Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron

Tannés de la COVID

CHRONIQUE / Je l’ai entendu souvent ces dernières semaines : « pu capable d’entendre parler de la COVID! » Les arcs-en-ciel du printemps ont perdu leur éclat et le slogan « Ça va bien aller » ne convainc plus grand monde.

Le hic, c’est que peu importe l’exaspération, difficile d’éviter un sujet aussi imposant que la pandémie. Son impact se fait ressentir partout, sur presque tous les aspects de nos vies. Au point que l’affirmation « 2020 est la pire année de ma vie » est scandée un peu partout sur les réseaux sociaux.

Il y a de quoi sourire quand on évoque un voyage ou un mariage qui a dû être reporté – c’est chiant, mais il n’y a eu aucune vie en danger. Si c’est ça le pire dans la vie d’une personne, c’est pas si mal.

Dans certains cas, c’est vrai que la pandémie a fait mal : perte d’emplois ou de contrats, confinement dans un logement insalubre, complications de santé dû à des rendez-vous reportés ou des soins inaccessibles (ou la COVID), décès… Parfois, le pire faisait très mal.

Néanmoins, que les impacts soient lourds ou non, tout le monde doit jongler avec les effets de la pandémie. C’est bien ce qui ressort de la deuxième phase de l’étude québécoise sur les impacts psychosociaux de la pandémie de Mélissa Généreux, professeure-chercheuse à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et médecin-conseil à la Direction de santé publique de l’Estrie. Les gens sont fatigués et ne savent plus comment s’adapter. Au lieu de s’habituer, on s’est épuisé.

Le premier rapport avait déjà sonné l’alarme en septembre et la professeure le rappelle : « La pandémie, tout comme les autres types de catastrophes, engendre des séquelles psychologiques importantes dans la population. »

Anxiété, dépression, idées suicidaires, nous sommes loin des licornes et des arcs-en-ciel. Il n’est pas surprenant d’y lire que le phénomène est plus présent chez les hommes, ce n’est pas encore dans les mœurs masculines de parler, de chercher de l’aide, d’admettre sa vulnérabilité. L’image de L’homme fort qui surmonte tout est encore trop présente.

Peu surprenant non plus d’y lire que les travailleuses et les travailleurs du secteur de la santé et des services essentiels sont plus éprouvés que les autres. Je suis épuisé juste à écouter les témoignages de mes amies au front dans les services de santé ou dans le système d’éducation. Les épuisements professionnels étaient déjà élevés dans ces secteurs avant la pandémie qui a augmenté la charge de travail.

Après chaque témoignage, une partie de moi aurait envie qu’on leur donne une pause, du répit, une possibilité de reprendre leur souffle. Ces personnes méritent plus que nos remerciements, elles méritent des conditions de travail qui permettent une qualité de vie, des conditions de travail qui freineront les départs et qui mettront fin aux pénuries de main d’œuvre. Ce n’est pas seulement une question de salaire, mais d’avoir des horaires décents, des charges de travail réalistes et les moyens d’accomplir leurs tâches. Ce n’est pas normal qu’un préposé aux bénéficiaires pleure entre deux patients ou qu’une professeure puise dans son compte bancaire pour acquérir l’équipement nécessairement pour donner ses cours. Mélissa Généreux et son équipe proposent d’ailleurs d’augmenter le soutien au personnel de la santé pour améliorer la santé publique et mieux affronter la pandémie. 

5 à 7 virtuels

Même ceux et celles en télétravail font maintenant partie des personnes affectées psychologiquement par la pandémie. Nous sommes des animaux sociaux et il y a une limite aux Teams et Zoom de ce monde. Les 5 à 7 virtuels populaires au printemps se sont fait plutôt rares cet automne, comme si l’effet s’était estompé, comme si l’illusion était tombée - non, ce n’est pas la même chose qu’un vrai 5 à 7.

Le besoin du contact humain est important. L’autre jour, chez le barbier, ça m’a frappé : personne ne m’avait touché depuis des mois. Une main sur l’épaule, une poignée de main, une accolade, rien de tout ça ou presque depuis mars dernier. C’est pourtant un besoin bien concret, surnommé « skinhunger » en anglais, qu’on pourrait traduire par « faim de peau », même si ça sonne plus sexuel que ça l’est. L’humain a besoin de ce contact, de cette chaleur humaine, pour bien aller.

Le dilemme de la deuxième vague réside en bonne partie dans ce qui apparait comme une impasse, ou sinon un gros nœud : l’équilibre entre les mesures de prévention de la pandémie et préserver la santé mentale.

Le comble, ce difficile équilibre est l’une des sources du va-et-vient des décisions gouvernementales, mais cette même danse augmente la détresse psychologique. 

Cet automne, plusieurs personnes se sont accrochées aux Fêtes et au plaisir de revoir leurs proches, comme le bonbon après un automne confinées ou semi-confinées, un automne en retenu. Retirer cette possibilité sera pour beaucoup comme recevoir un solide coup de poing au ventre, le genre qui met au tapis. Sauf qu’il est évident que permettre ces réunions festives va relancer la pandémie. Comment calculer les risques? Comment évaluer la pire option? Les médecins qui s’inquiètent de la contamination ont raison. Les psychologues qui s’inquiètent pour la santé mentale ont aussi raison. Il n’y a pas de solution idéale.

Dans des environnements stressants, notre instinct nous pousse à trouver des portes de sorties, parfois avec des comportements nocifs. Plus un environnement est malsain, plus une population développe des dépendances. La Dre Généreux souligne justement l’augmentation de la consommation d’alcool dans son rapport, de même que le cannabis. D’autres études soulèvent aussi les risques de développer des troubles alimentaires. Personnellement, j’ai l’impression que les théories complotistes sont aussi une façon d’évacuer le stress, sinon de le rediriger ailleurs. On ne peut donc pas balayer ces risques du revers de la main, il faut s’en occuper tout autant que les mesures de distanciation et la recherche pour un vaccin.

Il faudra plus que quelques millions pour la santé mentale - quant à moi il faut cesser le système à double vitesse. Mais ceci n’arrivera pas avant la fin de la pandémie. On peut se croiser les doigts qu’on va apprendre, retenir la leçon, que la santé mentale va prendre l’importance qu’elle mérite afin qu’elle soit plus qu’une campagne annuelle d’une compagnie de télécommunications et plus qu’un encouragement à l’autogestion.

Si 2020 n’est pas la pire année de l’histoire de l’humanité, ça ne veut pas dire que c’est facile. Moi aussi je suis tanné de la COVID, moi aussi je sens mon moral avoir ses hauts et ses bas depuis le printemps. Je ne suis pas la personne la plus sociale et ça me manque, moi aussi. Malheureusement, il n’y aura pas de solutions miracles d’ici la fin de la pandémie. D’ici là, sans mettre les autres en danger et sans vous mettre en danger, accordez-vous du doux comme vous pouvez.