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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Jeff Bezos a investi des centaines de millions de dollars pour aller une dizaine de minutes dans l’espace.
Jeff Bezos a investi des centaines de millions de dollars pour aller une dizaine de minutes dans l’espace.

Un petit pas pour l’humanité

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CHRONIQUE / Aucun doute que Jeff Bezos considère que les milliers de millions de dollars déboursés pour ses 11 minutes dans l’espace ont valu l’investissement. Collectivement, on peut se demander si tout ce qui a été sacrifié pour lui permettre d’aller dans l’espace valait l’investissement.

On a beaucoup parlé du billet mis aux enchères pour embarquer dans la fusée de Jeff Bezos et qui a culminé à 28 millions $. Mais ce prix d’entrée est loin de représenter les sommes colossales investies dans le projet Blue Origin, une entreprise lancée par Bezos qui souhaite développer du tourisme spatial, mais aussi coloniser l’espace, en posant le pied sur la Lune, sur Mars et pourquoi pas Titan, la plus grosse lune de Saturne.

Le prix d’entrée ne représente qu’une fraction du prix du manège. Ça peut coûter 200 ou 300 $ aller voir un match du Canadien, mais l’équipe vaut environ 1,34 milliard $US. 

Un milliard, c’est justement ce que Jeff Bezos a investi de sa poche dans son entreprise Blue Origin. C’est une fortune, mais c’est aussi des pinottes pour une personne assise sur un trésor de 202 milliards. Toute proportion gardée, c’est comme si je m’étais acheté un jouet à 300 $. 

Est-ce qu’aller dans l’espace vaut 28 millions $? Est-ce que ça vaut 1 milliard $? Les astronautes comme David St-Jacques ou Chris Hadfield diraient sûrement que ça n’a pas de prix. 

D’ailleurs, petite parenthèse, c’est un peu insultant pour les astronautes d’écrire que Jeff Bezos est un néo-astronaute. Il était passager d’une fusée pilotée par une intelligence artificielle. Il ne sait probablement pas faire le dixième des choses que font les astronautes pendant une mission dans l’espace.

L’expérience n’a peut-être pas de prix, mais envoyer une fusée dans l’espace a un prix. La fortune de Jeff Bezos a un coût social et économique.

Je le cite, après être revenu sur Terre : «Je tiens à remercier chaque employé d’Amazon et chaque client d’Amazon parce que vous avez payé pour tout cela.»

Pendant que le fondateur de la multinationale cumule les milliards, le personnel, lui, a un salaire de misère et travaille sous des conditions pas très éthiques. La fortune de Bezos s’est faite sur le dos de la santé de ses employées et employés.  

On se blesse deux fois plus en travaillant pour Amazon que pour une autre compagnie. Une information que l’entreprise a tenté d’étouffer pendant plusieurs années.

Dans un rapport de 2018, on jugeait la cadence imposée comme «usante pour la santé, entraînant [des] traumatismes liés à la pénibilité et à la répétitivité des tâches». Le même rapport notait entre 6,1 % et 9,8 % le taux d’absences pour maladie, accidents de travail ou épuisement. Habituellement, ce taux devient inquiétant quand il dépasse 4,5 %. Les trois quarts du personnel déclaraient ressentir des douleurs physiques reliées au travail, 70 % évoquaient un stress critique, 71 % souffraient d’insomnies et le quart pouvait pleurer au milieu d’un chiffre de travail.

Est-ce que l’entreprise a changé ses méthodes? Apparemment que oui, mais visiblement pas assez. Un nouveau rapport en 2020 notait les mêmes problèmes. Un rapport des syndicats déclarait que le taux d’accidents de travail était 80 % plus élevé chez Amazon que chez les autres employeurs.

Récemment, le journaliste Dominique Cambron-Goulet a expérimenté pendant cinq semaines le travail dans un entrepôt d’Amazon. Il mentionne entre autres qu’il voyait en permanence sa «performance» comme travailleur. «Si je dois aller à la toilette ou si je m’arrête pour boire de l’eau, je vois ma performance chuter», écrivrait-il. C’est un environnement de travail plutôt stressant. 

Je reviens donc à ma question : est-ce que ce saut de 11 minutes dans l’espace valait les blessures, les burn-out et les douleurs du personnel d’Amazon? 

Combien ces conditions de travail coûtent-elles à la société? En frais d’hospitalisation? En suivi psychiatrique? En médication? En divorces? Sur l’impact envers les enfants des travailleurs et travailleuses? La liste des effets invisibles de mauvaises conditions de travail pour une société pourrait être longue.

Fantasme d’un milliardaire

Jeff Bezos rêve depuis son enfance de l’espace. Ses projets Blue Origin et Blue Moon sont la réalisation d’un jeune qui rêvait de parcourir l’espace et qui a fini par avoir les moyens de se payer les équipements nécessaires. 

Je crois en l’importance de la recherche et de l’exploration spatiale. Je ne doute pas des retombées des séjours dans la station internationale ou de l’exploration de Mars. On ne s’en rend pas toujours compte, mais certaines technologies derrière Netflix, notre cellulaire ou en médecine existent grâce ces expériences. Notre compréhension du monde s’agrandit aussi avec ces voyages.

Je ne doute pas que les technologies développées par Blue Origin ou SpaceX vont peut-être, éventuellement, profiter à un plus grand nombre. Je ne suis toutefois pas convaincu que le privé est le meilleur chemin.

Le budget de la NASA est d’environ 22 milliards $US. Ce que développent ces milliardaires est possible grâce au travail de la NASA, un financement public aux retombées publiques. Mais Blue Origin servira principalement à enrichir encore plus Jeff Bezos. 

Malgré sa fortune, Jeff Bezos a réussi à ne payer aucun impôt en 2007 et 2011 selon une enquête de ProPublica. Rien d’illégal, juste les tactiques d’allègements fiscaux disponibles pour les personnes fortunées. 

Les 200 milliards de Bezos sont à la fois l’accumulation de sa richesse et la valeur de ses avoirs. Selon Business Insider, son salaire annuel, si on convertissait en salaire annuel comme pour vous et moi, on arriverait environ à un taux horaire de 4,5 millions $ par heure, soit 8,2 milliards par année. 

Admettons qu’il paie 25 % d’impôt, comme une bonne partie de la population. Ce sont 2 milliards $ qui iraient, annuellement, dans les coffres de l’état. 

On peut se dire que sur le budget des États-Unis – 4,7 billions $ - ça ne fait pas une si grande différence, mais ça peut faire tout un changement dans la vie quotidienne de bien des gens qui étouffent dans un des pays où il y a les plus grandes inégalités sociales, dans un pays où les professeurs ont souvent besoin d’avoir un deuxième emploi pour arriver.

Surtout, il lui resterait quand même assez d’argent pour dépenser sans jamais atteindre le fond. Il serait imposé à 50 % qu’il accumulerait encore une fortune sans jamais atteindre le fond. 

Est-ce qu’un multimilliardaire peut dépenser sa fortune comme il veut? Il y a matière à débats. Ça ne lui permet pas de causer des préjudices envers l’environnement ou une population, mettons.

Le self-made-man est un mythe, personne ne part de rien. Bezos a pu bâtir son empire grâce aux conditions socioéconomiques des États-Unis. Il a profité de la qualité de vie de son pays, du système d’éducation, des opportunités d’affaires, du système économique, du savoir accumulé depuis des générations, de collaborations avec des partenaires. Ça ne lui enlève pas son talent en affaires, mais il n’aurait probablement pas pu bâtir ça s’il était né en Afghanistan ou au Bangladesh. 

C’est la moindre des choses que lui et les autres multimillionnaires et multimilliardaires contribuent à leur tour à la société. Pas en vendant des affaires, mais en mettant de l’argent dans le pot commun, comme tout le monde. 

Bezos dans l’espace, c’est un bien petit pas pour l’humanité, mais un bon coup de pelle dans le fossé des inégalités sociales.