, en métal, des toiles roulées. Des visages, des corps et beaucoup de chevaux.
Dans l'atelier de Chanh Trung Truong, il y a des sculptures partout, des tableaux sur les murs, des œuvres en papier mâché, en métal, des toiles roulées. Des visages, des corps et beaucoup de chevaux.

Monsieur Truong rêvait de Paris

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CHRONIQUE / «Ça, c’est mon monde.»

Ça, c’est la grande table grise sur laquelle il y a une petite assiette avec trois pinceaux posés dessus. Ça, c’est là où Chanh Trung Truong s’assoit pour créer, l’artiste de 78 ans transforme tout ce qui lui tombe sous la main. Quand je dis tout, c’est tout, il a «sculpté» un cheval avec du Mono.

Et c’est beau.

Monsieur Truong a toujours su qu’il était un artiste, d’aussi loin qu’il peut se souvenir dans son enfance dans le Chinatown de Saïgon. Né au Vietnam de parents chinois, il sait très rapidement qu’il ne suivra pas leurs traces. «J’ai toujours considéré le domaine des arts, j’ai toujours travaillé là-dedans.»

Quand la guerre du Vietnam éclate en 1963, monsieur Truong est obligé de faire la guerre, il la fait avec son pinceau.

Il doit dessiner de grosses affiches pour l’armée du Vietnam Sud.

L’université où il étudiait la littérature sino-vietnamienne n’a pas survécu à la guerre. En 1975, à 32 ans, monsieur Truong doit encore mettre son talent au service de la propagande du pouvoir en enseignant aux soldats à faire des affiches.

Mais monsieur Truong rêvait de Paris.

Il quitte d’abord son Vietnam en 1979 pour la Malaisie où il vit un an dans un camp de réfugiés, puis il débarque au Canada, à Limoilou l’année suivante. C’est en mai, il trouve qu’il fait froid. Mais il est heureux. «J’ai toujours voulu parler français, j’aime parler français. Quand les Américains sont arrivés, il y avait beaucoup de monde qui étudiait l’anglais. Pas moi.»

Il avait 36 ans quand il est débarqué ici avec sa femme et leurs trois enfants, sa famille et sa belle-famille au complet sont allées aux États-Unis. On lui avait dit qu’il ne resterait pas longtemps à Québec, que les artistes asiatiques y faisaient long feu, ou au mieux un feu de paille.

Ça fait 42 ans.

Monsieur Truong dit qu’il a été chanceux, mais la chance n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Il a «travaillé beaucoup, beaucoup, beaucoup». Il a fait mille métiers, «toujours liés aux arts» quand il étudiait à l’Université Laval, il a complété deux bacs, il est le premier à avoir obtenu, en 1994, une maîtrise en arts visuels. «J’aime beaucoup apprendre. J’ai étudié au Vietnam, à Québec et puis aux États-Unis pour apprendre encore. Je veux toujours avancer.»

À 78 ans, il avance toujours. L’artiste a d’ailleurs accepté de parrainer un concours de sculptures sur neige organisé en marge du Carnaval de Québec. L’événement Enweye dehors – un joli clin d’œil au mantra de François Legault au début du confinement – est une initiative de citoyens du quartier Saint-Sauveur qui ont voulu faire revivre la tradition de la rue Sainte-Thérèse, devenue Raoul-Jobin.

Petite, j’allais chaque année sur la rue Sainte-Thérèse.

J’ai peut-être croisé monsieur Truong.

Il trouve ça drôle d’avoir à évaluer les œuvres que feront les gens du quartier. «Dans ma vie, c’est toujours les autres qui me jugeaient, et là, on me donne une chance de juger les autres!» Il rit, il rit de bon cœur, il a ri encore un peu plus quand je lui ai demandé s’il allait se venger.

Dans son atelier, il y a des sculptures partout, des tableaux sur les murs, des œuvres en papier mâché, en métal, des toiles roulées. Des visages, des corps et beaucoup de chevaux. «Le cheval, c’est la force, c’est travaillant et c’est la chance aussi.» Et c’est son signe en horoscope chinois.

À 78 ans, il n’a pas l’intention d’arrêter, même pas de ralentir. «Je n’ai jamais arrêté. Pendant la pandémie, une chance que j’ai ce métier, je ne m’ennuie pas. Je passe quatre jours à l’atelier [de la rue Christophe-Colomb dans Saint-Sauveur] et le reste du temps à ma maison de Sainte-Foy, où je dessine, où je fais de la calligraphie chinoise. Je ne peux pas arrêter, sinon je me sens comme malade.»

Quand on lui présente un projet, il n’hésite pas. «J’aime les activités. Quand c’est dans le domaine des arts, je dis “oui” à tout, je participe à tout. Je ne refuse jamais quand c’est pour la culture. Quand quelqu’un me demande : “veux-tu participer à cette exposition? Veux-tu nous prêter une œuvre?” Je dis oui.»

Comme pour le concours de sculptures en neige.

Certaines de ses œuvres font partie du paysage de Québec. Le monument en hommage aux pompiers et des policiers morts en service, angle Charest et Langelier, l’autre devant l’hôpital général, sont de lui. Il y a aussi le bronze de la tête de Clarence Gagnon tout près du traversier, celle de Nguyên Trai sur D’Auteuil.

Clarence Gagnon est un artiste peintre canadien, Nguyên Trai un héros national au Vietnam.

Les deux pays de monsieur Truong.

Il est l’Asie et l’Occident réunis, son art aussi. «L’art asiatique, c’est plus à l’intérieur, dans l’esprit, dans le corps. Dans l’art occidental, on s’exprime pour montrer, c’est un mouvement vers l’extérieur, alors qu’en Asie, c’est vers l’intérieur. C’est le rêve pour moi, j’ai les deux façons de travailler.»

Il ne refait jamais la même chose, même lorsqu’une galerie d’art huppée du Château Frontenac lui demande de refaire un deuxième tableau du Bassin Louise, le premier s’étant envolé comme un petit pain chaud. «Je ne suis pas capable de refaire la même chose.» Pas plus que de créer à la commande ou à la saveur du mois.

Monsieur Truong parle de «non-voie», de choisir de ne pas suivre – ni chercher – une voie, de ne pas se projeter, de ne rien attendre de demain.

Ça vaut pour l’art, ça vaut pour la vie.

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Pour en savoir plus sur Enweye dehors : www.facebook.com/StSoMonumental